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Quel rôle joue la justice – plutôt que la loi – dans un monde où les plus grands coupables, ceux dont les crimes sont irréfutables, semblent à nouveau circuler librement ?
J’ai des amis palestiniens qui se réveillent chaque matin en larmes. D’autres sont hantés par les cauchemars. Tout cela, c’est Gaza. La conversation n’est guère différente, qu’elle soit avec mes amis du sud du Liban, ou de Syrie, ou du Soudan, ou d’ailleurs, ou avec la multitude de personnes qui ont été témoins de cette destruction et de ce massacre.
Le fait que les coupables échappent à leurs responsabilités, comme cela arrive si souvent, enferme-t-il les victimes dans un état permanent de siège émotionnel ? Les coupables pas moins que leurs victimes, si tant est qu’ils aient jamais éprouvé de culpabilité. Je suis restée longtemps silencieuse lorsque j’ai lu pour la première fois les mots que Myrtle Meadlo a échangé avec Seymour Hersh, en 1969. Elle les a prononcés au moment où il est entré dans sa maison de New Goshen, dans l’Indiana. Il s’était rendu là-bas pour parler à son fils, Paul, dans le cadre de son enquête sur le massacre de My Lai au Vietnam : « Je leur ai envoyé un bon garçon, et ils en ont fait un meurtrier. »
C’est presque toujours le silence, n’est-ce pas, notre registre émotionnel lorsque l’on est confronté à la structure et au grain si spécifiques du bilan humain. Le silence est l’héritage de la souffrance. Pour moi, au hasard : Un Détail mineur d’Adania Shibli, La Mémoire en fuite d’Anne Michaels, Inscris, je suis arabe ! de Mahmoud Darwish, Le Christ s’est arrêté à Eboli de Carlo Levi, Trois visages de Jaafar Panahi, Des Hommes dans le soleil de Ghassan Kanafani, A Map To A Place That No Longer Exists d’Abdallah Hani Daher, Le Ministère du bonheur suprême d’Arundhati Roy… Ces œuvres, et d’autres, s’inscrivent parfaitement au cœur de l’esprit et dans les rythmes du cœur.
Mais la justice est-elle l’une des récompenses de l’intime histoire de l’humanité, telle qu’elle est racontée à travers le pinceau, l’appareil photo et la plume, bien loin du domaine du droit et de sa portée ? Cette question me taraude car nous craignons de plus en plus que les coupables d’aujourd’hui, comme ceux d’hier, ne soient à nouveau laissés en liberté. Il n’y a pas si longtemps, des dizaines de personnes ont été relâchées alors même que Nuremberg en avait traduit certaines en justice.
Regardez-les aujourd’hui. Dans l’ombre du génocide, ils tuent quotidiennement à Gaza, ils procèdent au nettoyage ethnique en Cisjordanie, ils brûlent la terre dans le sud du Liban, ils fanfaronnent en Israël. Regardez-les piller la terre, massacrer, torturer, pourchasser, au Soudan. Regardez-les abattre des milliers de manifestants, les mutiler, les violer, en Iran.
Trop de noms, trop d’événements historiques, trop de lieux, je sais. Ce ne sont là que ceux qui ont attiré mon attention. Les crimes diffèrent par leur gravité, le type de leur horreur, leur nombre, leur intention. Mais quelle différence cela fait-il pour les coupables et les victimes en dehors des livres de droit ?
Philip Sands est avocat et un universitaire de premier plan dans le domaine des droits de l’homme. Il règne sur la page écrite autant que dans la salle d’audience. C’est la littérature, et non le droit, qui offre, selon lui, la plus grande promesse d’accéder à un minimum de réconfort et de rédemption :
Si je devais choisir entre un seul jugement rendu par un tribunal international sur une horreur qui s’est produite et une très belle œuvre littéraire traitant de cette même question, je choisirais probablement l’œuvre littéraire, parce qu’elle serait plus susceptible d’apporter la paix et la réconciliation.
Je perçois sa compassion dans ce conseil. C’est comme s’il avertissait gentiment les personnes calomniées et lésées que le droit, même lorsqu’il est victorieux, peut décevoir. C’est souvent le cas. La responsabilité, même dans les condamnations les plus justifiées, s’avère difficile à établir et est tout aussi souvent inapplicable dans les cas de crimes de guerre. À l’époque actuelle, elle peut même devenir dangereuse pour le juge qui a le courage de la prononcer.
Il en va de même pour le pouvoir des mots sur leur auteur. Comptez les écrivains et les artistes condamnés qui encombrent les prisons et les centres de détention, qui languissent en exil, qui rejoignent les rangs des exclus, des réduits au silence, des chômeurs. Notre époque n’est pas la plus clémente qui soit, où que ce soit. Quant à nos élites, elles sont certainement les plus manifestement avilies.
La catharsis, cette purification essentielle capable d’apporter la paix et la réconciliation collectives, peut-elle être atteinte sans le recours omniprésent à la loi ? Les vérités qu’elle inscrit dans des verdicts immuables, les faits qu’elle déclare incontestables, malgré la propension de l’humanité à l’interprétation, et son jugement qu’elle impose par conséquent.
La « grande littérature », par nature, est le privilège du lecteur. Même dans ses formes les plus célèbres, elle se présente presque toujours modestement, sous forme de fragments de prose et de passages. Le cinéma, en tant que théâtre de masse, a le don de toucher un large public, mais peut-il égaler le marteau du juge lorsqu’il tombe en faveur de la victime ? Peut-il le contredire s’il tombe en faveur de l’accusé ? Et si le marteau ne tombe pas du tout, cette œuvre de fiction, ce poème, ce film, ces images, pourraient-ils permettre à un peuple d’obtenir la reconnaissance de sa persécution et de son angoisse ? Pourraient-ils faire reconnaître la culpabilité, la faute et la honte du coupable ?
J’ai une confession à faire : parfois, ces tragédies de la vie réelle me submergent au point que je suis incapable d’en témoigner ailleurs. Je sais que je ne suis pas la seule à éprouver ces sentiments.
Mais peut-être que Sands a raison. Une raison convaincante. Nous savons, depuis les débuts du conflit israélo-palestinien, que le récit a son importance. Nous le constatons à nouveau aujourd’hui, au lendemain du 7 octobre, alors que l’équilibre de ce récit bascule et qu’Israël se bat pour le récupérer, avec autant d’urgence qu’il cherche à se soustraire, lui et ses dirigeants, à la juridiction du droit international. L’histoire moderne ne manque pas d’enseignements : l’Allemagne d’après-guerre d’Adenauer présentait le nazisme comme le malaise d’un régime dont le peuple était innocent, les puissances coloniales préfèrent la déviation à l’excuse ou à la réparation, des musées sont érigés pour certaines victimes, refusés à d’autres — tout cela au nom du récit.
Je remarque, au fur et à mesure que j’écris, que cet argumentaire ressemble à un amoncellement polémique. Ce n’est pas mon intention. En réalité, je ne fais qu’effleurer la surface d’un paysage moral extrêmement épineux.
Sur un autre sujet
Je reste sur le même sujet cette semaine pour partager un essai extrêmement clair de Peter Harling dans Le Monde Diplomatique, « Gaza, signe des temps : Faire le vide », qui traite précisément du thème de cette chronique. Il écrit :
En proclamant la fin du conflit, ils semblent résoudre toute une série de questions épineuses — présomptions de génocide, accusations de complicité, violations du droit international — simplement en les reléguant au passé. La guerre que nos gouvernements voulaient traiter comme une parenthèse peut enfin être close.
Cette fin arbitraire plonge dans le désarroi tous ceux qui voyaient au contraire dans ce conflit un tournant : une violence monstrueuse et débridée, annonciatrice d’un monde sans foi ni loi, régi uniquement par des pulsions racistes soutenues par une technologie écrasante. Mais si tout se termine dans une indifférence contagieuse, alors que s’est-il réellement passé ? Une guerre peut-elle être à la fois si grave et si vite oubliée ? Comment éviter le sentiment d’irréalité, comme au réveil d’un cauchemar terriblement tangible et pourtant sans suite ? Autour de quoi se mobiliser, quand une relative désescalade de la violence rencontre un épuisement émotionnel et moral croissant ?
Si vous êtes abonné au Monde Diplomatique, cliquez ici pour lire l’essai. Sinon, envoyez-moi un e-mail pour que je vous offre cet article.
La chronique bimensuelle d’Amal Ghandour, « This Arab Life », paraît tous les deux vendredis dans The Markaz Review, ainsi que dans son Substack, et est publiée en arabe dans Al Quds Al Arabi.
Les opinions publiées dans The Markaz Review reflètent le point de vue de leurs auteurs et ne représentent pas nécessairement celui de TMR.
DE LA PART DE L’ARTISTE : Tom Young est un peintre qui vit entre Beyrouth et Londres. À propos de « Double Standard », il écrit que cette peinture est « une tentative de répondre par la création au cauchemar qui se déroule actuellement à Gaza, en Palestine et au Sud-Liban, une tentative de dépeindre les inégalités désespérées dans le monde, les profits colossaux réalisés par une poignée d’individus sur le dos de la souffrance et de la douleur inimaginables d’autrui. L’incapacité à reconnaître l’humanité de “l’autre”, l’incapacité à voir que nous sommes tous liés.
C’est la situation la plus compliquée et la plus pénible de ma vie. Si nous détournons le regard, incapables de changer quoi que ce soit, notre silence peut faire de nous des complices. Si nous regardons de plus près et essayons d’aider, il est facile de se laisser paralyser par le trauma et d’en devenir incapable de fonctionner au quotidien. Si nous critiquons les massacres et la politique de nettoyage ethnique en cours, nous sommes qualifiés d’antisémites et de partisans du terrorisme. Comment en sommes-nous arrivés là ? »
Traduit de l’anglais par Marion Beauchamp-Levet

