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La suprématie civilisationnelle de l’Occident est menacée, insistait le secrétaire d’État américain Marco Rubio dans un discours prononcé à Munich.
Je suis à nouveau hantée par The Souls of White Folk, en français Les âmes du peuple blanc. Vous savez, les âmes en guerre du peuple blanc dont parlait le grand sociologue W. E. B. Du Bois en 1920 dans un texte poétique et incisif. L’essai avait été publié dans l’après-coup de la Première Guerre mondiale – cette période aujourd’hui décrite comme celle des guerres impériales et du partage colonial du monde – alors qu’il était déjà convaincu qu’une deuxième allait suivre. Assise à Londres au bord d’une autre guerre mondiale (et encore, peut-être sommes-nous déjà en plein dedans – enfin, « nous »… et laquelle déjà, la troisième, à peine ?), je rejoue mentalement les observations sarcastiques, les exclamations qui rythment Les âmes du peuple blanc.
Je répète intérieurement ces scènes silencieuses de manière compulsive depuis que j’ai entendu le discours prononcé par le secrétaire d’État américain Marco Rubio à la Conférence de Munich sur la sécurité. Ce jour-là, le 14 février 2026, pour être précise, Rubio a appelé « l’Europe et l’Amérique » à combattre ensemble pour « des milliers d’années de civilisation occidentale »*. « C’est cela que nous défendons », déclarait Rubio à Munich, « une grande civilisation qui a toutes les raisons d’être fière de son histoire ». Et de rappeler d’un ton élogieux à ses amis européens : « Pendant cinq siècles, l’Occident n’a cessé de s’étendre. Ses missionnaires, ses pèlerins, ses soldats, ont quitté ses côtes pour traverser les océans, coloniser de nouveaux continents et bâtir de vastes empires à travers le globe. »
Si Rubio, fier produit de la civilisation occidentale, s’est bien gardé de prononcer le mot « blanc » pendant ce discours célébrant l’histoire coloniale et le « destin » partagé de l’Europe et des États-Unis, l’imagerie très vivante de ses missionnaires, pèlerins, soldats et explorateurs bien-aimés, de ces empires et de ces colons mettant la main sur les terres du monde entier, a parlé d’elle-même. Au même instant, cette exclamation de Du Bois a résonné dans mon esprit : « La blanchité, c’est la possession de la terre pour toujours et à jamais. Amen ! »**
La fierté civilisationnelle, décomplexée, est la condition du « partenariat » pour la restauration de la domination de l’Occident.
Toutefois, le glorieux récit du secrétaire d’État n’en est pas resté là – il avait ses coups d’éclat et ses revers, ses héros et ses méchants. Rubio regrettait qu’en 1945, après la Seconde Guerre mondiale et « pour la première fois depuis l’époque de Christophe Colomb », l’Occident ait « commencé à se se contracter » : « Les grands empires occidentaux [sont] entrés dans une phase de déclin irréversible, [un déclin] accéléré par les révolutions communistes athées et les soulèvements anticolonialistes qui allaient transformer le monde ». Et alors que, depuis lors, « beaucoup en sont venus à croire que l’ère de domination de l’Occident [est] révolue », Rubio a promis que les États-Unis se chargeraient de la restaurer : « Les États-Unis d’Amérique entreprendront de nouveau la tâche du renouveau et de la restauration, guidés par une vision d’avenir aussi fière, souveraine et vitale que le passé de notre civilisation ». Bien que les États-Unis soient prêts, si nécessaire, à assumer seuls cette tâche, « notre préférence et notre espoir est de le faire avec vous, nos amis ici en Europe », a poursuivi Rubio à Munich. Quelques semaines avant ce discours, les forces spéciales américaines avaient enlevé le président Nicolás Maduro au Venezuela, accélérant ainsi la dissolution d’un « ordre international fondé sur des règles », déjà fragilisé par le génocide israélien en Palestine. Ravis, les amis européens de Rubio – politiciens et bureaucrates des plus hauts rangs – ont répondu par une standing ovation. À leur grand soulagement, ce que W.E.B. Du Bois appelait « le droit des Blancs à posséder l’univers » pouvait encore être revendiqué.

Mais le secrétaire d’État n’était pas venu sans exigences pour les âmes des peuples européens à qui il s’alliait ainsi à Munich. « Nous voulons des alliés qui soient fiers de leur culture et de leur héritage, qui comprennent que nous sommes les héritiers d’une même civilisation grande et noble », a insisté Rubio. « Nous ne voulons pas que nos alliés soient entravés par la culpabilité et la honte. » La fierté civilisationnelle, décomplexée, est la condition du « partenariat » pour la restauration de la domination de l’Occident ; elle est nécessaire pour restaurer ce que Rubio a qualifié de « plus grande civilisation de l’histoire humaine ». Fort bien. « Ces surhommes et ces demi-dieux maîtres du monde », a encore résonné Du Bois. « Voilà une civilisation qui s’est beaucoup vantée. Ni les Romains, ni les Arabes, ni les Grecs, ni les Égyptiens, ni les Perses, ni les Mongols n’ont jamais jugé de leur perfection ni d’eux-mêmes avec un sérieux aussi déconcertant que l’homme blanc moderne. »
La suprématie civilisationnelle de l’Occident était menacée, insistait Rubio à Munich. Si la désindustrialisation avait signifié la perte de « l’indépendance » et de la « souveraineté sur les chaînes d’approvisionnement », c’est l’immigration de masse que Rubio a désignée comme la « menace urgente pour le tissu même de nos sociétés et pour la survie de notre civilisation ». Au sujet des institutions internationales, il déclarait finalement : « Nous ne pouvons plus placer le prétendu ordre mondial au-dessus des intérêts vitaux de nos peuples et de nos nations ». À Gaza, ce n’était pas l’ONU mais le leadership américain, affirmait-il, qui avait « libéré les captifs des barbares et permis une trêve fragile ». Les barbares menaçant la gloire de l’Occident – les Palestiniens, les militants anticoloniaux, les migrants, le « dictateur narcoterroriste » du Venezuela – ils devaient apparaître dans cette épopée civilisationnelle.
Et en effet, ils sont apparus dans l’appel aux armes du secrétaire d’État. « Les religieux chiites radicaux de Téhéran », a souligné Rubio, avaient été contraints l’été précédent non pas par les Nations unies, mais bien par les bombes larguées depuis les bombardiers américains B-2. « Nous ne voulons pas d’alliés qui rationalisent le statu quo » représenté par l’ONU, a-t-il affirmé. « Nous, Américains, n’avons aucun intérêt à être les gardiens polis et ordonnés du déclin contrôlé de l’Occident. » À la place, le secrétaire d’État a appelé à une alliance qui ne soit pas « paralysée » par la « peur de la guerre », une alliance qui ne demanderait pas « la permission avant d’agir ». Et ainsi en a-t-il été. Deux semaines plus tard, sans la « permission » de l’ONU, les bombes ont recommencé à tomber sur l’Iran, alors que les États-Unis, avec Israël, lançaient l’opération Fureur épique le 28 février. Et aujourd’hui encore, du génocide en Palestine à la tentative de destruction de l’Iran et du Liban, nous voyons à l’œuvre ce que Du Bois appelait « notre principale industrie : celle du combat », dans laquelle la toute-puissante civilisation de Rubio excelle. « Ceci n’est pas aberration ni folie », écrivait Du Bois à propos de la Première Guerre mondiale, « cette Terreur apparente est l’âme véritable de la culture blanche – support de toute culture – aujourd’hui mise à nu et visible ». Et ses mots résonnent encore : « La blanchité, c’est la possession de la terre pour toujours et à jamais. Amen ! »
Aujourd’hui, personne ne sait de quoi l’avenir sera fait. Les commentateurs relèvent la faiblesse de l’effort rhétorique déployé par les États-Unis pour justifier leur guerre contre l’Iran. D’autres notent « l’inutilité » des apologistes libéraux face aux rares tentatives américaines de moraliser la guerre menée aux côtés d’Israël – « la droite ne cherche plus à satisfaire ses cautions libérales, et n’en a plus besoin ». Avec ou sans la complicité de ses amis européens debout pour l’acclamer, Rubio a prononcé à Munich un discours qui pourrait bien constituer le présage idéologique d’un ordre mondial à venir, défini par la toute-puissance aveugle des bombes, nucléaires ou non. En quoi un tel ordre se distinguerait-il du précédent, bâti sur de la violence et sur des guerres – légales ou illégales – menées au nom de la domination impériale et du partage colonial du monde ? Karl Marx l’avait bien compris : à droits égaux, c’est toujours la force qui tranche. Pendant ce temps, les fières âmes des peuples guerriers n’attendent aucune permission et ne présentent aucune excuse.
* N. d. T. : Toutes les citations du discours de Rubio sont issues de la traduction du discours complet par la revue Le Grand Continent.
** N. d. T. : Toutes les citations de l’essai de W. E. B. Du Bois sont issues de cette traduction de Nicole Martin-Breteau, titrée Les âmes du peuple blanc. Je vous conseille d’aller y jeter un coup d’œil et de ne pas négliger les notes de la traductrice, notamment celles concernant le choix d’alterner les termes blancheur et blanchité pour rendre compte du terme whiteness.
Traduit de l’anglais par Alice Nalpas
