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Au cours des vingt derniers mois, nombre d’institutions occidentales, dont des associations d’écrivains et des festivals littéraires internationaux, se sont retrouvées au cœur de controverses pour ne pas avoir ouvertement et clairement dénoncé le nettoyage ethnique et la famine opérés par Israël à Gaza. Mais les écrivains doivent-ils refuser les invitations qui leur sont faites, ou, au contraire, utiliser ces plateformes pour se faire entendre ?
Il est rare que les poètes fassent la une des journaux, et encore plus rare qu’un poète arabe retienne l’attention des médias. C’est pourtant ce qui est arrivé au poète palestino-américain Fady Joudah lorsqu’il a refusé de participer au Festival international du livre d’Édimbourg cet été. Refaat Alareer, Mosab Abu Toha et Mohammed El Kurd n’y assisteront pas non plus, alors que le génocide perpétré par Israël à Gaza et la famine qui frappe la population continuent. Alareer, tué lors d’une frappe aérienne de l’armée israélienne, et Abu Toha, en exil aux États-Unis, ont vu leur nombre de lecteurs augmenter suite à la tentative d’Israël de faire taire les voix palestiniennes. El Kurd n’a eu de cesse que de dénoncer les atrocités dans ses reportages depuis Sheikh Jarrah et dans son dernier livre, Perfect Victims.
Joudah devait être l’un des nombreux intervenants palestiniens, arabes et pro-palestiniens qui s’exprimeront à Édimbourg le mois prochain (le programme est très riche et comprend les historiens israélo-britanniques, de l’école de la Nouvelle histoire Ilan Pappé et Avi Shlaim, Brian Cox, l’actrice et militante Vanessa Redgrave, le poète palestinien de Jérusalem Najwan Darwish, et l’avocat et auteur Raja Shehadeh, défenseur des droits de l’homme). Joudah, médecin né à Austin et basé au Texas, est poète et traducteur de l’arabe. L’année dernière, il a fait une longue tournée pour présenter son recueil de poésie […] (Eman Quotah en a fait la critique dans ces pages). Toutefois, il a décidé de ne pas participer lorsque la romancière palestinienne Randa Jarrar l’a informé qu’Édimbourg avait également invité Edgar Keret et Anshel Pfeffer, deux écrivains israéliens considérés comme des apologistes de la politique de leur gouvernement.
« Le festival savait très bien ce qu’il faisait en invitant Keret et Pfeffer. Le manque de décence élémentaire est le meilleur allié d’un génocide dans un système culturel qui continue de cautionner le génocide en cours », a-t-il écrit sur X. « Je respecterai les miens, vivants et morts…»
Joudah a perdu des dizaines de membres de sa famille, d’amis et de collègues médecins tués à Gaza par les tirs israéliens. Raja Shehadeh, écrivain basé à Ramallah et fondateur de l’organisation palestinienne de défense des droits humains Al Haq, comprend parfaitement la décision de Joudah de se retirer d’Édimbourg. Il m’a écrit dans un e-mail qu’il était bouleversé d’apprendre que Keret avait été invité, car ce dernier s’est récemment rendu à Gaza pour offrir une distraction aux soldats israéliens en leur lisant des extraits de ses livres. « Ce type de soutien à une guerre génocidaire ne fait pas honneur à un écrivain. »
Selon le Herald d’Édimbourg, le romancier israélien s’est depuis retiré du festival. Interrogé par le journal écossais sur les raisons de son retrait, Keret a déclaré : « Compte tenu de la situation chaotique dans laquelle se trouve actuellement mon pays, j’estime qu’il y a des questions plus urgentes dont je dois parler. C’est frustrant, mais comparé à ce qui se passe dans ma région, c’est un peu comme si vous vous rendiez compte que vous aviez un bouton d’acné alors que vous faites une crise cardiaque. »
L’écrivain anglo-israélien qui le remplacera à Édimbourg, Anshel Pffeffer, est le correspondant en Israël de The Economist. Il est également chroniqueur et correspondant senior pour Haaretz, pour lequel il couvre l’armée israélienne. En janvier 2024, il a écrit dans un article pour le journal qu’« Israël ne commet[tait] pas de génocide » et a rejeté les accusations de ceux qui affirmaient le contraire.
Mais cela ne dissuade pas Shehadeh de participer au festival d’Édimbourg. « Je ne pense pas que la présence d’un journaliste israélien doive réduire au silence les écrivains palestiniens et ceux qui écrivent sur Gaza ou la Palestine et qui ont été invités à participer au festival, dit-il. C’est principalement pour cette raison que j’ai décidé de ne pas suivre le mouvement et de ne pas me retirer. » Lui et sa coauteure Penny Johnson présenteront leur nouveau livre Forgotten: Searching for Palestine’s Hidden Places and Lost Memorials (critiqué dans The Markaz Review par Gabriel Polley). La table ronde de Shehadeh et Johnson, intitulée « What We Choose to Remember » (Ce que nous choisissons de retenir), aura lieu le 14 août.
La guerre d’Israël à Gaza continue sans faiblir mais beaucoup refusent de se soumettre
Plusieurs dizaines de poètes, d’écrivains, de journalistes, de médecins et d’enseignants ont été assassinés à Gaza par des armes déployées par Israël et fabriquées par les États-Unis, le Royaume-Uni, la France, l’Allemagne et d’autres fournisseurs d’armes. Comme beaucoup l’ont fait remarquer, il s’agit du premier génocide enregistré sur smartphone, des milliers d’images et de vidéos montrent des bains de sang, des femmes et des enfants assassinés, elles sont diffusées dans le monde entier sur des appareils aussi personnels que nos téléphones portables, et elles exigent donc une réponse.
Fady Joudah devait participer à une table ronde le 16 août intitulée « Not Looking Away » (Ne pas détourner le regard) aux côtés du romancier Omar El Akkad. Tout comme Joudah a tenté d’exprimer l’inexprimable dans les poèmes qu’il a composés après le 7 octobre 2023, El Akkad a produit un hybride entre mémoires concises et critique de la réponse occidentale au génocide dans son dernier livre, One Day, Everyone Will Have Always Been Against This (Un jour, Tout le monde s’y sera opposé). Ni Joudah ni Akkad ne pourront désormais avoir cet espace de discussion (car ce dernier a également décidé de ne pas participer). Il y a cependant un passage de One Day qui reste gravé dans la mémoire du lecteur, quand El Akkad écrit : « Ce que l’art fait, c’est qu’il nous rencontre là où nous sommes fous, là où nous sommes dérangés, là où reposent les mécanismes purement irrationnels qui font de nous des êtres humains. Il en découle dès lors une définition, au moins provisoire, de ce qu’est une âme : c’est la capacité d’une personne à accepter les mystères d’une chose qui ne peut pas être comprise de manière rationnelle, mais que l’on peut seulement ressentir, seulement traverser. Et parfois, cette chose est si grotesque – ce que nous nous faisons les uns aux autres est si grotesque – que l’accepter semble être un affront à la notion d’art en tant que vecteur de beauté. »
Depuis son dernier roman, What Strange Paradise (Quel Paradis étrange), alors que les horreurs perpétrées à Gaza commençaient d’éclater, El Akkad n’est plus capable d’écrire de fiction. Il considère l’hypocrisie de l’Occident comme l’ultime trahison. Il a déclaré qu’en applaudissant et en soutenant la guerre d’Israël à Gaza, les États-Unis et leurs alliés sacrifient le droit international humanitaire sur l’autel du « droit à l’existence » d’Israël, en justifiant chacune de ses actions comme un acte de légitime défense contre les terroristes du Hamas.
Yasmina Jraissati est agent littéraire à l’agence Raya, qui représente des auteurs arabes de renom tels que Samar Yazbek, le regretté Khaled Khalifa et l’œuvre léguée par Elias Khoury. Elle a écrit sur la lecture et les livres pour le numéro littéraire de l’été 2025 de TMR et admet que se retirer d’un festival du livre est « une décision très difficile, et finalement personnelle. Cela dépend du parcours et des expériences personnelles de l’auteur, de sa capacité à exprimer clairement ses pensées dans un contexte de tensions ou lorsqu’il est confronté à des critiques, explique-t-elle dans un e-mail. Cela dépend également de la pression exercée par ses pairs et de nombreux autres facteurs. En fin de compte, ce qui est important, à mon avis, c’est de faire entendre sa voix et de veiller à être bien compris. »
La question est la suivante : les auteurs arabes doivent-ils se retirer pour faire passer un message ? Doivent-ils compter sur le boycott des institutions et des événements qui persistent à inclure des auteurs israéliens considérés comme complices de la politique d’Israël ?
Jraissati a des sentiments mitigés sur le sujet. « Au final, je pense que se retirer et boycotter ces événements n’est pas viable. Pourquoi sommes-nous, et par nous, je veux dire les Arabes en général, et les Palestiniens en particulier, toujours ceux qui nous retirons ? Pourquoi les défenseurs des actions de l’armée israélienne ne se retirent-ils pas lorsque des auteurs palestiniens sont invités ? Dans le passé, nous avons déjà si souvent renoncé à de telles tribunes où nous aurions pu nous faire entendre. »
Lorsqu’en 2023, la Foire du livre de Francfort (FBF) a décidé d’annuler la cérémonie de remise de son prix décerné à Adania Shibli pour son livre Minor Details, Yasmina Jraissati a choisi d’annuler complètement sa participation à la FBF.
« En tant que professionnelle du secteur, je n’étais pas invitée pour prendre la parole lors d’une table ronde ni pour donner des interviews, mais je devais toutefois exprimer ma profonde inquiétude, ma déception et mon désaccord. Il était important pour moi de faire clairement savoir que je n’étais pas d’accord et que, à mon sens, le FBF n’était pas une activité comme les autres. Cela m’a donné l’occasion d’envoyer une newsletter à mon réseau d’éditeurs pour expliquer mon geste, qui exprimait à lui seul la gravité de la situation à mes yeux. Mais cela a également entraîné des pertes pour mes auteurs, qui sont tous arabes. Ils ont perdu leur invitation et donc leur présence au salon. Et pendant toute une année, j’ai eu l’impression de devoir rattraper le manque de visibilité causé à mes auteurs par leur absence à Francfort.
Cela en valait-il la peine ? Cette année-là, quelques semaines après le début de la guerre, l’absence de nombreux éditeurs arabes et asiatiques s’est certainement fait sentir tout au long du salon. Alors peut-être que oui. Mais si cela continue, comme les événements le montrent aujourd’hui, et que nous continuons à boycotter ces événements, les gens y prêteront-ils encore attention ou s’en soucieront-ils encore ? »
En fin de compte, il n’existe pas de modèle préétabli pour décider de boycotter et de se retirer, ou de rester et de s’exprimer. Comme le dit Yasmina Jraissati, « après 20 mois de guerre, après tant d’atrocités indescriptibles, le silence n’est pas la solution. Alors que le récit palestinien a, pour une fois, le dessus auprès d’une grande partie de la population mondiale, il est plus significatif de participer et d’être présent pour discuter avec les lecteurs qui sont venus spécialement pour écouter. »
Traduit de l’anglais par Marion Beauchamp-Levet
