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Le nouveau roman de Mansoura Ez-Eldin explore les conséquences de l'effacement de l'histoire. Mêlant éléments oniriques, souvenirs et philosophie oubliée, il raconte l'histoire d'un libraire du Caire hanté par le fantôme d'un penseur muʿtazilite. Dans une région où le souvenir revêt souvent une dimension politique, cet ouvrage insiste sur le fait que certaines histoires ne peuvent être passées sous silence.
The Orchards of Basra, un roman de Mansoura Ez-Eldin
Interlink Publishing 2025
ISBN 9781626499815
Le roman The Orchards of Basra (Les vergers de Bassorah) de Mansoura Ez-Eldin invite les lecteurs à découvrir un monde d’histoires oubliées, de sagesse perdue et de nostalgie intellectuelle. Il ne s’agit pas simplement d’un roman sur les conflits intellectuels ou politiques, c’est une exploration poignante de ce que nous perdons lorsque les forces de l’histoire et de la politique effacent notre passé. L’intrigue mêle deux mondes disparates : les troubles politiques du Caire et les vestiges intellectuels de Bassorah, autrefois épicentre florissant de la pensée rationnelle et de la raison dans le monde arabe.

Bassorah, telle qu’elle apparaît dans le roman, est à la fois un symbole et un décor. Pour Hisham Khattab, un libraire antiquaire basé au Caire, qui devient obsédé par Yazid ibn Abihi, un philosophe muʿtazilite effacé de l’histoire, Bassorah représente plus qu’une ville : c’est une oasis intellectuelle. Autrefois siège du rationalisme et des débats théologiques, l’importance historique de la ville a été ensevelie sous des couches de répression politique et religieuse. Pour Hisham, cependant, c’est un lieu d’évasion mentale, un mirage qui l’attire avec la promesse de quelque chose de perdu depuis longtemps. Mais à mesure que Hisham approfondit sa recherche de l’héritage de Yazid, la ville commence à changer dans son esprit, passant d’une image idéalisée de liberté intellectuelle à un rappel de tout ce qui a été perdu :
C’était le rêve d’une terre dont le nom même évoque l’encens et les embruns, dont les palmiers s’élèvent vers le ciel comme des lettres… Bassorah, mirage et archive, ses vergers brûlés et ressuscités par la mémoire.
La ville de Bassorah, telle que Hisham l’imagine, est à la fois lointaine et profondément liée à ses propres luttes intellectuelles et émotionnelles. Elle passe d’un lieu d’évasion à quelque chose de plus ambigu, reflétant les tensions entre un passé intellectuel autrefois florissant et les douloureuses réalités du présent, confluence décourageante de postes de contrôle, d’hommes armés et de rigidité idéologique. La quête de Yazid menée par Hisham devient non seulement une quête pour retrouver un philosophe perdu dans le temps, mais aussi pour récupérer la sagesse — hikma — qui était autrefois célébrée à Bassorah, mais qui a depuis été obscurcie par le pouvoir politique et religieux.
Dans une ville où même les espaces publics sont dominés par la surveillance et le contrôle, les livres constituent l’un des rares et seuls espaces où l’on peut encore trouver le véritable sens des choses.
En son cœur, le roman traite précisément de ce concept d’hikma, sagesse qui découle de la raison, de la moralité et du savoir. Les muʿtazilites, qui croyaient que la foi devait être guidée par la raison, incarnaient cette philosophie. Dans un monde qui privilégie souvent le dogme à la raison, l’hikma devient un champ de bataille. Ainsi, l’intérêt porté par le roman à Yazid et à sa tradition intellectuelle dépasse le cadre historique : il s’agit d’un commentaire direct sur les forces intellectuelles et politiques qui étouffent aujourd’hui la raison et la pensée indépendante.
Contrairement à Bassorah, Le Caire sert de cadre au présent de Hisham, c’est une ville débordante d’énergie mais constamment étouffée par le contrôle politique. La description du Caire par Ez-Eldin est elle-même oppressante et suffocante, ses rues sont remplies du bruit de la surveillance étatique et du théâtre politique. L’une des images les plus frappantes du roman capture ce sentiment de contrôle oppressant :
Les rues étaient vidées de leur sens par le cortège présidentiel. Les sirènes hurlaient comme des chiens errants… Bella se tenait sur le trottoir, encadrée par la lumière d’une vitrine de librairie, berçant Le Grand Livre d’Interprétation des Rêves comme s’il s’agissait d’un nouveau-né.
À ce moment-là, Bella, une femme qui entre brièvement dans la vie de Hisham, tient son livre comme s’il était sacré. Il devient, dans ce cas, un symbole de résistance. Dans une ville où même les espaces publics sont assombris par la surveillance et le contrôle, les livres constituent l’un des rares espaces qui permettent au sens véritable de s’exprimer. La vénération de Bella pour le texte ressemble presque à un acte de défi silencieux, un rappel du pouvoir de la connaissance dans une ville qui préfèrerait la réduire au silence.
La librairie, qui occupe une place centrale dans le roman, est un autre symbole : un lieu de préservation et de décadence. Tout autant qu’un espace où le savoir oublié est préservé, c’est aussi un lieu de déclin intellectuel, reflétant l’effacement des idées du passé. La librairie de Hisham regorge de textes, certains en ruine, d’autres incomplets, chacun représentant un morceau d’histoire perdu, un fragment de pensée :
L’air à l’intérieur était chargé d’odeur de moisi, les dos craquelés des volumes se dressaient comme des pierres tombales. Les manuscrits, dont beaucoup étaient dépourvus de couverture ou de titre, s’appuyaient les uns contre les autres dans un silence complice.
Cet espace, avec ses manuscrits vieillissants, devient une métaphore du déclin intellectuel qui s’est installé dans les sociétés où les idées dissidentes ont été systématiquement réprimées. Pour Hisham, la boutique est à la fois un sanctuaire et un rappel de ce déclin qui l’entoure. Sa recherche de Yazid est une quête pour récupérer ce qui a été réduit au silence, pour sauver le savoir de l’ombre de l’histoire.
La charge émotionnelle du roman réside également dans ses liens personnels. La relation de Hisham avec l’hérétique, un érudit marginalisé à la fois par l’État et les autorités religieuses, est au cœur de l’histoire. L’hérétique, qui représente le dissident intellectuel, devient le mentor de Hisham, mais aussi le miroir de ses propres luttes. Dans un moment particulièrement émouvant, il tient un manuscrit, non seulement avec soin, mais aussi avec tristesse :
Il tenait le manuscrit comme quelqu’un qui fait le deuil d’un ami, qui caresse son visage, doucement, avec incrédulité. « Ils ont essayé de l’effacer », murmura-t-il, et je ne savais pas s’il parlait de Yazid ibn Abihi ou de lui-même.
Ce passage résume le thème central du roman : la tentative de récupérer quelque chose qui a été effacé, non pas par une défaite intellectuelle, mais par la force politique. La tristesse silencieuse de l’hérétique reflète la tragédie plus large des idées et des mouvements intellectuels perdus dans le temps, leurs voix réduites au silence non pas par un débat rationnel, mais par le pouvoir du contrôle politique.
Au cœur du roman, la romance entre Hisham et Bella offre un contraste subtil mais puissant avec les thèmes intellectuels abordés. Leur baiser, décrit comme la révélation de quelque chose de caché sous la peau, reflète l’exploration du silence, de la mémoire et des non-dits dans le roman :
Lorsque nous nous sommes embrassés, j’ai eu l’impression de découvrir un palimpseste, quelque chose d’inscrit sous la peau. Elle souriait uniquement avec ses yeux, comme si les mots lui coûtaient trop cher.
Ce baiser n’est pas seulement un acte de passion, c’est aussi la révélation symbolique de quelque chose d’enfoui, quelque chose qui ne peut être facilement exprimé ou compris. Tout comme Hisham cherche à découvrir les idées de Yazid, ce baiser symbolise le désir ardent de ce qui est caché et obscurci par le temps et le pouvoir.
La relation de Hisham avec son père, autre figure d’absence et d’effacement, ajoute encore plus de profondeur à l’exploration de la perte dans le roman. La mort du père, marquée par une absence d’identité et un manque de reconnaissance, reflète l’effacement intellectuel qui imprègne le roman :
Mon père est mort comme il avait vécu : inaccessible, dans un autre pays, en envoyant des lettres que personne n’ouvrait. Quand ils l’ont enterré, ils ont dit qu’il n’avait pas de papiers. C’était la première vérité que lui et moi partagions.
Ce passage évoque la profonde solitude qui imprègne le roman, c’est non seulement l’absence du père de Hisham, mais aussi l’absence d’identité et d’héritage intellectuel qui résonne tout au long de l’histoire. La recherche de Yazid dans laquelle se lance Hisham, tout comme sa tentative de comprendre son père, est une quête de liens – tant intellectuels qu’émotionnels – qui lui ont été refusés par les forces du temps et de la politique.
En réalité, The Orchards of Basra traite de la politique de la mémoire. Les penseurs muʿtazilites, tels que Yazid, représentent plus qu’une tradition intellectuelle : ils représentent la lutte pour la raison et la liberté de penser face à l’oppression politique et religieuse. Le roman analyse la manière dont le muʿtazilisme, qui mettait autrefois l’accent sur la rationalité, la justice morale et la raison, a été progressivement réprimé. Comme il le montre clairement, l’effacement de Yazid et des muʿtazilites n’est pas seulement historique, c’est aussi une lutte actuelle :
L’hérétique affirmait que nos rationalistes n’avaient pas été vaincus par la théologie, mais par l’empire. Qu’un simple décret du calife pouvait réduire au silence une école de pensée pendant mille ans.
Cette phrase résume bien la tension intellectuelle et politique qui anime le roman : la liberté intellectuelle n’est pas seulement une question académique, mais aussi un combat politique. La suppression du savoir et l’effacement des idées sont des combats permanents, non seulement dans le contexte du monde arabe moderne, mais aussi en Occident, où beaucoup affirment que la démocratie est menacée par le fascisme.
La question du genre est également un élément essentiel de la réflexion du roman sur l’effacement. L’une des phrases les plus marquantes du roman est celle d’un personnage féminin qui décrit son corps comme une « note de bas de page », reflétant la manière dont les voix et les corps des femmes sont souvent effacés ou mal interprétés :
Elle disait que son corps était une note de bas de page, censurée, mal interprétée, toujours annotée par les hommes. Elle qualifiait son hijab de marque-page, et non de barrière, mais même cette explication semblait volée.
La réflexion de Bella sur son corps évoque les dimensions genrées de l’effacement, soulignant comment les identités des femmes, tout comme les traditions intellectuelles, sont souvent réécrites ou ignorées par les forces dominantes de la société.
L’écriture d’Ez-Eldin est riche et évocatrice. The Orchards of Basra n’est pas seulement une histoire de redécouverte intellectuelle, c’est une méditation sur la fragilité de la mémoire, le coût de la reconquête des connaissances perdues et la lutte pour la liberté intellectuelle. Le combat au centre du roman qu’est la reconquête de la philosophie muʿtazilite menacée d’effacement, est une métaphore de l’amnésie culturelle plus large que critique le roman. C’est une histoire qui parle de la lutte entreprise pour se souvenir, même lorsque les forces de l’histoire et du pouvoir jouent contre vous.
Le roman est un défi lancé à tous ceux qui ont déjà remis en question l’autorité, recherché des connaissances perdues ou lutté contre le silence intellectuel. C’est une œuvre d’art qui nous incite à reconsidérer les histoires qu’on nous a racontées et celles qu’on nous a appris à oublier.
Traduit de l’anglais par Marion Beauchamp-Levet

