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Sommes-nous face à un cas de « bon flic / mauvais flic » ? Comment expliquer autrement le soutien aveugle des États-Unis à Israël, malgré une condamnation internationale accablante ?
Pour tenter d’expliquer la « relation privilégiée » entre Israël et les États-Unis, on invoque souvent le pouvoir de l’AIPAC dans les élections américaines, ou d’autres formes d’intervention politique israélienne dans le pays. C’est effectivement une force réelle qu’on ne doit pas ignorer, mais le fait est que si la classe dirigeante américaine soutient largement les actions d’Israël – dans un consensus bipartisan –, c’est parce qu’elle considère ces dernières conformes aux intérêts du capitalisme américain. Et la plupart des autres gouvernements occidentaux (le Royaume-Uni, l’Allemagne, etc.) adoptent cette même position, pour les mêmes raisons.
Selon l’UNICEF, en 2026, Israël était responsable de la mort de plus de 21 000 enfants à Gaza. Et depuis le 7 octobre, Israël a tué plus de 200 journalistes à Gaza et au Liban – soit davantage que l’ensemble des journalistes tués pendant la Seconde Guerre mondiale et la guerre du Vietnam réunies.
Ce qu’il faut comprendre, c’est que l’économie capitaliste est un système-monde, dans lequel la croissance et l’accumulation au cœur de l’empire (par exemple, les États-Unis et l’Europe occidentale) reposent largement sur l’appropriation d’une main-d’œuvre bon marché et de ressources provenant de la périphérie et de la semi-périphérie, autrement dit, du Sud global. Les États et les entreprises d’Occident ont besoin que les États du Sud leur restent subordonnés et continuent ainsi de leur fournir du travail à peu de coût, des matières premières et des biens de consommation au sein des chaînes de fabrication mondiales.
Pour maintenir cet ordre, les États du centre doivent trouver des moyens d’empêcher le développement de la souveraineté économique dans les pays du Sud. Le développement souverain implique que les populations du Sud commencent à s’émanciper et que leurs salaires augmentent, qu’elles produisent davantage pour elles-mêmes et qu’elles consomment leur propre production. Une telle dynamique entraîne une hausse du prix des ressources et des importations pour le centre, ce qui se traduit ensuite par une limitation de la consommation et un frein au profit.
C’est là que tout se joue : la souveraineté économique en périphérie menace l’accumulation de capital au centre. Pour l’éviter, les États du centre doivent systématiquement intervenir afin d’entraver ou d’écraser tout mouvement et tout gouvernement de périphérie qui chercherait la libération nationale et la souveraineté économique.
Les États-Unis ont commencé à soutenir le projet sioniste dans les années 1960 car ils y voyaient un moyen de disposer d’un relais militaire en Asie occidentale, à partir duquel mener des opérations de contre-insurrection contre les mouvements socialistes arabes et les luttes de libération nationale, alors populaires dans la région. Les États-Unis ne pouvaient pas admettre la perspective d’un développement souverain dans une région qu’ils considèrent comme le centre du monde, au carrefour de l’Europe, de l’Afrique et de l’Asie, dans laquelle se concentrent nombre de ressources et de routes commerciales cruciales. Il leur fallait écraser ou déstabiliser les mouvements de libération, et Israël était un de leurs moyens de le faire.
Que ce soit dans les pays arabes ou en Iran, Israël joue un rôle essentiel dans l’assassinat de leaders populaires (dont Yahya Sinwar, Hassan Nasrallah, Qassem Soleimani, et l’ayatollah Ali Khamenei sont les plus récents ajouts d’une liste bien plus longue) et permet l’ingérence dans la vie politique des pays arabes pour prévenir l’arrivée au pouvoir de partis nationalistes ou socialistes. Israël a un long historique d’attaques contre des États de la région – Liban, Irak, Syrie, Jordanie, Égypte, Yémen, etc. –, les déstabilisant et les contraignant à consacrer leurs ressources à des dépenses militaires plutôt qu’au développement industriel. Cela s’inscrit pleinement dans la stratégie américaine, tout en servant directement l’objectif israélien de lever les obstacles à la normalisation et à l’expansion territoriale.
Et pas seulement en Asie occidentale : Israël a une longue histoire de soutien militaire et de coopération en matière de renseignement avec des régimes de droite à travers le monde. Par exemple, Israël a armé et soutenu la junte militaire argentine, appuyée par les États-Unis, responsable de l’assassinat de 30 000 socialistes et opposants politiques. Il a également contribué au génocide au Guatemala, soutenu par les États-Unis, en armant et en formant des cadres militaires aux techniques de torture et de nettoyage ethnique.
Les États-Unis soutiennent Israël pour les mêmes raisons que celles qui, depuis les années 1950, les ont conduits à soutenir l’organisation d’assassinats et de coups d’État envers les dirigeants de mouvements de libération à travers tout le Sud global, lesquels ont renversé Mohammed Mossadegh (Iran), Patrice Lumumba (RDC), Kwame Nkrumah (Ghana), Salvador Allende (Chili), Jacobo Árbenz (Guatemala), Sukarno (Indonésie) et Thomas Sankara (Burkina Faso), entre autres. Ce sont exactement les mêmes raisons que celles pour lesquelles ils ont envahi le Vietnam, détruit la Libye et imposé des sanctions à Cuba. Le schéma est toujours le même, avec les mêmes objectifs.
C’est pourquoi Israël est si méprisé à travers le monde. Non seulement parce qu’il s’acharne à poursuivre le nettoyage ethnique en Palestine, mais aussi en raison de ses interventions visant à écraser les mouvements populaires et à semer le chaos et l’instabilité, qui sont intolérables.
Israël n’est donc pas un « allié » des États-Unis au sens classique du terme. C’est une force de relais, un chien d’attaque. Cette relation est particulièrement utile à l’élite politique américaine, car elle permet aux décideurs de maintenir une certaine distance vis-à-vis de leurs actions et de préserver une forme de déni plausible. Les États-Unis peuvent fournir des armes à Israël et coordonner directement leur stratégie militaire avec lui, puis prétendre ne pas être responsables des violences, des destructions et des crimes de guerre qu’il commet dans la région. Les deux dernières années témoignent de l’ampleur avec laquelle cette stratégie du « bon flic / mauvais flic » a été déployée.
Les États du centre ont fait un usage similaire de l’Afrique du Sud. La raison principale pour laquelle les puissances occidentales ont soutenu le régime d’apartheid en Afrique du Sud – là aussi malgré une vaste condamnation internationale – est que le pays constituait pour elles un avant-poste militaire colonial équipé pour mener des opérations contre-révolutionnaires, non seulement à l’intérieur du pays, notamment contre l’ANC et le Parti communiste (rappelons qu’aux États-Unis, Mandela est resté classé terroriste jusqu’en 2008), mais également en dehors, comme ce fut le cas en Angola, au Mozambique, au Zimbabwe, en Namibie, ou en RDC, entre autres, semant partout la violence et le chaos.
L’écrasante majorité du monde – ainsi que le droit international – soutient la libération de la Palestine, mais les États-Unis et leurs principaux alliés s’y opposent. Pourquoi ? Parce que la libération de la Palestine couperait le contact avec un important relais des États-Unis, en plus d’ouvrir la voie à d’autres mouvements de libération dans la région. Une Palestine libérée signifie une Asie occidentale libérée. Et une Asie occidentale libérée, capable de contrôler ses propres ressources et routes commerciales, capable de commercer dans la devise de son choix, est profondément contraire aux intérêts du capital occidental.
Voilà donc la situation. Les classes dirigeantes occidentales sont prêtes à tolérer une violence extrême à Gaza, au Liban et en Iran, et à piétiner les valeurs libérales qu’elles prétendent défendre – ce qui donne lieu, au passage, à de véritables démonstrations d’hypocrisie – afin de maintenir les conditions de l’accumulation du capital et de leur hégémonie géopolitique. C’est ainsi que se déploie la politique des États-Unis. Les gesticulations morales de Biden durant son mandat, les discours sur le « trop grand nombre de vies innocentes perdues », n’étaient en réalité qu’une mise en scène destinée à désamorcer l’indignation. Sous Trump, cette façade de préoccupation a disparu : on parle désormais ouvertement de subordonner les États d’Asie occidentale et de contrôler leurs ressources.
On ne peut pas s’adresser à une puissance impériale sur un registre moral. Les États-Unis ne cesseront d’armer, de financer et de soutenir le régime sioniste que si cela leur devient trop coûteux. Cela dépendra de la force de l’opposition politique et militaire régionale, de celle du Groupe de La Haye et du mouvement pour le boycott, le désinvestissement et les sanctions, ainsi que de l’application effective de véritables mesures punitives par les juridictions internationales.
Traduit de l’anglais par Alice Nalpas
Cette tribune a d’abord été publiée sous une forme légèrement différente, sous le titre « Why Does the US Support Israel’s Crimes? », sur le Substack de Jason Hickel.
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