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Layla AlAmmar analyse la mélancolie arabe qui se trouve au cœur du deuxième roman de Saleem Haddad.
En 1980, le grand poète syrien Nizar Qabbani a écrit un poème, dans lequel il met en mots son tourment sur la situation que vivent les Arabes. Il y évoque les défaites, l’oppression, les échecs et la désillusion. Il y parle de ruines et de désolation, de pseudo-experts et de traîtres. C’était une époque où la tyrannie se durcissait dans tout le monde arabe, une époque de détentions et de disparitions forcées, de massacres et de répression brutale des soulèvements populaires. Cinq ans s’étaient écoulés depuis le début de la guerre civile libanaise et un an depuis la trahison du traité israélo-égyptien de 1979. À l’horizon se profilaient la guerre Iran-Irak et les massacres de Sabra et Chatila, et celui de Hama. La condamnation de Qabbani portait sur une région allant de Damas au Golfe, en y incluant toute l’Afrique du Nord. Au milieu du poème, il admet : « Je suis las de mon arabité… Est-ce une malédiction et un châtiment que d’être arabe ? »
أنا يا صديقة متعب بعروبتي…. فهل العروبة لعنة وعقاب ؟

C’est une question que beaucoup d’entre nous se sont posée au fil des années. En fait, il y a près de trois ans, j’ai été invitée à discuter de ce nœud si particulier où se mêlent traumatisme, mémoire et identité, cet entrelacs qui tourmente la psyché arabe. Ces catastrophes sans fin auxquelles nous sommes tous confrontés dans la région même que nous appelons notre foyer ; la façon dont n’importe quel traumatisme ou injustice en entraîne d’autres ; la façon dont tous sont à la fois politiques et douloureusement personnels… Le génocide au Soudan, l’hypocrisie de nos États arabes, la facilité avec laquelle les horreurs défilent sous nos yeux à chaque heure de chaque jour… Tout cela dépasse souvent ce que nous pouvons endurer. Et les deux dernières années de génocide à Gaza, où des familles entières ont été rayées des registres administratifs et où plus de 70 000 personnes ont été tuées par une machine de guerre israélienne qui continue d’agir en toute impunité, nous ont poussés à bout. Notre arabité collective, notre ‘urubah, est à l’origine de notre mélancolie, de ce sentiment que lorsqu’une catastrophe s’abat sur le peuple palestinien, ou sur les Libanais, les Irakiens ou les Égyptiens, elle s’abat en fait sur nous tous.
Cette mélancolie arabe est une affliction curieuse, une étrange alchimie de désespoir, de rage et d’angoisse frustrée. Un qahar qui couve toujours dans notre poitrine. Parfois, elle monte en nous, comme un qhussa cancéreux qui serait logé dans notre gorge. Parfois, elle descend dans notre ventre, comme un métal en fusion, bouillonnant. Parfois, elle explose hors de nous, sous forme de cris et de protestations, de poings levés, parfois de balles et de violence. La mélancolie est la persistance de l’amour, c’est l’insistance de l’amour, au-delà de toute raison et de tout espoir. Dans le même poème, Qabbani jure qu’il ne se repentira jamais de cet amour qui le tourmente — ما تُبْتُ عن عِشقي — et que ceux qui le font sont faibles et en sont indignes.
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Floodlines, le deuxième roman de l’écrivain et cinéaste irako-palestinien Saleem Haddad, est une élégante articulation de cette mélancolie qui tourmente les Arabes. Le récit se déplace avec fluidité à travers le temps et l’espace — de Londres à l’Irak, de Dubaï à Édimbourg, au Koweït, au Yémen et au Caire — tout en abordant les thèmes du déplacement, des ravages de l’impérialisme et de l’apathie d’un monde indifférent. Nous suivons plusieurs générations d’une famille hybride d’artistes : trois sœurs, Zainab, Mediha et Ishtar, leur mère britannique, Bridget, et leur père irakien décédé, Haydar, ainsi que le fils de Zainab, Nizar. Avec pour principale toile de fond l’Irak de 2014 (une période de violence extraordinaire marquée par la montée en puissance de Daech), le roman retrace le dysfonctionnement et la fragmentation de cette famille tout en explorant les questions du traumatisme, du deuil, de la trahison et de l’acceptation.

Les trois sœurs, qui, au début du roman, se sont perdues de vue, se retrouvent après la découverte de peintures réalisées par leur père, un artiste célèbre, mais qui étaient depuis longtemps perdues. C’est ainsi que commence une dispute à leur sujet et, dans un sens plus large, au sujet de l’héritage laissé par leur père. Mais la mémoire, l’histoire et le mythe sont difficiles à démêler. Où commence l’un et où finit l’autre ? Quels récits sont « vrais » et lesquels ont été falsifiés ? Qu’est-ce qui a été enfoui, manipulé ou fabriqué ? Et dans quel but ? Plusieurs niveaux de trahison doivent donner lieu à une réconciliation. Les trahisons personnelles — les secrets d’abus, de tromperie et de complicité qui ont divisé la famille — ainsi que les trahisons collectives et politiques plus larges d’une nation fracturée sous le poids du néocolonialisme et des conséquences de l’invasion américaine de 2003.
L’art ne nous sauvera pas. Il ne réparera pas magiquement la situation. Mais l’art peut nous aider à nous sentir un peu mieux, un peu moins seuls.
Le roman est porté par les tourments de la modernité arabe, qui sont eux-mêmes principalement dus aux frictions et aux rencontres constantes avec l’Occident. Celles-ci suscitent toute une série de réactions, que Haddad a isolées et incarnées dans chacune des trois sœurs. Ishtar, l’aînée, est résolument anti-impérialiste, reprochant à l’Occident d’être responsable de tous les maux du monde arabe. Mediha, la plus jeune, vilipende l’Irak. Elle considère le pays lui-même comme un monstre et transpose son point de vue dans les œuvres d’art qu’elle expose à Édimbourg — des œuvres que la sœur au milieu de la fratrie, Zainab, qualifie comme « toujours la même connerie occidentale éculée, d’une vulgarité choquante et d’un manque de subtilité affligeant ». Une œuvre présente des SMS échangés entre Daech et des jeunes Britanniques qu’ils ont recrutés, dans une autre, un personnage que Mediha appelle « Jihadi John » est armé d’un couteau et hante leurs photos d’enfance, dans une troisième, une photo montre les trois sœurs dans un pédalo, mais Mediha leur a superposé des niqabs et des abayas. L’art de Mediha, avec ses représentations réductrices, simplistes et profondément dénuées de nuances sur l’islam et l’Irak, est du genre à être salué pour son « courage » par les conservateurs des musées occidentaux, mais ne récolte que des railleries de la part de celles et ceux qu’il prétend représenter. Zainab est la seule des sœurs à être restée dans le monde arabe, ce qui explique peut-être pourquoi elle s’en sort en conservant une image aseptisée de son pays natal et en refoulant les souvenirs les plus douloureux de son enfance. Mais son mariage avec un riche Émirati et sa vie à Dubaï font néanmoins d’elle une lèche-bottes à la solde de l’impérialisme aux yeux de sa sœur Ishtar.
En adoptant des positions aussi rigides, les sœurs apparaissent parfois comme les portraits des trois grandes catégories dans lesquelles se répartissent les Arabes d’aujourd’hui : l’anti-impérialiste virulent, l’Arabe qui s’orientalise lui-même et l’assimilateur pragmatique (voire apathique). Ishtar, en particulier, a tendance à tout intellectualiser et à faire preuve de beaucoup d’introspection, ce qui a tendance à ôter beaucoup de relief au personnage.
Mais le roman dépasse ces archétypes dans la description de Nizar, le fils de Zainab. Reporter hanté par son passage dans les zones de guerre de la région, nous le rencontrons dans un moment de deuil, alors qu’il pleure la fin d’une longue relation avec son partenaire, Alfie. Fondamentalement incapable de comprendre la douleur que ressent Nizar face aux morts massives et à l’escalade de la violence au Yémen, en Syrie, en Égypte, en Libye et en Palestine, affichant sa capacité à continuer à vivre sa vie et son incapacité à voir comment ces événements sont liés à son propre monde et à sa propre situation, ces profondes différences finissent par signer la fin de la relation. Nizar, avec son air de souffrance silencieuse et de résignation fatiguée, est le personnage qui incarne le mieux notre condition mélancolique arabe collective. Comme lui, nous sommes nombreux à avoir dû composer avec des collègues, des amis et des amants bien intentionnés qui bredouillent, poussent des soupirs et secouent la tête lorsque nous leur parlons des dernières horreurs. Ils nous écoutent, mais à un moment donné, leur regard se détourne – pour vérifier leur téléphone, jeter un coup d’œil à leur montre ou regarder par la fenêtre. Ces petits signes indiquent qu’il est temps de changer de sujet. Notre douleur les met mal à l’aise. Ils ne la comprennent pas. Et comme nous, ils ne savent pas quoi en faire.
Le roman se termine sur une note optimiste, une bonne décennie avant le moment présent. Compte tenu de tout ce qui s’est passé depuis, c’est un choix courageux. Et un choix mérité, car il rejette cette vision de l’humanité promue par les libéraux et selon laquelle nous sommes tous sur un escalier qui monte vers le progrès, escalier où la violence s’efface peu à peu et où la moralité, l’empathie et la justice sont en pleine ascension. Floodlines se refuse à véhiculer cette vision de l’histoire, qui est totalement déconnectée de toute réalité significative. Au contraire, le roman reconnaît la précarité dans laquelle nous sommes embourbés, le chaos et l’impuissance que nous ressentons, le sentiment que, comme le dit Nizar, « nous sommes tous condamnés ». Mais au sein de cette terrible incertitude, Haddad fait de la place pour un espoir radical.
Après la signature des accords d’Oslo, Edward Said, dans son essai « On Lost Causes » (Sur les causes perdues), réfléchit sur la notion de notre mélancolie arabe et de l’espoir curieux qui y trouve un terrain fertile. Considérant à juste titre Oslo comme une capitulation de la lutte palestinienne pour la libération, il écrit : « La conscience, voire la réalité d’une cause perdue, implique-t-elle un sentiment de défaite et de résignation ? … Doit-elle toujours aboutir à la volonté brisée et au pessimisme démoralisé des vaincus ? » Il répond par la négative, insistant sur le fait qu’il existe une autre voie que l’on peut choisir face à une catastrophe apparemment sans fin. Pour lui, l’alternative réside dans :
l’intransigeance du penseur individuel, dont le pouvoir d’expression est une force — aussi modeste et limitée soit-elle dans sa capacité d’action ou de victoire — qui engendre un moment de vitalité, un geste de défi, une déclaration d’espoir dont le « malheur » et la maigre survie valent mieux que le silence…
Said pensait que nous ne pouvions aller de l’avant qu’en restant fermement convaincus « de la nécessité de recommencer, sans aucune garantie ». Et c’est sur cet espoir radical que se termine Floodlines, il y prend la forme d’une réconciliation difficile et imparfaite entre les trois sœurs. Réunies en Irak pour enterrer leur père, leurs liens familiaux s’avèrent plus résistants que leurs différences radicales. Comme Qabbani l’a sans doute compris, il n’y a peut-être pas moyen de transcender la « malédiction et le châtiment » de notre arabité. Mais le revers de cette malédiction est l’immense communauté qu’elle nous offre : la grande famille arabe, près d’un demi-milliard de personnes qui partagent le même chagrin à travers le temps et l’espace, même si elles choisissent de le gérer ou de le représenter différemment.
Il convient de mentionner que, dans Floodlines, c’est l’art qui, en fin de compte, unit la famille, pour le meilleur ou pour le pire. L’art est également ce qui nous lie à nous-mêmes et au collectif, en particulier en ces temps de profonde douleur arabe. Face à l’instabilité et à l’imprévu, lorsque nous nous sentons vaincus et faibles, nous, êtres humains, conservons une extraordinaire capacité d’expression. Nous écrivons, nous peignons, nous sculptons, nous chantons, nous dansons. Nous aspirons à ce qui est beau et bon. Nous créons. Et dans cette création, il y a une vie et un esprit de résistance qui vont au-delà de la simple survie.
L’art ne nous sauvera pas. Il ne réparera pas magiquement la situation. Mais l’art peut nous faire nous sentir un peu mieux, un peu moins seuls.
Et parfois, « un peu » suffit.
Traduit de l’anglais par Marion Beauchamp-Levet

