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Deuxième prix du Prix d’Écriture Azhar 2025, cette nouvelle est un récit sur la fin de l’innocence et commence dans un village arabo-juif en 1945. Lorsque les filles de la voisine de Diba disparaissent, cela déclenche nombres de rumeurs et de spéculations. Alors que sa famille et elle se préparent à fuir la Nakbah, toutes se reconnaissent en un éclair, ce qui ne fait que renforcer la détermination de Diba de rentrer chez elle.
Avril 1945. Mont Carmel, Haïfa
Le soleil de fin d’après-midi brillait paresseusement à travers les barreaux en fer forgé des fenêtres de sa cuisine tandis que Diba saisissait la poignée du rakweh rempli de café en train de bouillonner sur la cuisinière. Elle retourna à la table en bois où Amal attendait avec une impatience non dissimulée. Diba versa le liquide fumant dans les deux tasses en porcelaine déjà préparées, elle le fit lentement et délibérément, en totale contradiction avec le tempérament de sa voisine.
« Tayeb ?! » demanda Amal. « Tu as une théorie ? »
Diba fit claquer sa langue pour signifier que non, elle n’en avait pas. Même si de nombreuses femmes du village appréciaient ces séances de commérages, Diba n’en faisait pas partie. Elle était de ces rares personnes qui, en pratique et pas seulement en paroles, adhéraient au proverbe Allahuma la shamata. Ne te réjouis pas du malheur des autres. Cette phrase était d’origine religieuse, mais ce n’était pas par religiosité que Diba détestait les commérages. C’était plutôt une combinaison de son empathie profonde et de son incapacité à supporter les bavardages frivoles. Elle préférait discuter des dernières activités de l’Union des femmes arabes, qui venait de créer la première clinique prénatale à Jérusalem. Diba rencontrait parfois des femmes du village intéressées par ce genre de conversation, mais Amal n’en faisait pas partie.
« Wafaa pense qu’elles se sont trouvé deux petits amis dans une autre ville. Mais comment leur mère peut-elle accepter cela ? Et leur frère ? Seul Allah le sait. » Amal cracha ces derniers mots comme si elle jugeait les actes d’un meurtrier de masse.
Les cibles de la colère d’Amal étaient les filles de leurs voisins juifs, les Sahalon. Leur maison se trouvait juste en bas de la colline, clairement visible depuis les maisons de Diba et d’Amal. Au cours des dernières semaines, les villageois avaient remarqué que les deux filles, Laila et Maryam, s’absentaient souvent pendant la nuit. Étant donné qu’elles étaient en âge de se marier, cela était tout à fait inhabituel au village. Amal but une gorgée de café, haussant les sourcils pour marquer qu’elle attendait impatiemment la réponse. Mais elle allait être déçue.
« Pourquoi juger de quelque chose dont nous n’avons pas la moindre idée ? » demanda Diba, mi-interrogative, mi-affirmative, sachant que rien ne pourrait apaiser la curiosité vorace d’Amal.
Diba aimait bien les Sahalon. Ce n’étaient pas des amis proches, mais des voisins courtois. Elle appréciait les brèves conversations qu’elle avait avec Tamar, la mère de Laila et Maryam, lorsqu’elles se croisaient. Le fils de Tamar, Sulaiman, proposait parfois gentiment à Diba de porter son panier débordant de légumes lorsqu’il la voyait revenir du souk. C’était un beau jeune homme, et Diba faisait semblant de ne pas remarquer que ses propres filles se bousculaient subtilement pour savoir laquelle d’entre elles réceptionnerait le panier à la porte. Diba était convaincue que ses filles étaient assez sensées pour ne jamais céder à de telles passions. Cependant, cette nouvelle génération semblait beaucoup plus audacieuse que ce que Diba avait appris, ou plutôt que ce qu’elle avait été autorisée à être. Cela l’effrayait. Elle adhérait pleinement au discours de l’UFA sur l’égalité des droits et l’augmentation de la participation des femmes sur le marché du travail. Mais pourrait-elle accepter que ses propres filles, Basima, Feryal et Fadia, deviennent le sujet des commérages de la ville autour d’un café l’après-midi ?
«Yalla, lis-le ya hakima, dis-moi ce que l’avenir me réserve. » Amal tendit sa tasse de café vide à Diba pour qu’elle lui prédise l’avenir, un rituel qui s’était instauré entre elles au fil de leurs années d’amitié de proximité. « Ou mieux encore, jette un œil à ces filles et à leurs secrets ! »

Mars 1948.
Les coups de feu retentissaient sans discontinuer. Diba ne savait pas à quelle distance ils se trouvaient, mais ils la faisaient sursauter à chaque fois.
« YALLA ya banat ! » cria-t-elle à Feryal et Fadia en plaçant à la hâte une échelle sous le traditionnel placard sur le côté, qu’elle gravit rapidement pour attraper quelques ma’amoul. Elle n’avait aucune idée de la durée que prendrait le voyage et ne voulait pas être à la merci des circonstances. Elle pouvait entendre ses filles paniquer, pleurer et crier tandis qu’elles rassemblaient ce qu’elles pouvaient.
Diba, quant à elle, était plutôt silencieuse, étrangement calme, elle agissait comme dans un état second. « Mais qu’est-ce qui va arriver à Baba, on ne l’attend pas ? » sanglota Fadia en apparaissant dans la cuisine, les bras chargés de thobes et de bibelots inutiles.
Sameer, le mari de Diba, était parti la veille au soir pour rejoindre les volontaires palestiniens qui combattaient la brigade Carmeli de la Haganah, qui venait de lancer une attaque à grande échelle contre leur village. Elle n’avait aucune nouvelle de lui. Elle ne savait pas s’il était encore en vie, et encore moins s’il reviendrait. Elle ravala rapidement le nœud qui menaçait de remonter dans sa gorge et de détruire tout son univers.
« Yalla », répéta Diba calmement mais fermement alors qu’un véhicule qui roulait à toute vitesse s’arrêta devant la maison. Elle prit la valise surchargée, espérant avoir fait les bons choix pour elle-même et Sameer, refusant d’envisager la possibilité qu’elle ait fait les bagages d’un homme mort. Marwan, le fiancé de sa fille Basima, avait réussi à trouver un camion pour emmener la famille au port afin de fuir vers le Liban, jusqu’à ce que le village soit à nouveau un lieu sûr. Les trois femmes se précipitèrent dehors, mais alors que Diba se retournait pour fermer la porte à clé, elle aperçut Tamar qui gravissait la colline, flanquée de ce qui semblait être deux miliciennes. La vue de leurs uniformes et de leurs fusils en bandoulière fit courir un frisson glacial dans le dos de Diba, la paralysant sur place. Alors qu’elles s’approchaient, elle retint son souffle, le vent lui coupant le souffle.
Les miliciennes n’étaient autres que Laila et Maryam. Elles se tenaient juste devant elle, leur mère entre elles. Diba était incapable de bouger, d’articuler un mot. Mais elle n’en avait pas besoin.
« Malheureusement, toutes vos petites rumeurs étaient fausses », dit Tamar avec une dureté qui était nouvelle. « Les filles ne “s’amusaient pas au détriment de l’honneur de notre famille”. Elles apprenaient à se battre, à nous faire honneur. À construire notre pays. »
Diba ne put s’empêcher de regarder directement Laila et Maryam. Elle se souvenait d’elles quand elles étaient petites, courant l’une après l’autre dans les collines. Aidant à la récolte des olives aux côtés des filles de Diba. La plus jeune, Laila, croisa son regard un instant, mais baissa immédiatement les yeux. Maryam la regarda droit dans les yeux, le regard impénétrable.
« Salam », dit Tamar avant que toutes trois ne se retournent pour redescendre la colline. Luttant contre les larmes de rage et de chagrin qui lui brûlaient les yeux, Diba verrouilla la porte d’une main tremblante et accompagna sa famille jusqu’au camion qui les attendait.
Après avoir rangé leurs affaires, Marwan fit signe aux quatre femmes de monter dans la benne. Diba jeta un dernier regard vers la maison tandis que ses filles montaient à bord. Elle se retourna pour les suivre et ne regarda plus en arrière. Elle n’en avait pas besoin. Elle savait qu’elles reviendraient.
« La maison de Diba » est une adaptation romancée d’événements réels qui se sont déroulés dans le village ancestral de Sara Masry, Wadi Salib, et que son arrière-grand-mère, Diba, lui a transmis à travers des récits oraux.
Traduit de l’anglais par Marion Beauchamp-Levet

