<em>Once Upon a Time in Gaza</em> : un western indie

Ramzi Maqdisi joue un policier corrompu dans "Once Upon a Time in Gaza" des frères Nasser (photo Dulac). Photo de presse.

29 AUGUST 2025 • By Karim Goury

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Le cinéma des frères Nasser, notamment dans Once Upon a Time in Gaza, documente la vie quotidienne à Gaza. A travers ce portrait, ils donnent à voir la résilience d’un peuple qui ne renonce pas malgré l’adversité et mettent en lumière ses efforts pour survivre, même quand il s’agit de vol, de trafic ou de corruption.

Après Gaza, Mon Amour sorti en 2021, le nouveau long mĂ©trage des cinĂ©astes Tarzan et Arab Nasser, eux-mĂŞmes originaires de Gaza, offre une nouvelle approche de leur terre natale. Once Upon a Time in Gaza a Ă©tĂ© projetĂ© au Festival de Cannes cette annĂ©e, oĂą il a remportĂ© le Prix « Un Certain Regards » dĂ©cernĂ© par les rĂ©alisateurs. Le long-mĂ©trage s’ouvre sur des images de bombardements sur Gaza, en guise de bande-annonce de ce qui est censĂ© ĂŞtre le premier film d’action tournĂ© sur place, les images sont suivies de la voix off de Donald Trump prononçant son discours le 5 fĂ©vrier 2025, dans lequel il exprime son projet surrĂ©aliste de vider la bande de Gaza de ses habitants et de la transformer en « Riviera ».

La collision entre toutes ces images nous plonge Ă  la fois dans la confusion entre fiction et rĂ©alitĂ© – question qui revient tout au long du film – et dans la fureur ininterrompue de la vie quotidienne Ă  Gaza. Lorsque nous entendons parler de Gaza, tout un imaginaire Ă©merge, porteur de clichĂ©s, d’idĂ©es prĂ©conçues et d’idĂ©ologies, alors mĂŞme que nous ne savons que très peu de choses sur la vie dans l’enclave palestinienne.

Cette fantasmagorie s’accompagne d’un dĂ©luge d’images violentes Ă  la tĂ©lĂ©vision et sur les rĂ©seaux sociaux, montrant la destruction, la guerre, les bombardements, les familles et les enfants blessĂ©s, les rĂ©fugiĂ©s, l’absence totale d’aide alimentaire. Une profusion mĂ©diatique qui s’est dĂ©cuplĂ©e au cours des deux annĂ©es de guerre totale visant Ă  anĂ©antir tout ce qui vit Ă  Gaza. Chacun de nous est excessivement conscient de cette rĂ©alitĂ©, malgrĂ© le fait qu’IsraĂ«l interdise toute prĂ©sence de journalistes internationaux Ă  Gaza, tout en ciblant chirurgicalement les journalistes palestiniens qui travaillent pour Al Jazeera et d’autres mĂ©dias tels que The Guardian, Reuters et l’AFP, mĂ©dias avides des dernières nouvelles et images, malgrĂ© l’embargo israĂ©lien.

Mais ce n’est pas ce que nous montre Once Upon a Time in Gaza.



Lorsqu’à la fin du prologue, l’histoire commence, nous sommes immĂ©diatement plongĂ©s dans les codes de la fiction, tant dans les dĂ©cors, le traitement de l’image, la caractĂ©risation des personnages, les mouvements de la camĂ©ra, que dans le scĂ©nario, qui dĂ©veloppe une intrigue policière simple et directe.

En fait, et contre toute attente, il s’agit d’un film « normal », et ce malgrĂ© le drame indicible qui se dĂ©roule dans la bande de Gaza. Les frères Tarzan et Arab Nasser ont choisi de rĂ©aliser un film qui Ă©vite le discours politique et qui est mĂŞme divertissant, ce qui est inattendu quand on connaĂ®t les horreurs quotidiennes dans l’enclave.

Osama (un Majd Eid impressionnant, l’alter ego physique des frères Nasser) incarne un chauffeur de taxi charismatique et dĂ©brouillard qui a montĂ© une petite affaire de vente de drogue, qui est dissimulĂ©e dans des falafels. C’est un voyou au grand cĹ“ur qui a pris sous son aile Yahya (Nader Abd Alhay), un Ă©tudiant timide qui travaille dans la sandwicherie.

SĂ©parĂ© de sa mère et de sa sĹ“ur en Cisjordanie, Yahya souffre des interdictions imposĂ©es par IsraĂ«l aux Gazaouis. Yahya est le gentil de l’intrigue et fait face au mĂ©chant Osama.

Le tyran est ici incarnĂ© par l’excellent et dĂ©moniaque Ramzi Maqdasi, dans le rĂ´le d’Abu Sami, un policier corrompu impliquĂ© dans les activitĂ©s illicites d’Oussama.

Mais lorsque Yahya dénonce leur accord, leur complicité se transforme en une rivalité mortelle.

Ce qui suit est une histoire inspirĂ©e tant par Sergio Leone (dans le titre et l’ambiance de western contemporain) que par le modèle du thriller amĂ©ricain.

Ă€ mi-parcours du film, Yahya est choisi pour incarner un hĂ©ros palestinien dans un film de propagande du Hamas. Il gagne en confiance, s’identifie Ă  son personnage et, hors camĂ©ra, prend la place symbolique de son mentor disparu. Ce rebondissement rappelle le film de William Friedkin, Police FĂ©dĂ©rale, Los Angeles (1987), dans lequel deux personnages s’identifient l’un Ă  l’autre, le plus faible endossant le rĂ´le du plus charismatique. Sur le plan de la forme, Once Upon a Time in Gaza est un film qui tient toutes les promesses de son genre.

Sur le plan du contenu, tout ce que l’histoire montre et raconte est dĂ©terminĂ© par la situation (gĂ©o)politique du territoire palestinien : difficultĂ©s Ă©conomiques, survie, corruption (qui ne dĂ©pend pas uniquement d’IsraĂ«l, bien sĂ»r), violence, confinement, etc. Ce n’est pas un hasard si les frères Nasser ont situĂ© le film en 2007, annĂ©e charnière pour Gaza, juste après la victoire lĂ©gislative du Hamas et le dĂ©but de l’asphyxie causĂ©e par le blocus de l’État hĂ©breu.

C’est la toile de fond du film, son bruit de fond, que l’on pourrait presque oublier dans la frĂ©nĂ©sie de la vie quotidienne, sans les plans lointains des bombardements israĂ©liens qui ponctuent le film et nous ramènent Ă  la terrible rĂ©alitĂ©.

En cela, le film a également une valeur documentaire.

Depuis leur premier long mĂ©trage, DĂ©gradĂ©, il y a dix ans, dont l’action se dĂ©roule exclusivement dans un salon de coiffure, Arab et Tarzan Nasser, deux frères jumeaux nĂ©s Ă  Gaza, rĂ©alisent des films qui Ă©vitent d’aborder directement les questions politiques brĂ»lantes, prĂ©fĂ©rant se concentrer sur un travail de camĂ©ra rĂ©flĂ©chi et le dĂ©veloppement de l’intrigue. Dans Gaza, Mon Amour, ils racontaient l’histoire d’amour de deux sexagĂ©naires, interprĂ©tĂ©s par Hiam Abbass et Salim Daw, sans que le contexte de la guerre n’influence les Ă©motions du spectateur.

Ce que le cinĂ©ma des frères Nasser entreprend, en particulier dans Once Upon a Time in Gaza, c’est de faire la chronique de la vie quotidienne de l’enclave, et Ă  travers la description mĂŞme de cette vie, ils livrent au monde le tĂ©moignage d’un peuple qui refuse obstinĂ©ment de mourir, qui trouve les ressources nĂ©cessaires Ă  sa survie, mĂŞme si cela passe par le vol, le trafic ou la corruption.

Les deux cinĂ©astes ne cèdent jamais Ă  la complaisance ou Ă  l’idĂ©alisation. Ils brossent un portrait cru et franc de personnages plus ou moins attachants qui se dĂ©battent avec une rĂ©alitĂ© sur laquelle ils n’ont aucun contrĂ´le. « Ă€ Gaza, explique Tarzan Nasser dans le dossier de presse du film, l’identitĂ© d’une personne est façonnĂ©e non seulement par ses choix personnels, mais aussi, dans une large mesure, par des conditions extĂ©rieures qui limitent ces choix. »

Ă€ mon avis, ce qui distingue ce film, c’est le contexte international dans lequel il est sorti. Cela a sans doute Ă©tĂ© un facteur dĂ©terminant pour les juges, qui ont dĂ©cernĂ© le prix de la mise en scène aux frères Nasser Ă  Cannes cette annĂ©e. S’il est vrai que le Festival de Cannes est ouvert aux films de genre (Titane de Julia Ducourneau, Palme d’or 2021, The Substance de Coralie Fargeat, Prix du scĂ©nario en 2024), historiquement, Cannes a toujours favorisĂ© les auteurs. Et l’on pourrait facilement avancer que quelque chose a radicalement changĂ© dans la situation internationale depuis le dernier film des frères Nasser. Il y a eu l’horreur du 7 octobre 2023, et l’onde de choc qui a suivi et qui perdure encore aujourd’hui. La guerre et le blocus se sont transformĂ©s en une volontĂ© d’anĂ©antir la bande de Gaza, de mettre fin Ă  la question palestinienne.

Et pourtant, mĂŞme s’ils vivent en exil entre la Jordanie et la France, Arab et Tarzan Nasser continuent de filmer la vie quotidienne Ă  Gaza Ă  travers des trajectoires profondĂ©ment humaines et Ă©mouvantes, dĂ©crivant avec un soin documentaire les dĂ©tails qui tĂ©moignent de ce qu’est rĂ©ellement Gaza (un paquet de cigarettes, un journal enveloppant un falafel, une pharmacie, un trajet en taxi…). Comme si la fiction libĂ©rait les Nasser du discours politique et journalistique, ils dĂ©clarent dans leur commentaire sur le film : « Nous vivons Ă  une Ă©poque dĂ©finie par les images, oĂą les mĂ©dias visuels sont devenus l’un des outils les plus puissants pour influencer et façonner les rĂ©cits. Avec le cinĂ©ma, nous voulons nous rĂ©approprier notre propre rĂ©cit. »

Ces cinéastes palestiniens en exil continuent obstinément à se concentrer sur le souvenir et à capturer la vie dans ses détails quotidiens, comme si tout en Palestine était voué à disparaître, comme si une autre Nakba était en train de se produire.


Tarzan et Arab Nasser, avec les acteurs de Once Upon a Time in Gaza : Majd Eid (à gauche) et Nader Abd Alhay (à droite).

Comme l’expliquent les rĂ©alisateurs : « Ă€ travers nos films, nous exprimons une profonde nostalgie mĂŞlĂ©e de dĂ©sir, en essayant constamment de redonner vie Ă  Gaza. Nous ne faisons pas seulement un film, nous en crĂ©ons une vĂ©ritable archive cinĂ©matographique. Une Gaza que le monde se lasse de voir rĂ©duite Ă  des flashs d’information ou Ă  des documentaires, alors que pour nous, c’est une vie pleine et vibrante qui mĂ©rite d’ĂŞtre racontĂ©e et prĂ©servĂ©e Ă  travers le langage du cinĂ©ma. »

Bien que les rebondissements de l’intrigue puissent laisser penser que Once Upon a Time in Gaza est un film policier assez classique, il s’agit en rĂ©alitĂ©, selon moi, d’un film d’auteur, malgrĂ© son genre et son style. Produire ce type de film aujourd’hui, alors qu’il est question de Gaza, rĂ©vèle un engagement artistique profond des rĂ©alisateurs envers leur savoir-faire. Seuls les artistes sont capables de prĂ©senter leur vision comme un contrepoids Ă  la violence de la rĂ©alitĂ©.

Paradoxalement, la qualité de Tarzan et Arab Nasser réside peut-être dans leur détermination obstinée à faire du cinéma « de divertissement ».

 

Traduit de l’anglais par Marion Beauchamp-Levet

 

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Karim Goury

Karim Goury is a Franco-Egyptian artist and filmmaker. His work explores images in a variety of forms and media, including films, installations, video, photography and drawing. His work has been shown in exhibitions and festivals around the world, including the Dubai International... Read more

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