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Chère Souseh,
Je vous écris pour vous poser une question qui peut sembler insignifiante compte tenu de la situation mondiale actuelle, mais qui n’a, toutefois, de cesse que de me préoccuper.
Je suis une femme célibataire hétérosexuelle vivant à Washington DC et je voudrais trouver un partenaire. Mais, en ce moment, aux Etats-Unis, le concept d’humanité continue de décliner alors que que celui d’individualisme prospère chaque jour davantage, il me semble donc de plus en plus difficile de réussir à créer un vrai contact avec des hommes. Je continue à « faire des efforts » : je rencontre des gens et je vais à des rendez-vous en tête à tête, mais je me retrouve à discuter avec des hommes qui disent des choses comme « C’est quoi exactement le problème en Palestine ? » ou « Je ne m’intéresse pas à la politique ». J’ai beau chercher, je ne trouve pas de signaux d’alerte avant de me retrouver en tête à tête avec la personne, et je me demande parfois si celui qui est assis en face de moi ne travaille pas en fait pour le gouvernement ou Project Veritas.
En parallèle, j’ai perdu plusieurs amis d’enfance depuis le 7 octobre, je suis incapable de m’engager ou de respecter des gens qui ne prêtent pas attention à ce qui se passe parce que c’est « à l’autre bout du monde » ou parce qu’elles sont « trop occupées », ou même qui ignorent l’effondrement de nos droits aux États-Unis ainsi que ceux de l’humanité tout entière.
Je me retrouve à être seulement entourée de personnes qui sont d’accord avec moi, avec qui je n’ai pas besoin de m’expliquer et qui comprennent que je fluctue entre la joie, la colère et la tristesse sans que j’aie besoin de l’expliquer, car elles vivent la même chose.
J’essaie de trouver un équilibre entre le besoin d’avoir un endroit sûr où je peux être moi-même au milieu de cette période de tempête, et la crainte de m’enfermer de plus en plus dans des communautés qui ne sont que des caisses de résonance de ce que je pense et ressens.
Avez-vous des conseils pour trouver un équilibre entre les deux et/ou pour savoir s’il vaut mieux se terrer et se préparer à l’impact sauf si, ou jusqu’à ce que nous traversions cette période ?
Signé,
En quête d’amour dans la capitale
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Chère en quête d’amour dans la capitale,
Je trouve très intéressant que votre question, qui semble, au départ, porter sur les rencontres amoureuses (et nous y reviendrons certainement), concerne en réalité davantage le type de communautés que vous devriez créer à l’heure actuelle. Les communautés que nous créons doivent-elles être des lieux de défi ou des lieux de refuge ? Si nous ne fréquentons « que ceux qui sont d’accord avec [nous] », risquons-nous de « nous enfermer davantage dans des communautés qui ne sont que des caisses de résonance » ? Serait-ce finalement une si mauvaise chose ?
En principe, oui. Nous évoluons grâce aux frictions avec les autres et aux défis. Nous apprenons de ceux qui sont différentes de nous, qui s’intéressent à des choses différentes, qui ont peut-être une approche différente du monde. Mais vous décrivez ici une situation très spécifique. Vous êtes rebutée par des partenaires potentiels parce qu’ils professent (ou feignent) l’ignorance de ce qui se passe en Palestine. Vous avez abandonné de vieux amis parce qu’ils refusent de s’engager ou de voir comment ils sont impliqués dans ce qui se passe « à l’autre bout du monde ».
Il me semble donc que votre instinct de ne vous entourer que de personnes qui partagent votre opinion est le bon. Car ce sont des gens qui sont d’accord avec vous sur le génocide. Des personnes à qui vous n’avez pas besoin d’expliquer votre position sur le génocide. Des personnes qui comprennent votre rage et votre tristesse face au génocide.
Je l’ai déjà dit d’une manière ou d’une autre dans presque toutes mes chroniques jusqu’à présent, mais cela mérite d’être répété. Alors que les pouvoirs en place agissent comme si tout était pareil, comme si la « normalité » que nous connaissions auparavant pouvait encore être sauvée, le reste d’entre nous vit dans la réalité d’un monde profondément bouleversé. Être « enfermée dans des caisses de résonnance », c’est vous ancrer dans un endroit où vous n’avez pas à faire face aux effets d’une telle dissonance. Ce n’est pas un ensemble d’échos, c’est un endroit où lorsque vous demandez « est-ce qu’il y a quelqu’un ? », vous êtes accueillie par le son rassurant d’autres voix humaines qui cherchent à partager les mêmes misères, les mêmes joies que vous.
Ce que vous dites à propos de « vous préparer à l’impact » traduit la vérité selon laquelle : sur tous les aspects importants, le monde (tel que nous le connaissions autrefois) touche à sa fin. Mais ce n’est pas tant une fin en une seule grosse explosion. Ce sont toutes les explosions, grandes et petites, qui ont été larguées, piégées ou déclenchées à Gaza. Ce sont toutes les arrestations et les expulsions d’immigrants. Ce sont toutes les brutalités infligées aux manifestants, les répressions sur les lieux de manifestations, les avis de licenciement envoyés aux personnes qui s’expriment librement. Les libertés dans ce qu’on appelle l’Occident démocratique se sont érodées de manière à profiter à l’élite économique. Et même si c’est une fin du monde lente, faite de nombreux impacts plutôt que d’un seul grand coup, cela reste quand même une fin du monde. Alors oui, vous avez besoin d’une communauté de personnes partageant les mêmes idées, avec lesquelles vous pouvez vous renforcer mutuellement, pleurer, vous mettre en colère, célébrer les étapes importantes, et avec lesquelles vous savez que vous serez capable de construire et de reconstruire même si tout est en train d’être démantelé et détruit. C’est la seule façon de rester saine d’esprit. Ne voyez pas cela comme une source d’anxiété. Vous ne faites rien de mal en restant au sein de telles communautés. En fait, vous faites exactement ce qu’il faut.
Maintenant, pour répondre à la première partie de votre question, celle que vous n’avez pas réellement posée : comment trouver l’amour, un partenaire, au milieu de tout cela ? Si seulement il existait un moyen de repérer les signaux d’alarme avant de perdre un après-midi ou une soirée de votre vie à écouter quelqu’un vous poser des questions insignifiantes sur un sujet qui domine l’actualité depuis deux ans maintenant ! Je suppose que si vous utilisez des sites de rencontres en ligne, vous utilisez votre profil pour afficher clairement vos opinions politiques. Si ce n’est pas déjà le cas, et si cela ne met pas en danger votre carrière, je vous recommande vivement cette approche. Si vous avez évité de le faire par crainte de ne pas vous ouvrir à de nouvelles expériences, vous avez au moins ma permission de vous épargner l’expérience d’expliquer les notions élémentaires de décence et d’humanité lors de vos rendez-vous. Si vous le faites déjà et que vous continuez à rencontrer ces incompétents politiques, alors je vous compatis.
Quelle est l’alchimie miraculeuse qui permet de rencontrer la bonne personne ? La formule magique pour transformer la paille en or, une grenouille en prince ? La réponse, évidemment, est qu’il n’y en a pas. Être au bon endroit au bon moment, rencontrer la bonne personne au bon moment, être capable de la reconnaître, et qu’elle vous reconnaisse… Comment tout cela peut-il arriver ? Personne ne veut l’entendre, mais cela relève en grande partie d’un simple coup de chance.
Mais cela ne signifie pas pour autant que vous devez renoncer à votre désir d’une relation épanouissante ou vous dire que vous n’avez pas la chance d’avoir trouvé l’âme sœur. Mon conseil à tous ceux qui cherchent l’amour est, tout bêtement, de chercher l’amour. Cherchez-le partout où vous le trouvez et sous toutes ses formes. Qu’aimez-vous ? Danser ? Chanter ? Faire de la randonnée ? Le kintsugi ? Quels nouveaux loisirs vous intéressent ? Le crochet ? La fabrication de cyanotypes à partir de fleurs séchées ? Avec qui aimez-vous passer du temps ? Quels sont les séries, les livres ou les activités qui vous enthousiasment ? Quels endroits de la ville vous semblent magiques ? Quels chemins dans les bois proches ou lointains ? Quels sont vos plats préférés ? Passez du temps chaque jour à vous connecter activement avec quelqu’un ou quelque chose que vous aimez. Et lorsque vous le faites, rappelez-vous ce que c’est que l’amour et que vous faites cela par amour. Cela peut sembler banal, mais ce n’est pas le cas. L’amour apporte plus d’amour, la joie, plus de joie. La quête de l’amour est quelque chose qui peut imprégner tout ce que vous faites dans la vie. Et il est là, il vous attend. Il ne dépend pas d’un partenaire ni même d’autres personnes. Il ne dépend pas du temps ni du lieu. Le désespoir, la frustration de ne pas avoir trouvé de partenaire sont une distraction par rapport à l’amour qui est déjà là, tout autour de vous. Et du défi d’en apprendre davantage sur vous-même à travers les relations que vous avez déjà. Cela ne signifie pas que vous ne pouvez pas, parfois, vous sentir mal, vous défouler ou vous sentir malheureuse à ce sujet. En fait, vous défouler auprès de vos amis, partager vos vulnérabilités avec eux, est une autre pratique de l’amour.
Aimer les autres fait partie des choses que l’on n’apprend qu’en les faisant. Même avec les mauvaises personnes — les mauvais amants, les mauvais amis, voire les mauvais parents et frères et sœurs —, nous apprenons. C’est l’incarnation ultime du principe selon lequel prime « le voyage, pas la destination ». Chaque relation, amoureuse ou autre, est une occasion d’apprendre ce dont nous sommes capables, en bien comme en mal. Chaque relation est un processus de négociation, une négociation délicate et incessante entre soi et l’autre. C’est ainsi que vous apprenez ce dont vous avez besoin, ce sur quoi vous êtes capable de faire des compromis, ce que vous êtes capable de donner — à vous-même et aux autres. C’est le défi que vous recherchez. Il ne s’agit pas de débattre de la politique du génocide avec des personnes désengagées, ou ouvertement malveillantes.
Cette communauté que vous avez construite avec des personnes qui partagent vos idées ? C’est votre quête de l’amour. Continuez à rechercher l’amour, et vous vous retrouverez amoureuse, vous réaliserez que vous pouvez passer de longues périodes de votre journée à vivre l’expérience de l’amour. Cet amour est un bouclier contre la dissonance, un rappel de ce pour quoi vous vous battez en choisissant de vous entourer de personnes qui partagent vos idées, et aussi le moyen le plus important de lutter dans un monde où, comme vous le dites, l’humanité continue de s’effondrer et l’individualisme de prospérer. Quel meilleur antidote à ces deux fléaux que l’amour et la communauté ?
Quant à un partenaire ? Espérons que, en recherchant l’amour sous toutes ses autres formes, vous le trouverez aussi. Que la chance la plus pure et la plus folle soit avec vous.
—Lina Mounzer, sous le pseudonyme de Souseh
Traduit de l’anglais par Marion Beauchamp-Levet