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Parmi les nombreuses difficultés auxquelles sont confrontés les habitants de Gaza, la recherche de gaz de cuisine leur coûte des heures et de l’énergie, une quête quotidienne et le plus souvent infructueuse.
Huit longs mois sans gaz de cuisine à Gaza. Huit longs mois de fumée, de cendres et d’épuisement. Tout a commencé en mars, pendant le ramadan, le mois où les familles se réunissent pour rompre le jeûne ensemble. Mais cette fois-ci, il n’y avait ni chaleur, ni confort, ni préparation facile des repas. Nous avons passé le mois sacré à allumer des feux à minuit pour préparer le suhoor, en utilisant des morceaux de bois ou de papier, parfois même du plastique, juste pour cuisiner quelque chose de simple avant l’aube. La fumée envahissait notre cuisine et nos poumons. Nos yeux nous brûlaient, nos gorges nous faisaient mal, et chaque repas ressemblait à une bataille que nous devions mener.
Jour après jour, cette épreuve a continué. Chaque tasse de thé ou de café, chaque casserole de riz ou miche de pain que nous voulions cuisiner ou cuire impliquait un long processus, depuis la collecte du bois jusqu’à l’allumage du feu. La nourriture n’avait plus le même goût, tout était imprégné de l’odeur de la fumée. Mes mains étaient toujours noircies, mes ongles tachés de suie impossible à nettoyer. Nos casseroles et nos assiettes étaient devenues sombres et sales, la cuisine était recouverte d’une fine couche de cendres qui semblait ne jamais disparaître. Peu importe le nombre de fois où nous nettoyions, l’air empestait toujours le bois brûlé.
Ce n’était pas seulement épuisant, c’était aussi coûteux et nocif. Le prix du bois de chauffage ne cessait d’augmenter, et tout le monde ne pouvait pas se le permettre. Un kilo de bois coûtait 10 shekels (environ trois dollars américains) et en une seule journée, nous avions besoin de près de trois kilos. Certaines personnes utilisaient tout ce qu’elles pouvaient trouver pour entretenir le feu, même au détriment de leur santé. La fumée nous faisait pleurer et nous brûlait les poumons ; nous toussions constamment et ressentions les effets néfastes sur notre corps. Ces huit mois ont été parmi les plus difficiles que je n’aie jamais vécus.
Je vis dans un petit quartier qui était autrefois l’un des plus beaux endroits que je connaissais. Calme, chaleureux, plein d’arbres et peuplé de gens qui prenaient soin les uns des autres. Avant la guerre, notre rue ressemblait à une famille ; les voisins s’entraidaient toujours et l’air était imprégné du parfum du jasmin des jardins. Mais pendant le génocide, tout a changé. Notre beau quartier s’est transformé en un lieu triste et dévasté. Une maison était encore debout, une autre s’était effondrée, une autre encore était à moitié ensevelie sous la poussière. Et pendant ces huit mois sans gaz, notre quartier était caractérisé par la fumée. Chaque maison d’où s’élevait une colonne de fumée, signe que les gens brûlaient du bois pour cuisiner. Et à l’entrée de chaque maison, des piles de bois de chauffage coûteux, mais indispensable. Même les arbres qui rendaient nos rues vertes et belles sont devenus une source de combustible. Les branches ont été coupées et brûlées, laissant l’air épais et pollué, le ciel toujours chargé de l’odeur du bois brûlé.
Pour ma famille, cette période sans combustible pour cuisiner a été épuisante. Ma mère a le plus souffert ; ses yeux larmoyaient constamment, incapables de supporter la fumée, et elle toussait jour et nuit à cause des émanations. Mon père a également eu du mal ; il est plus âgé, et pourtant, lui et mon frère ont dû parcourir de longues distances à pied pour acheter du bois.

Quant à moi, ces mois ont bouleversé toute ma routine. Cuisiner au feu nous prenait toute la journée. Une tâche aussi simple que préparer le petit-déjeuner, qui nous prenait auparavant quinze minutes avec le gaz, nous prenait désormais des heures. Nous nous disputions pour savoir qui allait allumer le feu, car aucun d’entre nous n’aimait le faire. Ensuite, nous attendions que l’eau bouille pour le thé, puis nous attendions encore que le pain chauffe, toujours noirci par la suie. Nos mains, nos vêtements, même nos visages étaient constamment couverts de cendres. Lorsque le petit-déjeuner était enfin prêt, nous avions à peine le temps de nous reposer avant de devoir commencer à préparer le déjeuner, répétant le même processus long et fatigant. Comme nous cuisinions sur une seule flamme, nous devions tout préparer un par un, d’abord le riz, puis les haricots, puis tout le reste, chaque plat prenant beaucoup plus de temps qu’il n’aurait dû. J’ai essayé de soutenir ma mère tout au long de cette épreuve, en l’aidant autant que possible, mais cela m’a épuisé et m’a fait perdre des heures chaque jour.
Après huit mois de souffrance, nous avons enfin reçu un message nous informant que notre bouteille de gaz était prête à être remplie. Nous avons envoyé mon frère déposer notre bouteille vide, mais honnêtement, nous n’étions pas vraiment convaincus ; nous avions déjà reçu le même message à plusieurs reprises, pour finalement apprendre qu’il n’y avait pas de combustible. Mais cette fois-ci, quelques semaines plus tard, nous avons reçu un autre message nous informant que notre bouteille avait bien été remplie. Ce moment était incroyable, un mélange de choc et de joie.
Lorsque mon frère est revenu avec la bouteille, il était jubilatoire, la levant vers le ciel malgré son poids. Nous avons sorti notre cuisinière, qui était restée inutilisée pendant des mois, poussiéreuse et en mauvais état. Nous l’avons nettoyée avec soin, avons préparé la cuisine et avons installé la cuisinière à sa place. Je n’aurais jamais imaginé que le bruit, l’odeur et la faible flamme bleue et rouge du gaz de cuisine me rendraient si euphorique. Je savais déjà ce que j’allais préparer en premier : du café. En tant que grande amatrice de café, les mois précédents sans café digne de ce nom avaient été particulièrement difficiles pour moi. Lorsque nous préparions du café sur le feu, il n’avait pas le goût frais ni l’arôme que j’aime, et le boire n’était plus pareil. Cette fois-ci, tout était parfait. J’ai même enregistré une vidéo et l’ai partagée sur mon compte Instagram. Mes amis, même si la plupart d’entre eux n’avaient pas encore reçu leurs bouteilles, étaient sincèrement heureux pour moi et enthousiastes à l’idée de pouvoir vivre un moment similaire.
J’ai siroté mon café, mangé un morceau de chocolat et ressenti une immense gratitude. Pour beaucoup de gens en dehors de Gaza, cela peut sembler élémentaire — le gaz, le café, pouvoir cuisiner facilement —, mais pour nous, ce sont des bénédictions. Des gestes simples comme ceux-ci peuvent redonner un sens à la vie, transformant des mois de privations en un petit moment de joie éclatant. Ce moment m’a rappelé que le bonheur peut venir des plus petites choses, même si, malheureusement, tout le monde à Gaza n’a pas eu cette chance.
Les camions de ravitaillement qui sont entrés cet automne transportaient de petites quantités de gaz, loin d’être suffisantes pour les deux millions de personnes qui vivent ici. De nombreuses familles attendent toujours, leurs bouteilles vides alignées devant leur porte, dans l’espoir de recevoir un jour un message leur annonçant que leur tour est venu. Dans certains quartiers, aucun gaz n’est arrivé. Les gens continuent à ramasser du bois et à brûler du plastique pour préparer un repas simple, inhalant la même fumée toxique que nous avons endurée pendant des mois. Les mères se lèvent toujours tôt pour allumer le feu pour le petit-déjeuner, les yeux larmoyants à cause de la fumée. Même ceux qui ont pu remplir leurs bouteilles font attention ; chaque fois que nous utilisons le gaz, nous pensons à en économiser, de peur qu’il ne s’épuise à nouveau. À Gaza, rien n’est garanti, pas même une flamme pour faire une tasse de café.
Traduit de l’anglais par Maï Taffin

