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Une nouvelle monographie offre un aperçu des motivations et de l’éducation de l’architecte tout autant acclamé que décrié.
Provoking the Territory: Bernard Khoury, by MK Harb
Dongola Architecture Series 3
Dongola 2025
Un nouvel ouvrage révèle comment l’« architecte rebelle » du Liban a été profondément influencé par Beyrouth. Écrit par MK Harb* et édité par Raafat Majzoub, Provoking the Territory: Bernard Khoury s’appuie sur les archives et des citations directes de l’architecte. Le livre est présenté dans un style familier et conversationnel. Il offre également quelque chose d’inattendu en refusant la cadence régulière utilisée d’habitude dans les monographies. Au lieu de cela, Harb va et vient dans la vie de l’architecte pour s’attarder ou revenir sur des projets particuliers, afin de mieux donner à voir une trajectoire multidirectionnelle du développement personnel et professionnel de Bernard Khoury.

Architecture de « bad boy »
Largement associé à son architecture de l’industrie du divertissement dans le Beyrouth d’après-guerre, Bernard Khoury a commencé sa carrière avec la discothèque B018, véritable bunker de guerre datant de 1998. Le projet a suscité une grande controverse, car la boîte de nuit occupait le site d’un ancien massacre. Dans Provoking the Territory, Khoury affirme que le B018 a conduit à sa qualification d’« architecte médiatique ». Pourtant, Harb révèle à quel point le B018 lui était profondément personnel. Le nom de la discothèque fait référence au numéro d’une des unités de l’Al Manar Seaside Resort à Maameltein, conçu par son père, l’architecte Khalil Khoury, en 1982. L’utilisation de documents d’archives et la consultation de Khoury dans le livre donnent du crédit à l’interprétation nuancée de cet architecte largement considéré comme insensible. Par exemple, les dessins de l’Al Manar Seaside Resort à Maameltein, tirés des archives de Khalil Khoury, confirment l’insistance de Bernard Khoury sur le génie des créations de son père et, par conséquent, donnent du poids à l’idée provocatrice avancée dans le livre selon laquelle le B018, et peut-être même l’ensemble de la pratique architecturale, est, en réalité, le fruit d’une réflexion mûrement réfléchie.
Abritant la collection de vinyles, qui appartenait au cousin de Bernard Khoury, « B018 » était l’unité où les jeunes membres masculins du clan Khoury ont passé leurs jeunes années. En entrelaçant les entretiens qu’il a eu avec Khoury, Harb révèle également comment le matériel et la mécanisation de la discothèque s’inscrivent dans les connaissances spécifiques en matière d’artisanat et de construction de son quartier industriel. La conception du B018 — souterrain, en béton et doté d’un toit rétractable — n’a été rendue possible que grâce à la connaissance approfondie de l’architecte sur une grande diversité de matériaux, allant du bois et des produits chimiques au béton et à la métallurgie mécanisée, connaissances acquises dès son plus jeune âge au sein de l’entreprise familiale de fabrication de meubles.

Provoking the Territory bouleverse ainsi les attentes des lecteurs vis-à-vis de ce que doit être une monographie d’architecte, car elle s’appuie sur des entretiens oraux et des documents d’archives pour montrer comment un architecte, révélé et travaillant à partir de commandes privées, a également pu façonner une ville. En tant que « mémorial alternatif » reliant le Beyrouth de la guerre et celui de l’après-guerre, B018 est une boîte de nuit, mais aussi une imposition temporaire dans les strates souterraines de Beyrouth. Aussi efficace que n’importe quelle commande publique, B018 a servi de rappel architectural à destination du public sortant de la guerre pour lui montrer que l’oubli du passé a été et peut être aussi vital que son souvenir.

L’architecte beyrouthin Bernard Khoury (avec l’aimable autorisation de bernardkhoury.com).
Remettant en question les idées reçues des lecteurs sur Bernard Khoury, le livre dévoile également des pratiques et des projets peu connus de l’architecte. Son projet « Evolving Scars », réalisé alors que Khoury était l’élève de Lebbeus Woods à la Graduate School of Design (GSD) à l’université de Harvard, s’est avéré avoir grandement influencé sa conception de l’architecte comme étant avant tout un « penseur ». Pour cette performance filmée en 35 mm, Khoury a construit un modèle en béton recouvert de verre afin de documenter sa démolition, réalisant ainsi son propre commentaire sur la mémoire et le (im)matériel. La mesure dans laquelle « Evolving Scars » a influencé l’approche évolutive de cet architecte provocateur n’est pas entièrement révélée d’emblée. Dans le livre, comme dans la vie de Khoury, l’influence de cette œuvre spécifique apparaît de manière épisodique, dans des conversations sur différents projets tout au long de la carrière de l’architecte. Par exemple, Harb se souvient comment Khoury a été confronté à la nécessité de démolir la Grande Brasserie du Levant. Son choix de préserver l’empreinte de l’ancienne brasserie tout en démolissant sa structure d’origine fait référence à sa conception de la destruction et de la reconstruction comme étant relationnelles, de la manière même dont cela est exploré dans « Evolving Scars ». De la même façon, le livre juxtapose le projet de Khoury à l’époque où il travaillait à la GSD avec sa décision de laisser des cicatrices sur les façades des tours résidentielles haut de gamme qu’il a été chargé de réhabiliter à la suite de l’explosion du port le 4 août 2020. Les cicatrices servent de mémorial, la destruction et la reconstruction sont, là encore, présentées comme indissociables.

Pour un architecte dont l’influence dépasse largement le cadre de l’environnement bâti, cet ouvrage aborde ses écrits publiés et inédits qui résonnent dans le cadre de sa pratique architecturale. Bernard Khoury est l’auteur de Local Heroes (2014), un récit portant sur sa carrière professionnelle qui explore l’univers des personnages qui l’entourent et se concentre sur le processus de négociation qui sous-tend ce réseau de relations entre entrepreneurs et architectes, politiciens et clients. Par ailleurs, le roman architectural inédit de Khoury, Toxic Grounds, s’éloigne de l’autobiographie pour considérer le territoire comme un bien immobilier. Un chapitre du livre intitulé « The Forgotten History » a été inclus dans un ouvrage sur la rénovation de l’architecture moderne dans les pays du Sud, Beyond Ruins: Reimagining Modernism, coédité par Raafat Majzoub et Nicolas Fayed. En interviewant Bernard Khoury sur Toxic Grounds, le livre dépasse le cadre de la monographie architecturale traditionnelle pour inviter les lecteurs à découvrir l’écosystème plus large de l’édition dans la région, dans lequel la série Dongola Architecture joue un rôle de premier plan.
La série Dongola
Après Critical Encounters: Nasser Rabbat et Notes on Formation: Ammar Khammash, Provoking the Territory est le troisième volet de la série Dongola Architecture (DAS) éditée par Raafat Majzoub. Chacun des ouvrages interroge la biographie de l’architecte au cœur de la monographie tout en tissant des liens entre les œuvres multimodales des autres principaux architectes de la région et en utilisant leurs projets, leurs réflexions et leurs trajectoires professionnelles pour aborder des contextes sociopolitiques plus larges.
En situant son analyse dans la formation des architectes individuels plutôt que dans une étude architecturale, la série Dongola Architecture évite certains des écueils de l’écriture sur l’architecture dans la région. Elle reconnaît l’influence de l’histoire, mais, à l’instar de sa maison d’édition Dongola, elle est résolument contemporaine. Elle ne fouille pas dans les traditions du passé pour trouver une solution au présent et n’affirme pas non plus une architecture d’un futur techno-utopique. L’architecture vernaculaire est reconnue pour sa capacité à s’adapter à l’environnement et au climat. Cependant, la série ne fétichise pas le local et ne renonce pas à l’influence extérieure sur ses architectes et leur processus. La rareté des monographies d’architectes centrées sur leur expérience, plutôt que sur une réflexion plus large sur l’architecture de la région – qu’elle soit axée sur la culture, la religion ou l’environnement – témoigne peut-être d’un changement plus général dans les écrits sur l’architecture de ce territoire. Ce changement est le bienvenu, et Provoking the Territory en est un exemple frappant.
* The Markaz Review a publié plusieurs nouvelles de MK Harb
traduit de l’anglais par Marion Beauchamp-Levet

