Select Other Languages English.
Deux ouvrages tout juste publiés mettent en lumière les événements qui ont mené au 7 octobre 2023 et à ses conséquences. Il est notable que tous deux fassent ce que les politiciens refusent précisément de faire : prendre l’histoire au sérieux.
Genocide in Gaza: Israel’s Long War on Palestine by Avi Shlaim
Irish Pages Press 2025
ISBN 9781739090227
The Gaza Catastrophe: The Genocide in World-Historical Perspective by Gilbert Achcar
University of California Press and Saqi Books 2025
ISBN 9780520423558
Dès le lendemain des attaques menées par le Hamas dans le sud d’Israël le 7 octobre 2023, les dirigeants mondiaux se sont empressés d’offrir à l’État hébreu leur soutien inconditionnel à toutes les mesures qu’il jugerait nécessaires afin d’« éliminer le Hamas » et d’assurer la sécurité du pays. De l’évaluation qu’Israël lui-même a menée sur la situation, il ressortait que ces « mesures nécessaires » comprenaient le génocide et la famine forcée du peuple palestinien. Tactiques considérées comme faisant simplement partie du calcul, un prix à payer. Le président américain Joe Biden a lui-même déclaré de manière explosive que l’attaque du Hamas était « aussi grave que l’Holocauste ». Au Royaume-Uni, le leader du Parti travailliste et futur Premier ministre Keir Starmer a, quant à lui, affirmé qu’Israël avait le droit de couper l’eau et l’électricité à la population assiégée de Gaza.

Ce qui frappe le plus dans ces déclarations de politiciens exprimant leur soutien inconditionnel au génocide perpétré par Israël, c’est leur ignorance totale de l’histoire. Cet exemple de violence menée par le Hamas a été présenté comme s’il s’était produit hors de tout contexte, et comme si l’État d’Israël n’avait pas mené de guerre contre les Palestiniens depuis sa création en 1948. Cet effacement de l’histoire a été une stratégie fréquente dans les efforts visant à réprimer ceux qui racontent l’histoire du génocide de Gaza, et il a de graves conséquences non seulement pour le présent, mais aussi pour l’avenir de la paix dans la région.
Alors que les politiciens occidentaux réduisent au silence ceux qui insistent pour replacer le génocide dans son contexte historique global, des universitaires documentent depuis des décennies les stratégies mises en place de longue date par Israël pour torpiller les négociations diplomatiques. Deux universitaires en particulier, l’historien israélo-britannique Avi Shlaim, né en Irak, et le théoricien politique Gilbert Achcar, né au Sénégal et qui a grandi au Liban, ont publié des ouvrages rassemblant leurs écrits des dernières décennies au sujet d’Israël et de la Palestine. Ces textes apportent un éclairage significatif sur les événements qui ont mené au 7 octobre 2023 et à leurs conséquences à long terme, ils sont notables parce qu’ils font ce que les politiciens refusent précisément de faire : prendre l’histoire au sérieux.

Shlaim et Achcar travaillent tous deux dans le domaine des relations internationales. Achcar s’intéresse à la géopolitique d’un point de vue théorique global et se concentre sur l’impact du génocide de Gaza sur le système international. Le travail de Shlaim repose sur des recherches archivistiques et la comparaison des stratégies changeantes mais cohérentes d’Israël au fil du temps. Son dernier recueil d’écrits démontre qu’il a eu l’honnêteté intellectuelle de changer d’avis au fil des ans, lorsque les archives lui ont fourni la preuve qu’Israël n’était pas un partenaire de la paix. Dans un essai sur l’opération Plomb durci (2008-2009), Shlaim écrit « en tant que personne ayant servi loyalement dans l’armée israélienne au milieu des années 1960 et n’ayant jamais remis en question la légitimité de l’État d’Israël dans ses frontières d’avant 1967 ». Pourtant, dans l’épilogue, les actions d’Israël sont décrites comme du « terrorisme étatique ». Les méthodologies différentes mais complémentaires de Shlaim et Achcar nous offrent un riche ensemble d’outils empiriques et théoriques pour remettre en question la tendance des médias et des politiciens à effacer la longue histoire de ce que Rashid Khalidi a appelé la « guerre de cent ans d’Israël contre la Palestine » .
Le contexte que les deux auteurs présentent nous aide à avoir une vue d’ensemble et à soulever les questions cruciales sur les décennies de négociations infructueuses et de guerres d’usure qui ont conduit à l’attaque du Hamas. Achcar plaide en faveur d’une compréhension du génocide de Gaza dans un contexte temporel plus large à travers une analogie provocante. « Imaginez, écrit-il, un Amérindien qui, ayant l’intention d’incendier quelques maisons dans une colonie de colons blancs voisine, déclenche par inadvertance l’explosion gigantesque d’une énorme quantité de matériaux explosifs, délibérément accumulés dans le but de semer la mort et le chaos dans la réserve indienne à laquelle appartient le pyromane. » Comme le suggère cette comparaison avec le génocide des Amérindiens, l’histoire derrière ces attaques du Hamas, qui ont servi de prétexte à ce chapitre particulièrement intense de la Nakba palestinienne en cours, est longue. L’exemple d’Achcar nous amène à nous demander pourquoi ces réserves ont été créées, dans les mêmes villages d’où les habitants de Gaza et leurs ancêtres avaient été expulsés lors de la Nakba initiale de 1948. Et qu’est-ce qui a rendu les partisans des réserves si certains qu’ils seraient en sécurité sur les terres occupées ?
La diplomatie comme une prolongation de la guerre par d’autres moyens
Cette nécessité de prendre l’histoire au sérieux est aussi soulignée dans l’essai de Shlaim sur la formation politique de Benjamin Netanyahu, l’un des trois chapitres écrits spécialement pour cet ouvrage (les deux autres sont « Israel’s Road to Genocide » – Le chemin israélien vers le génocide, co-écrit avec Jamie Stern-Weiner, et « Green Light to Genocide: Joe Biden and Israel’s War in Gaza » – Feu vert pour le génocide : Joe Biden et la guerre d’Israël à Gaza). Le père de Netanyahu, Benzion Netanyahu, était un historien renommé, spécialiste des Juifs d’Espagne, il était également conseiller de Ze’ev Jabotinsky, fondateur du sionisme révisionniste, et auteur de l’un des textes les plus influents de ce mouvement, « On the Iron Wall (We and the Arabs) » – Sur le mur de fer (nous et les Arabes). Cette lignée directe, qui va des fondateurs du sionisme à l’actuel Premier ministre israélien, fait partie du contexte nécessaire pour comprendre ce qu’Achcar appelle, en référence directe à la Nakba, la « catastrophe de Gaza ».
Dans sa préface à Genocide in Gaza, Francesca Albanese, rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens occupés, souligne également la dimension temporelle qui est si souvent effacée des discussions sur le génocide de Gaza. « Si on veut le comprendre correctement, écrit Albanese, le génocide est un processus, et non un acte, et il se déroule par étapes. » Shlaim conclut son rapport de 2023 pour la Cour internationale de justice, qui constitue le chapitre le plus long de son recueil, en insistant sur le fait que « le régime actuel d’apartheid israélien ne peut être correctement compris que dans le contexte du colonialisme de peuplement sioniste ».
En examinant l’évolution de ce régime d’apartheid sous un angle historique, on constate que les manœuvres israéliennes visant à contrecarrer les efforts diplomatiques actuels pour mettre fin au génocide à Gaza, tant sous Biden que sous Trump, reprennent les stratégies que le pays a testées sous les précédentes présidences américaines, avec des résultats tout aussi néfastes pour la paix. Israël maîtrise parfaitement la technique consistant à utiliser la diplomatie comme « une prolongation de la guerre par d’autres moyens », pour reprendre la caractérisation de Shlaim à propos d’Ehud Barak. Selon l’historien, les dirigeants israéliens ont toujours craint la modération arabe, dans la mesure où elle représente une « menace pour leurs plans expansionnistes ». Par conséquent, la stratégie a toujours consisté à présenter l’autre, l’Arabe, comme hostile à la paix et fermé à toute négociation, tout en sabotant la diplomatie à chaque étape.
Malgré tout ce qui a pu distinguer certains dirigeants israéliens et tout ce qui a pu faire que certains semblaient être des partenaires plus fiables pour conclure la paix, Shlaim montre efficacement que tous les Premiers ministres israéliens se sont engagés en faveur de l’idée d’un Grand Israël et n’ont jamais renoncé à cette ambition territoriale, même lorsqu’ils ont accepté de négocier. À la lumière de ce schéma, la célèbre boutade du diplomate israélien Abba Eban selon laquelle « les Arabes ne manquent jamais une occasion de manquer une occasion de faire la paix » semble faire partie d’une stratégie de propagande plutôt que d’une description fidèle de la réalité. Les faits montrent que ce ne sont pas les Arabes qui manquent les occasions de faire la paix, mais les Israéliens qui fabriquent des mythes sur l’intransigeance palestinienne afin de dissimuler et de justifier leurs objectifs militaires. Comme le démontre Achcar, ce mythe continue aujourd’hui de structurer les hiérarchies morales occidentales, en ce qui concerne Gaza et d’autres territoires.
Selon Shlaim, le sionisme a toujours été plus que la simple création d’un État juif en Palestine : en tant que mouvement historique, il a visé à étendre les frontières de cet État aussi loin que possible afin de « réduire le nombre d’Arabes à l’intérieur de ses frontières ». En d’autres termes, le génocide auquel nous avons assisté à Gaza au cours des deux dernières années est le résultat logique des premières ambitions du sionisme.
Une fois que le mouvement sioniste a décidé de créer un État juif en Palestine, ses dirigeants ont dû encore affiner les stratégies qui leur permettraient de changer la donne sur le terrain. Parmi les plus efficaces de ces stratégies figurait le refus – parfois poli et conciliant dans la forme, parfois chargé de rhétorique incendiaire – de déclarer les frontières d’Israël. Shlaim souligne ce point en se référant à la réponse d’Israël à la résolution 242 des Nations unies, adoptée pendant la guerre de 1967, et ajoute que les frontières d’Israël restent, à ce jour, non délimitées. Edward Said faisait la même remarque en 2000, lorsqu’il décrivait Israël comme « le seul État au monde sans frontières officiellement déclarées ».
Un État qui sabote systématiquement les négociations de paix, viole les cessez-le-feu et refuse de s’engager dans un plan de paix clair ne devrait pas être pris au sérieux en tant qu’acteur international. Et pourtant, Israël continue d’être traité avec déférence par les membres les plus puissants de la communauté internationale, en particulier les États-Unis. Shlaim nous aide, autant qu’un universitaire peut le faire, à comprendre le pouvoir particulier que l’État hébreu a pu exercer en se positionnant dans une posture conciliante sur la scène internationale, tout en annexant activement le territoire palestinien.
Achcar se concentre davantage sur les failles de la stratégie du Hamas qui ont également contribué à la catastrophe actuelle à Gaza. Soulignant la supériorité militaire incontestable d’Israël, il note que « la seule stratégie rationnelle » pour un mouvement de résistance confronté à un tel ennemi est « de mener la lutte sur un terrain où l’ennemi ne détient aucune supériorité, mais où il se trouve plutôt dans une position d’infériorité morale ». Pour Achcar, ce terrain est illustré par « la lutte non violente de masse contre l’occupant, dont la première Intifada, qui a atteint son apogée en 1988, est le meilleur exemple ».
En critiquant les décisions prises par le Hamas, Achcar ne tient pas pleinement compte de la brutalité exponentielle avec laquelle Israël réprime les manifestations palestiniennes depuis quarante ans. En 1988, l’État israélien avait moins d’expérience en matière de répression du mouvement palestinien. Les Palestiniens ont courageusement tenté de recréer les conditions de la première Intifada, mais la répression qui a suivi des événements tels que la Grande Marche du retour en 2018, au cours de laquelle des milliers de personnes ont été tuées et mutilées, démontre que les conditions nécessaires à un soulèvement populaire non violent ne peuvent être créées par la simple volonté de ceux qui l’entreprennent.
Shlaim et Achcar critiquent tous deux sévèrement les Nations unies, qu’ils considèrent comme un médiateur de paix défaillant. Shlaim note que les mauvaises décisions des Nations unies sont le résultat de la mentalité colonialiste des époques précédentes, qu’il fait remonter à la Société des Nations, laquelle a approuvé la déclaration Balfour et l’a intégrée au mandat britannique sur la Palestine en 1922. Shlaim reconnaît également que la résolution de partition de l’ONU de 1947 « a rendu la guerre entre Arabes et Juifs inévitable ».
Pour sa part, Achcar souligne l’aveuglement et l’hypocrisie qui ont conduit la majorité de l’Assemblée générale des Nations unies à approuver en 1949 une résolution affirmant qu’« Israël est un État épris de paix qui accepte les obligations contenues dans la Charte et qui est capable et disposé à s’acquitter de ces obligations ». Cette approbation ne pouvait être plus éloignée de la vérité, et son caractère mensonger aurait dû être évident au lendemain de la Nakba. En bref, Shlaim reconstitue l’échec de la communauté internationale à rendre justice aux Palestiniens du point de vue de la politique intérieure d’Israël, tandis qu’Achcar situe cet échec dans le contexte de la crise de l’ordre mondial post-1945. Pour les deux auteurs, Gaza est un tournant sans retour.
Un deuxième Oslo ?
Malgré une mobilisation populaire massive, comptant des millions de personnes défilant dans les rues des capitales mondiales, de Londres à Paris en passant par Berlin, les États qui financent ce génocide ont consacré plus d’énergie à réprimer la lutte des Palestiniens pour la liberté qu’à la soutenir. Les solutions à deux États continuent d’être promues de manière abstraite afin de détourner l’attention des changements démographiques opérés par Israël sur le terrain, qui ont rendu ces mêmes solutions impossibles à mettre en œuvre.
Les négociations de cessez-le-feu actuelles, que beaucoup à Gaza ont qualifiées de nouvelle itération du génocide, ont au moins inauguré une période moins ouvertement violente que la campagne de destruction et de bombardements aveugles qui a détruit les infrastructures de l’enclave. Cependant, si le rythme de la campagne génocidaire d’Israël a ralenti, elle n’a pas cessé pour autant. Les négociations en cours risquent de devenir un deuxième Oslo : largement saluées comme une avancée diplomatique, elles pourraient pourtant aboutir à une impasse sans progrès, voire à une situation encore pire. Selon la critique d’Achcar, il pourrait s’agir d’une nouvelle tentative de gérer la catastrophe sans s’attaquer à ses causes.
Même lorsque l’administration Trump évoque vaguement un « gouvernement technocratique palestinien » à Gaza, les conditions nécessaires à la paix en Palestine sont totalement absentes. L’expansion des colonies se poursuit à un rythme soutenu en Cisjordanie, et les frontières de Gaza rétrécissent à mesure que la zone tampon israélienne s’étend. L’asymétrie des pouvoirs est flagrante, et les deux dernières années de destruction n’ont rien changé à ce calcul.
Les leçons de l’histoire sont sombres, mais elles peuvent aussi donner de l’espoir. Aucun peuple ne s’est laissé asservir éternellement. De l’Irlande à l’Algérie, de longues luttes de libération ont abouti à la liberté des peuples. Comme le soutient Achcar, plus l’asymétrie militaire entre Israël et la Palestine devient criante, plus la lutte se déplace vers le terrain éthique et politique, où la position d’Israël est objectivement plus faible. Israël a perdu – et continue de perdre – devant l’opinion publique.
Gaza aujourd’hui
Malgré l’importance des contributions de leurs auteurs respectifs à notre compréhension de la longue guerre menée par Israël contre la Palestine, les derniers ouvrages de Shlaim et d’Achcar souffrent tous deux de défauts structurels : publiés en plein état d’urgence, au milieu d’un génocide, ces textes plus anciens montrent les effets d’un manque de révision. Shlaim note qu’aucun de ses essais n’a d’ailleurs été révisé pour ce livre, ce qui entraîne d’importantes répétitions. Dans le cas d’Achcar et selon le cadre qu’il s’est donné, le livre a été publié dans l’urgence du moment et ne pouvait donc en aucun cas offrir une vue d’ensemble « historique et mondiale » du génocide : ses observations sont trop fragmentées pour générer un récit synthétique. Les deux livres sont riches en applications potentielles, mais le travail d’interprétation par rapport au présent est largement laissé au lecteur.
En matière de ligne directrice, le livre de Shlaim traite moins des deux dernières années de génocide à Gaza que de l’histoire plus longue des manœuvres diplomatiques d’Israël. On pourrait certainement affirmer que le génocide qui se déroule à Gaza s’est produit sur une longue période, de la Nakba à nos jours. C’est ce que laisse entendre Albanese. Mais aucune synthèse analytique ne permet d’en faire le point de vue explicite du livre. En effet, l’ouvrage ne présente pas d’argument unique, il s’agit plutôt d’une chronique documentant l’évolution de l’analyse d’un éminent universitaire au fil du temps, mais sans point commun facile à dégager. Les arguments, tels qu’ils nous sont livrés, se situent davantage au niveau des chapitres individuels qu’au niveau de l’ensemble du livre.
Quant au travail d’Achcar, si la plupart des textes y sont ancrés dans les deux dernières années, on a néanmoins le même sentiment que l’ouvrage n’est pas tout à fait prêt à offrir une réflexion historique sur notre époque actuelle. Les deux livres pourraient être décrits comme des dépêches, des recueils d’essais situés dans un lieu et un temps différents, juxtaposés aux horreurs du présent. Ce sont des fragments qui échouent contre les ruines de Gaza. Alors que le sang coule encore, que Gaza reste assiégée et que des enfants meurent de faim ou de froid parce qu’Israël refuse de laisser entrer les fournitures essentielles à leur survie, il est trop tôt pour espérer des arguments cohérents qui couvrent toute la longueur d’un livre.
Ces limites sont le signe des temps et de l’état d’urgence dans lequel nous vivons. L’année 2025 a vu déferler une vague de livres qui se proposaient de nous apprendre à quoi ressemblerait le monde « après Gaza ». Le premier d’entre eux était Being Jewish After the Destruction of Gaza de Peter Beinart, publié en janvier. Il a été suivi le mois suivant par The World After Gaza: A Short History de Pankaj Mishra. Vers la fin de l’année 2025, After Savagery: Gaza, Genocide, and the Illusion of Western Civilization de Hamid Dabashi s’est ajouté à cette tendance, tout en reconnaissant l’exclusion de Gaza du prisme interprétatif. Aucun de ces livres ne traite principalement de Gaza, mais tous présentent le génocide de Gaza comme un fait accompli, comme si le monde était désormais passé à autre chose et que nous pouvions adopter une perspective purement rétrospective, plutôt que de demander des comptes dans le présent dans lequel nous sommes. Il peut sembler injuste de juger des livres à partir des prépositions utilisées dans leurs titres, mais à mon avis, l’utilisation du mot « après » en relation avec Gaza alors qu’un génocide est en cours cause un véritable préjudice à la lutte palestinienne. Il n’y a pas d’« après » en ce qui concerne Gaza. Beaucoup de choses ont été détruites, mais la population gazaouie continue de lutter pour la liberté et la justice, ainsi que pour sa simple survie. Nous ne sommes pas encore arrivés à un moment où nous pouvons historiciser les événements de manière appropriée.
Il faut reconnaître à Shlaim et Achcar qu’ils évitent les écueils de Beinart, Mishra et Dabashi en s’appuyant principalement sur leurs travaux précédemment publiés, dans lesquels ils ont soigneusement analysé les campagnes militaires israéliennes précédentes. Ils évitent également un cadre temporel qui positionne l’anéantissement de Gaza exclusivement dans le passé, comme s’il s’agissait d’un processus lointain dont le dernier chapitre a été écrit. Si les deux ouvrages évitent ces défauts de la réflexion d’« après Gaza » – et apportent ainsi un plus grand sérieux et une plus grande responsabilité au débat –, ils ne vont pas au-delà et n’offrent pas d’alternative pleinement développée à notre paralysie actuelle. Ils restent confinés dans un horizon historique, et semblent hésitant à sortir de leur zone de confort.
Pourtant, à y regarder de plus près, ces deux ouvrages nous donnent les outils nécessaires non seulement pour comprendre le passé, mais aussi pour agir dans le présent. Ils fournissent des preuves irréfutables que les violations actuelles du droit international par Israël remontent à ses tout débuts en tant qu’État, tout comme la complicité criminelle de la communauté internationale. Ils démontrent la futilité et la fourberie des négociations de paix, dans lesquelles l’une des parties a toujours été plus intéressée par l’acquisition de terres que par la fin du conflit. Ils exposent les limites des institutions internationales qui ont été fondées avec pour mandat de garantir les droits fondamentaux de tous les peuples, mais qui, dans la pratique, renforcent les inégalités mondiales.
En nous montrant ce à quoi et à qui nous ne pouvons pas faire confiance et ce que nous ne pouvons pas attendre d’institutions creuses et moralement vides qui soutiennent l’ordre international, Shlaim et Achcar nous incitent également à nous tourner vers d’autres solutions : les manifestations organisées depuis la base, la mobilisation populaire et la désobéissance civile. Bien que de plus en plus dangereuses pour ceux qui s’y engagent, ces tactiques se sont avérées efficaces, en particulier auprès de l’opinion publique.
Aucun d’entre nous ne sait vraiment quelles ont été les conséquences du génocide de Gaza au niveau de la politique internationale. Nous ne savons pas non plus ce que l’avenir nous réserve, ni comment ni quand les Palestiniens obtiendront leur liberté. Mais, si l’avenir est incertain, nos obligations sont claires. Nous pouvons accélérer l’obtention de cette liberté en mettant en œuvre les revendications de la campagne BDS, en refusant toute complicité avec l’occupation et en dénonçant le génocide. La tâche n’est pas d’interpréter l’« après Gaza », mais d’assumer nos responsabilités et de demander des comptes pendant le génocide en cours contre les Gazaouis.
Traduit de l’anglais par Marion Beauchamp-Levet
