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Depuis le 7 octobre, les Palestiniennes de Cisjordanie vivent sous un régime d’intimidations, d’emprisonnements et de violences accru.
Aux premières heures du 7 avril 2024, les forces israéliennes ont fait irruption aux domiciles de Layan Kayed, 25 ans, à Ramallah, et de Nayan Nasir, 23 ans, à Birzeit, deux villes de Cisjordanie occupée. Les deux femmes ont été arrêtées, sous la menace des armes des militaires, et placées en « détention administrative » sans que ne leur soit précisé les motifs de leur arrestation.
La famille de Nasir a déclaré que les soldats n’avaient fourni aucune explication ni indication quant aux charges retenues contre elle. Ils n’en ont pas eu besoin, car sous couvert de « détention administrative », les autorités israéliennes peuvent arrêter une personne avant même qu’un crime ait été commis et sans révéler la nature des accusations. Une fois arrêté de cette manière, un prisonnier peut être maintenu en détention administrative pendant des périodes de six mois, sans que le nombre de renouvellement soit limité, sans inculpation, sans procès. Selon Addameer, une organisation non gouvernementale basée à Ramallah qui vient en aide aux prisonniers politiques palestiniens, près de 3 500 Palestiniens étaient retenus en détention administrative début avril 2025. Parmi ces milliers de personnes figurent des mineurs, des journalistes, des militants et des défenseurs des droits humains.
À la fin du mois d’avril 2024, l’armée israélienne a déclaré aux médias internationaux que Nasir avait été arrêtée sur la base de renseignements suggérant qu’elle « représentait une menace pour la sécurité ». Aucune autre information n’a été communiquée à sa famille. Kayed et Nasir ont été placées en détention administrative, sans motif d’inculpation, à la prison de Damon, de l’autre côté de la frontière israélienne, jusqu’à leur libération huit mois plus tard.
Selon Addameer et l’organisation britannique Lawyers for Palestinian Human Rights, les deux femmes avaient déjà été arrêtées et détenues lorsqu’elles étaient étudiantes à l’université de Birzeit — Kayed en 2020 et Nasir en 2021. Avec d’autres étudiantes de l’université, elles avaient été accusées d’être affiliées à un groupe étudiant et d’avoir participé à ses actions alors qu’il est considéré comme une organisation terroriste par Israël.
Depuis les attentats terroristes perpétrés par le Hamas le 7 octobre 2023, les Palestiniennes de Cisjordanie, comme Kayed et Nasir, sont la cible d’une action militaire accrue de la part d’Israël et font l’objet d’une surveillance renforcée, d’arrestations massives et d’abus. En avril 2024, la Commission des affaires des détenus et anciens détenus de l’Autorité palestinienne a déclaré que les raids israéliens contre les domiciles d’anciennes détenues en Cisjordanie étaient devenus quotidiens, dans le cadre d’une stratégie de représailles et de vengeance contre les femmes et les filles palestiniennes. Les Forces de défense israéliennes (FDI) réfutent cette affirmation. Un porte-parole de l’armée israélienne m’a déclaré qu’il y avait eu « une augmentation significative des attaques terroristes » en Cisjordanie depuis le 7 octobre et que l’armée menait « des opérations antiterroristes contre le Hamas en tant qu’organisation terroriste, afin de protéger l’État d’Israël ». Le porte-parole a souligné que l’armée israélienne « opère de manière ciblée et précise » et ne « cherche pas à perturber la vie quotidienne des civils palestiniens ».
Les Nations unies et d’autres organisations ont fait état d’une nouvelle aggravation des violences et des arrestations militaires en Cisjordanie depuis l’accord de cessez-le-feu entré en vigueur le 19 janvier 2025. L’accord a été rompu le 18 mars, quand Israël a lancé une série d’attaques aériennes sur Gaza, faisant plusieurs centaines de victimes.
Les Palestiniens sont également accusés d’incitation à la violence sur les réseaux sociaux. Depuis le 7 octobre, la police israélienne a adopté ce qu’elle appelle une politique de « tolérance zéro » à l’égard des personnes qui publient, partagent ou interagissent de quelque manière que ce soit avec des contenus publiés sur les réseaux sociaux et jugés comme exprimant un soutien au Hamas ou incitant à la violence contre l’État d’Israël, ses symboles gouvernementaux, ses élus, son personnel militaire ou sa police. Danny Danon, représentant permanent d’Israël auprès des Nations unies, a justifié cette approche en affirmant qu’il était « nécessaire d’arrêter [la promotion de la violence] dès ses premières apparitions ». Ayah Kutmah, qui mène des recherches sur les droits des prisonniers et les droits humains au Moyen-Orient et qui a travaillé avec Addameer, a déclaré que les personnes accusées d’incitation à la violence sont souvent des femmes éminentes dans la société palestinienne, notamment des journalistes et des militantes des droits humains.
Les organisations de défense des droits humains ont déclaré que des milliers de Palestiniens détenus par Israël sont soumis à des lois et à des ordonnances militaires, telles que la détention administrative, qui permettent la détention sans procès ni inculpation. L’armée israélienne m’a déclaré qu’elle détient des personnes « lorsqu’il existe des soupçons raisonnables quant à leur implication dans des activités terroristes ». Le porte-parole a déclaré que les « suspects concernés » sont détenus en vertu d’ordonnances de détention « émises conformément à la loi » et que, dans certains cas, « en totale conformité avec le droit israélien et les Conventions de Genève, les détenus sont placés en détention préventive afin de les éloigner des combats, en raison de la menace qu’ils représentent ».
Dans les prisons israéliennes, le traitement réservé aux Palestiniens s’est aggravé, plusieurs rapports suggèrent que les conditions actuelles violent à la fois le droit international humanitaire et le droit international des droits de l’homme. Depuis le 7 octobre, plus de 14 000 Palestiniens ont été arrêtés, a déclaré Addameer à la fin du mois de février 2025 (ce chiffre inclut les détenus qui ont depuis été libérés). L’armée israélienne n’a pas répondu à ma demande de commentaires sur ce chiffre. Les groupes de défense des prisonniers palestiniens ont recensé 490 cas d’arrestations de femmes et de filles pendant cette période. (Ce chiffre inclut les arrestations en Cisjordanie occupée et à Jérusalem-Est, ainsi qu’en Israël. Les groupes de défense des prisonniers soulignent qu’il n’existe pas d’estimation précise du nombre de femmes et de filles arrêtées à Gaza.)
Les femmes détenues subissent une torture et des mauvais traitements spécifiques à leur genre : violences psychologiques, agressions sexuelles et harcèlement sexuel sont monnaie courante. J’ai discuté avec 22 Palestiniennes anciennement détenues afin de connaître leur expérience dans les prisons israéliennes. J’ai également rencontré des membres de leur famille, des avocats et des ONG israéliennes, palestiniennes et internationales afin de comprendre comment les femmes sont ciblées par des arrestations répétées en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, et en quoi leur détention enfreint le droit international. Le système qu’elles ont décrit est un système dépourvu des droits les plus fondamentaux et du respect des procédures régulières, indépendamment de ce qu’elles ont fait ou n’ont pas fait.
Les changements apportés au système judiciaire israélien à la suite des attaques du Hamas ont exacerbé une situation que de nombreux avocats et chercheurs en droits humains considèrent, depuis longtemps, comme inique. En juillet 2023, les Nations unies estimaient que depuis la conquête de plusieurs zones par Israël en 1967, environ un million de Palestiniens avaient été détenus dans les territoires palestiniens occupés, qui comprennent la Cisjordanie, Jérusalem-Est et la bande de Gaza. Selon les données de l’ONU, un Palestinien sur cinq est emprisonné par Israël à un moment ou à un autre de sa vie. Les arrestations répétées sont courantes, ce qui fait de la prison une réalité quotidienne pour de nombreuses personnes vivant dans les territoires occupés.
La discrimination infuse dans tous les aspects du système judiciaire militaire israélien. Les quelque trois millions de Palestiniens vivant en Cisjordanie occupée sont, malgré leur statut de civils, soumis à la loi martiale et jugés par des tribunaux militaires israéliens spécialement conçus pour les Palestiniens. Ils ne bénéficient pas des garanties fondamentales d’un procès équitable et sont poursuivis sur ordre des commandants militaires israéliens. En revanche, les quelque 500 000 colons israéliens vivant en Cisjordanie sont, eux, soumis au droit civil et pénal et jugés par des tribunaux civils israéliens.
Depuis 1967, les autorités israéliennes ont émis plus de 2 500 ordonnances militaires dans les territoires palestiniens occupés. Sahar Francis, directrice générale d’Addameer, m’a expliqué que ces ordonnances militaires contrôlent tous les aspects de la vie des Palestiniens dans les territoires occupés. Elles restreignent l’accès des Palestiniens aux soins dispensés par les organismes publics, à l’eau, à l’éducation, à la terre et à la propriété. Elles limitent également la liberté d’expression politique et culturelle, la liberté d’association, le droit de manifester pacifiquement et la liberté de circulation. Par exemple, en vertu d’un ordre militaire émis en 1967 et toujours en vigueur aujourd’hui, les Palestiniens n’ont pas le droit de participer à des rassemblements de 10 personnes ou plus sans autorisation, si leur cause « peut être interprétée comme politique ». De leur côté, les colons n’ont besoin d’une autorisation que si la manifestation a lieu en plein air, rassemble plus de 50 personnes et comprend « des discours et des déclarations politiques ».
Avant le 7 octobre, la loi martiale en Cisjordanie stipulait que les Palestiniens pouvaient être détenus jusqu’à huit jours avant de comparaître devant un juge militaire. En comparaison, selon le droit civil israélien, une personne doit être présentée à un juge dans les 24 heures suivant son arrestation. Dans des circonstances exceptionnelles, ce délai peut être prolongé jusqu’à 96 heures. Israël a déclaré l’état d’urgence après le 7 octobre. Les lois sur la détention ont alors été élargies, ce qui signifie que les personnes soupçonnées d’« infractions à la sécurité » peuvent se voir refuser le droit à un avocat pendant 90 jours maximum. Le Comité des droits de l’homme du barreau d’Angleterre et du Pays de Galles a estimé que le taux de condamnation devant les tribunaux militaires était supérieur à 99 %.
Aujourd’hui, Israël gère une prison en Cisjordanie, la prison d’Ofer. En vertu de la quatrième Convention de Genève, il est contraire au droit international qu’une puissance d’occupation transfère une population occupée hors du même territoire occupé. Pourtant, Israël transfère régulièrement des prisonniers de Cisjordanie vers des prisons situées en Israël. Le transfert de prisonniers palestiniens d’une prison à l’autre rend plus difficile la rencontre et le conseil des détenus pour les avocats, qui sont pour la plupart eux-mêmes palestiniens. De plus, selon Francis, ils ne sont souvent informés que très peu de temps à l’avance du transfert de leurs clients d’une prison à une autre.
En septembre 2024, plusieurs organisations, dont Save the Children et Human Rights Watch, ont soumis une déclaration à l’ONU soulignant que depuis le 7 octobre, l’accès aux détenus en Cisjordanie était restreint pour les observateurs des droits humains, les avocats et les membres de leur famille. Selon le rapport, l’accès aux détenus à Gaza est « quasi inexistant ». Les membres du Comité international de la Croix-Rouge rendent habituellement visite aux prisonniers palestiniens, mais depuis le 7 octobre, ils se sont vu refuser l’accès aux prisons israéliennes. Le gouvernement israélien n’a fourni aucune explication claire à cette décision.
Le Bureau des Nations unies pour les Droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés a déclaré en décembre 2023 qu’il était « gravement préoccupé » par l’augmentation du nombre de Palestiniens arrêtés et détenus par les forces de sécurité israéliennes depuis le 7 octobre, « dans de nombreux cas sans aucune preuve directe » d’un crime.
Durant la semaine de cessez-le-feu très tendue de la fin novembre 2023, 105 otages que le Hamas détenait à Gaza ont été libérés, de même que 240 prisonniers palestiniens détenus en Israël. Sur ces 240 personnes, on comptait 68 femmes, 107 mineurs, dont 3 jeunes filles. Les trois quarts des prisonniers libérés n’avaient jamais été formellement inculpés pour un crime, selon les données du gouvernement israélien. Durant cette même semaine de cessez-le-feu, sur lequel les deux parties s’étaient mises d’accord, Israël a procédé à l’arrestation de 260 Palestiniens, selon le Palestinian Prisoners Club.
Avant d’être libérés, de nombreux prisonniers ont été menacés d’être à nouveau arrêtés ou de subir de nouvelles formes de sanctions. Une des anciennes détenues m’a dit qu’on lui avait demandé de signer des documents écrits en hébreu sans qu’ils soient traduits. Plus tard, elle a appris qu’ils contenaient des menaces d’une nouvelle arrestation à la moindre action qu’Israël jugerait « problématique », sans pour autant explicitement définir ce que constituerait une telle action. Elle m’a raconté que les documents faisaient aussi mention d’autres mesures punitives, dont l’interdiction de voyager et des visites obligatoires dans un centre d’interrogation, malgré sa libération. Une autre ancienne détenue m’a dit que les autorités israéliennes l’avaient avertie de ne pas quitter son domicile, sous peine d’être à nouveau arrêtée. Une autre a déclaré qu’on lui avait demandé de signer un engagement stipulant qu’aucun drapeau ne serait hissé devant son domicile et que ni elle ni sa famille ne manifesteraient le moindre signe de joie à son retour. « Ils nous ont demandé de ne pas parler de politique avec les médias et nous ont dit que toute déclaration [que nous ferions] serait suivie d’effets », m’a-t-elle confié. (Ces femmes m’ont parlé sous couvert d’anonymat.) La famille d’une détenue libérée après le 7 octobre, puis arrêtée à nouveau, a déclaré avoir reçu un appel téléphonique d’un officier israélien qui les a menacés d’arrestation s’ils parlaient à la presse. Une autre détenue qui a été libérée, arrêtée à nouveau, puis relâchée depuis le 7 octobre, a déclaré que lors de sa deuxième libération, on lui a demandé de signer un engagement à ne pas nuire à la sécurité d’Israël et qu’on l’a menacée d’arrestation « à tout moment ». Elle m’a dit que sa famille avait également été menacée d’arrestation.
Un rapport de Women’s Centre for Legal Aid and Counselling, une organisation basée à Ramallah, datant de février 2024, raconte que le centre a parlé à des Palestiniennes qui avaient reçu des appels téléphoniques menaçants de la part des autorités israéliennes après leur libération. Dans ces appels, on les mettait en garde qu’elles « retourneraient en prison, ou que leurs proches en prison pourraient être attaqués si elles parlaient de ce qu’elles ont vécu ».
Sur les 240 prisonniers palestiniens relâchés en novembre 2023, 27 ont de nouveau étaient arrêtés par la suite, m’ont dit les membre d’Addameer en novembre 2024. Six d’entre eux sont des femmes, six ont moins de 18 ans. Deux femmes ont été arrêtées de nouveau, après leur libération en novembre 2023, puis relâchées, puis à nouveau emprisonnées pour la troisième fois, a ajouté l’ONG.
Walaa Tanji, 28 ans, vit en Cisjordanie, elle est l’une des six femmes qui ont été libérés en novembre 2023, avant d’être à nouveau arrêtées. Elle est l’une des détenues les plus connues et a très souvent pris la parole dans les médias pour raconter le traitement qu’on lui a infligé en prison et pour exprimer son soutien au droit des Palestiniens d’utiliser la force comme moyen de résistance à l’occupation. Après sa libération en novembre 2023, elle a publiquement célébré les attaques du 7 octobre.
Sa famille m’a dit qu’on ne les avait pas informés de la raison de son deuxième emprisonnement, ni des accusations à son encontre. Elle a été arrêtée une première fois en août 2022, l’armée israélienne l’accusait alors d’avoir planifié une attaque avec deux autres femmes, contre un poste de contrôle israélien. Sa famille a nié ces accusations. Elle a été détenue à la prison de Damon jusqu’à sa libération en novembre 2023. Elle a été arrêtée à nouveau le 12 mars 2024 et renvoyée à la prison de Damon, où elle a été informée qu’elle serait détenue pendant six mois en détention administrative. Sa famille a déclaré qu’elle n’avait été accusée d’aucun autre crime. En septembre 2024, sa détention administrative a été prolongée de six mois.
Sa sœur m’a raconté que même après avoir été relâchée en novembre 2023, Tanji ne parvenait pas à croire qu’elle était réellement libre. « Elle avait peur que les prisonniers libérés avec l’accord temporaire soient renvoyés en prison. » Elle a confié à sa sœur qu’elle avait été mise à l’isolement et durement battue. Après sa nouvelle arrestation, la sœur de Tanji a déclaré que sa famille n’était pas autorisée à la contacter et qu’elle ne pouvait pas recevoir la visite d’un avocat.
En janvier 2025, Tanji a été libérée dans le cadre de l’accord de cessez-le-feu et est maintenant de retour chez elle. Sa sœur a raconté les conditions dans lesquelles Tanji a vécu sa plus récente incarcération : les prisonniers étaient battus, privés de produits d’hygiène, on leur interdisait de sortir et on leur refusait les soins médicaux. En avril, Tanji m’a dit qu’elle avait été arrêtée à nouveau en mars, mais qu’on ne lui avait pas dit pour quelle raison. Elle a déclaré que pendant l’interrogatoire, son frère avait été amené avec une blessure à la main et à la jambe « afin de me faire renoncer, et de me forcer à avouer des faits dont je ne sais rien ». Pendant sa détention, elle a déclaré avoir été menacée de viol et avoir été violemment battue, ce qui lui a valu des blessures au cou. « J’ai très peur d’être à nouveau arrêtée à tout moment », m’a-t-elle confié.
Si les informations faisant état de violences lors des arrestations et dans les prisons ne sont pas nouvelles, les 22 femmes avec lesquelles je me suis entretenue ont toutes fait état de mauvais traitements graves et souvent spécifiques à leur genre, visant à les attaquer physiquement autant que psychologiquement. Selon beaucoup d’entre elles, la situation s’est considérablement aggravée après le 7 octobre. Elles ont décrit des passages à tabac, des humiliations, des conditions de surpopulation dans les cellules, la confiscation de leurs effets personnels et le refus de leur donner de la nourriture, de l’eau, des produits d’hygiène et des médicaments.
Certaines des conditions actuelles relèvent de la politique officielle israélienne. Dans une déclaration faite en novembre 2023, l’administration pénitentiaire israélienne a déclaré que les conditions de détention des prisonniers politiques palestiniens allaient être durcies « dans le cadre de l’effort de guerre ». En janvier 2024, puis à nouveau en décembre 2024, la Knesset israélienne a prolongé « l’état d’urgence dans les prisons », une mesure temporaire instaurée après le 7 octobre. Selon Amnesty International, cet ordre donne à Itamar Ben-Gvir, ministre israélien de la Sécurité nationale, la possibilité « d’interdire aux prisonniers condamnés de recevoir la visite de leurs avocats et de leur famille, de détenir les détenus dans des cellules surpeuplées, de leur refuser l’accès à l’exercice en plein air et d’imposer des mesures collectives cruelles telles que la coupure de l’eau et de l’électricité pendant de longues heures ». Un rapport du Bureau des Droits de l’Homme des Nations unies publié en juillet 2024 a révélé que dix femmes étaient souvent détenues dans des cellules prévues pour six. D’autres rapports ont décrit des prisonnières, y compris des femmes enceintes, se voyant refuser des soins nécessaires, certaines se seraient également vu refuser l’accès à la lumière du jour. En avril 2024, Francis m’a dit que certaines cliniques pénitentiaires qui avaient été complètement fermées après le 7 octobre n’avaient toujours pas rouvert, laissant les détenues sans traitement approprié. Plusieurs dispositions du droit international, notamment la quatrième Convention de Genève, précisent l’obligation pour les États de fournir aux prisonniers des soins médicaux adéquats, des examens médicaux réguliers et les médicaments nécessaires, ainsi que l’accès à la lumière du jour. L’administration pénitentiaire israélienne n’a pas répondu à mes demandes de commentaires.
Des témoignages de prisonniers depuis le 7 octobre suggèrent que l’administration pénitentiaire israélienne a réduit l’apport calorique des prisonniers palestiniens. « Il n’y a pas de famine organisée, mais la politique que je mets en place prévoit effectivement de nouvelles restrictions dans les conditions de détention, y compris en matière d’alimentation et d’apport calorique », a déclaré Ben-Gvir en juin 2024. Il a qualifié cette politique de « mesure dissuasive ». En avril 2024, l’Association pour les droits civils en Israël, en collaboration avec l’organisation israélienne de défense des droits humains Gisha, a déposé une requête devant la Haute Cour de justice, affirmant que la politique de réduction alimentaire constituait une forme de famine et de torture et qu’elle violait le droit israélien et international.
Plusieurs femmes à qui j’ai parlé ont déclaré avoir subi des violences physiques de la part des gardiens de prison. Marah Bakeer, 26 ans, fait partie des prisonniers palestiniens libérés lors du cessez-le-feu de novembre 2023, après avoir purgé huit ans et un mois de sa peine de huit ans et demi. Marah Bakeer a été arrêtée en octobre 2015, alors qu’elle était âgée de 16 ans, pour avoir prétendument tenté de poignarder un policier israélien dans le quartier de Beit Hanina, à Jérusalem-Est. Elle a été blessée par plusieurs balles. Elle nie les accusations portées contre elle. « C’était un lundi, je rentrais de l’école », m’a-t-elle raconté. « Personne ne m’a dit pourquoi on m’avait tiré dessus. »
Elle m’a raconté que le 7 octobre 2023, plusieurs femmes avec qui elle partageait une cellule ainsi qu’elle-même ont été attaquées par des gardes dans la prison Damon. Elle a ensuite été transférée dans une autre prison au nord d’Israël et mise en cellule d’isolement jusqu’à sa libération le 24 novembre 2023. Bakeer m’a aussi raconté les passages à tabac en prison. « On nous battait avec n’importe quoi, leurs mains, leurs pieds, leur matraque », m’a-t-elle dit. « Même les personnes âgées étaient battues ». Elle a complété son récit en me disant que les gardes cherchaient à leur briser les os.
Hanan Barghouti, 60 ans, a été arrêtée le 5 septembre 2023 et placée en détention administrative. Après avoir été libérée en novembre 2023 lors d’un échange de prisonniers, elle a déclaré avoir vu deux autres prisonnières être frappées sur leurs parties génitales. Barghouti a ajouté qu’elle-même avait été victime d’attouchements et d’agressions alors qu’elle avait les yeux bandés. Elle a été arrêtée à nouveau en mars 2024 et placée en détention administrative jusqu’en décembre. Il y a deux semaines, Barghouti a été arrêtée encore une fois.
Un rapport de Physicians for Human Rights publié en février 2024 contenait des descriptions de gardes infligeant des violences brutales à des prisonnières. Un rapport publié en mars par la Palestinian Prisoners Society comprenait des témoignages de détenues affirmant avoir été frappées à coups de pied, battues et électrocutées. Une communication conjointe adressée à l’ONU en février 2024 par des groupes de défense des droits humains israéliens et palestiniens citait des informations selon lesquelles des détenues auraient été battues alors qu’elles étaient nues, elles auraient aussi été menacées de viol et d’agression.
Un rapport publié en février 2024 par le Women’s Centre for Legal Aid and Counselling (WCLAC) décrit des menaces de viol et des fouilles corporelles invasives, menées individuellement et en groupe. Des détenues ont rapporté avoir été maintenues nues pendant de longues périodes et contraintes d’écarter les jambes et de prendre des positions dégradantes, parfois sous le regard de gardes masculins qui se masturbaient.
Le rapport décrit des femmes contraintes de se déshabiller et de marcher nues devant leurs enfants, sur ordre d’un soldat israélien accompagné d’un gros chien. Une autre femme a déclaré qu’un soldat avait ouvert la braguette de son pantalon et menacé de la faire s’asseoir sur ses genoux et « sur mon pénis ». Une autre détenue a raconté qu’un interrogateur lui avait demandé « Avec combien d’hommes as-tu couché et est-ce que tu t’es amusée avec eux ? ». En mars, Kifeya Khraim, du WCLAC, a témoigné devant une commission d’enquête de l’ONU au sujet de femmes officiers israéliennes qui violaient des prisonniers hommes et femmes en « insérant des objets dans leurs parties génitales ». Les officiers photographiaient et filmaient souvent les agressions.
Un rapport de l’ONU publié en juillet 2024 décrit également des cas de nudité forcée et d’« attouchements inappropriés » sur des Palestiniennes par des soldats hommes et femmes. Une déclaration de l’ONU publiée en février 2024 indique que depuis le 7 octobre, « au moins deux détenues palestiniennes auraient été violées, tandis que d’autres auraient été menacées de viol et de violences sexuelles ».
Les femmes palestiniennes sont de plus en plus victimes de harcèlement en ligne, de campagnes de diffamation et de divulgation de leurs données personnelles de la part de responsables et de soldats israéliens. Par exemple, entre le 7 octobre et décembre 2023, Ben-Gvir a publié sur X des photos de six femmes palestiniennes qui étaient détenues en Israël et en Cisjordanie. Ses légendes affirmaient que ces femmes avaient des liens avec le terrorisme et mentionnaient des crimes tels que l’incitation à la haine et les discours haineux commis après les événements du 7 octobre. « Nous avons commencé à leur parler dans une langue qu’elles comprennent », a-t-il écrit dans une légende. « Ceci, a-t-il écrit dans une autre, est un message clair à tous ceux qui incitent les héros du clavier : la police israélienne vous atteindra tous, sans exception. Ne nous testez pas. » Quatre des femmes sur les photos étaient assises devant un drapeau israélien, et quatre d’entre elles avaient les mains menottées ou attachées avec des liens en plastique. Les visages de toutes les détenues, sauf une, étaient visibles.
Selon un rapport publié en septembre 2024 par la Commission d’enquête internationale indépendante des Nations unies sur les territoires palestiniens occupés, au moins 53 détenus palestiniens sont morts dans des centres de détention israéliens entre le 7 octobre 2023 et le 15 juillet 2024. (Quarante-quatre de ces détenus étaient originaires de Gaza et neuf de Cisjordanie.) Début mars, Addameer a déclaré que ce chiffre s’élevait désormais à 62. « Les corps des détenus décédés n’ont pour la plupart pas été rendus à leurs familles pour être inhumés », note le rapport de septembre 2024. Des médecins de Physicians for Human Rights-Israel ont participé à cinq des autopsies des prisonniers palestiniens. Un rapport publié en mars 2024 par cette organisation et d’autres groupes de défense des droits humains basés en Israël a noté que deux de ces autopsies révélaient « des signes graves de violence et d’agression », notamment des côtes fracturées et un sternum brisé, tandis que dans un autre cas, un médecin « a conclu que la cause spécifique du décès était une négligence médicale ». Au moins quatre cas pourraient impliquer un refus de soins médicaux.
Plus de la moitié des anciens détenus que j’ai contactés m’ont dit qu’ils ne pouvaient pas me parler de peur d’être de nouveau arrêtés ou de représailles contre leur famille. « Même si nous ne sommes plus en prison, nous restons surveillés par Israël », m’a dit une ancienne prisonnière.
Lama Ghosheh, une journaliste arrêtée trois fois entre 2017 et 2022 au motif d’« incitation » pour ses reportages et ses posts sur les réseaux sociaux, et qui a purgé une peine d’assignation à domicile à Jérusalem-Est, m’a dit que depuis le 7 octobre, Jérusalem « est revenu à la loi martiale comme en 1948 et en 1969 ». C’est un environnement dans lequel les Palestiniens « ont interdiction de parler, d’exprimer leur opinion : tout le monde s’auto-censure ».
Même ceux qui n’ont pas été ré-emprisonnés font face à des difficultés, Sahar Francis d’Addameer m’a raconté qu’un ancien détenu doit se battre pour obtenir un permis de voyager, même pour raisons médicales, comme aller de Cisjordanie à Jérusalem-Est pour des soins à l’hôpital.
Durant le cessez-le-feu qui a commencé le 19 janvier, Israël a libéré environ 1 900 prisonniers palestiniens. Le Hamas, quant à lui, a libéré 25 otages vivants et restitué les corps de 8 otages décédés. Peu après que le début du cessez-le-feu, Israël a lancé une opération militaire en Cisjordanie, qui a conduit au déplacement forcé de 40 000 Palestiniens. Ses attaques sur Gaza en mars, qui ont mis fin au cessez-le-feu, ont aussi mis fin aux échanges de prisonniers.
Traduit de l’anglais par Marion Beauchamp-Levet