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Ce n’est pas seulement un problème du « tiers-monde » : qu’importe où les gens trouvent l’amour, ils trouvent aussi des conventions sociales et religieuses qui leur bloquent le chemin, et elles sont souvent mises en place par celles et ceux qui leur sont les plus proches. Le motif de l’amour interdit n’est pas sans fondement.
Chère Souseh,
Je suis une femme libanaise chiite qui entretient une relation interconfessionnelle avec un homme chrétien depuis trois ans. Nous nous sommes rencontrés sur un forum de discussion pendant le soulèvement de 2019 au Liban. J’avais écrit un message pour dénoncer la corruption du système sectaire et l’apathie collective de notre société, il m’avait envoyé un message privé pour me dire qu’il était inspiré par ma passion, et une chose en entraînant une autre…
Discuter avec lui était très facile, j’ai découvert que nous étions d’accord sur beaucoup de choses au niveau politique, en particulier sur notre frustration face aux attentes conservatrices qui façonnent la plus grande partie de notre vie. Lors d’une de nos premières conversations, il m’a dit : « C’est assez courageux de ta part de vouloir continuer de faire connaissance alors que je t’ai révélé mon nom de Croisé chrétien de la première heure. » J’ai ri aux éclats : je l’ai encore plus apprécié, lui et son sens de l’humour, même si j’avais peur que les choses ne marchent pas entre nous. Nous sommes tous les deux totalement laïques et de gauche, mais au Liban, la religion n’est pas tant une question de foi que de culture et de communauté. Je savais que, tôt ou tard, cela deviendrait un problème. Pourtant, je suis tombée follement amoureuse. Il est gentil, loyal, romantique et généreux et tout cela d’une manière que je n’avais jamais connue auparavant.
Depuis le début, nous avons ouvertement parlé des défis à relever. Mais ces derniers temps, les discussions sont devenues de plus en plus tendues, car il ne cesse de me rappeler que la balle est, en grande partie, dans mon camp, puisque c’est mon père et ses opinions qui font obstacle à l’évolution logique de notre relation vers le mariage. Il attend de moi que je le défende et que je tienne tête à mon père. Que je me batte pour notre amour. Mais l’idée de parler de notre relation à mon père me donne l’impression de me lancer dans une tempête qui ne va faire que dévaster notre foyer.
Ce que je n’arrive pas non plus à faire comprendre à mon partenaire, c’est que je ne considère pas cela comme un simple combat pour que mon père l’accepte. Car même s’il finit par l’accepter, il faudra ensuite faire face à la réalité de la fusion de nos deux familles. Il affirme que sa famille est totalement ouverte, et même si ses proches ont toujours été polis et accueillants et m’ont inclus dans beaucoup de choses, ils ont également fait montre de tous leurs subtils préjugés à travers des commentaires et des comportements désinvoltes que je ne peux qualifier que comme de l’« islamophobie version light ». Il y a aussi les divergences politiques. Son père penche vers les phalangistes (alors que le mien soutient tout ce à quoi les phalangistes s’opposent). J’aimerais pouvoir croire à l’idée de mon partenaire selon laquelle « l’amour peut conquérir le monde ». Mais le mariage, c’est autre chose.
Parfois, il a l’air de parfaitement comprendre tout cela, et j’ai l’impression qu’il me soutient et fait preuve d’empathie envers ma situation difficile et donc mon hésitation. Mais à d’autres moments, il me montre qu’en fait, il ne comprend rien du tout. Dans ces moments-là, je prends conscience de son immaturité (qui se manifeste également d’autres façons). Il veut que nous allions de l’avant. Il dit que cela devrait être simple.
Je sais que plus je fais traîner les choses, plus il souffre. Et je déteste lui faire du mal. Je serais également dévastée de le perdre. Mais je déteste aussi l’idée de faire du mal à mon père, avec qui j’ai toujours été très proche. Je me sens vraiment coincée. Je n’arrive qu’à imaginer un avenir où chacun des choix sera assombri par l’approbation ou la désapprobation, les jugements subtils et le coût émotionnel d’essayer de concilier deux mondes. Je me demande si cela en vaut vraiment la peine. Est-ce vraiment aussi simple qu’il le dit ? Dois-je tout simplement tenter ma chance en amour ? Il me dit que tout mon esprit de rébellion contre les conventions sociales ne vaut rien si je ne le mets pas en pratique là où il compte : dans ma propre famille. A-t-il raison ? Est-ce que je suis en train de faire preuve de pragmatisme ou de lâcheté en étant quelqu’un qui refuse de choisir l’amour plutôt que la peur ?
Signé,
Coincée entre deux familles

Chère « Coincée entre deux familles »,
Si le Liban gagnait seulement 100 000 livres libanaises pour chaque couple interconfessionnel amoureux et maudit, cela lui suffirait pour rembourser tous les déposants dont il a volé l’argent, et même plus. Je ne dis pas cela pour minimiser ou prendre à la légère votre situation, mais seulement pour souligner que, comme vous le savez certainement, vous n’êtes pas seule. Pas dans un pays comme le Liban, où, avec 18 groupes religieux reconnus et une histoire longue et compliquée de mésentente politique entre eux, la situation est à la fois plus courante, mais aussi parfois plus complexe, qu’elle ne le serait ailleurs. Et, bien sûr, c’est une situation qui existe ailleurs, ou plutôt partout. Partout où les gens trouvent l’amour, ils trouvent (et ont toujours trouvé) des barrières sociales, politiques, religieuses et économiques qui s’y opposent, souvent imposées par celles et ceux qui leur sont les plus proches. Le motif de l’amour interdit n’est pas sans fondement.
Mais votre question et votre situation sont beaucoup plus nuancées, je pense, que celles d’un amour purement et simplement interdit. Il me semble que l’obstacle ici n’est pas tant votre père que vos propres doutes quant à votre compatibilité en tant que couple, c’est-à-dire le manque de compatibilité entre la famille dont vous êtes issue et celle que vous souhaitez fonder. Nous considérons généralement le couple comme un espace intime qui ne peut contenir que deux personnes, mais en réalité, il y a très peu de relations amoureuses où un couple évolue entièrement seul. C’est-à-dire dans le cocon de leur intimité, conforté dans le sentiment qu’ils sont les deux seules personnes au monde. Il me semble que c’est vraiment ce qui caractérise la « phase de lune de miel ». L’amour est à son apogée, dans son état le plus pur, non seulement parce qu’il est encore nouveau, mais aussi parce que le monde ne s’y est pas encore immiscé. Dès que le couple descend de son nuage et atterrit sur le bitume du quotidien — un processus qui se fait progressivement, plutôt que d’un seul coup —, il doit faire face à d’autres ambitions et désirs, à d’autres personnes avec lesquelles composer, à tout un contexte dans lequel il doit naviguer. Le couple se heurte, percute, est poussé, bousculé par la matérialité du monde qui l’entoure, et tout cela doit être affronté à la fois ensemble, en tant que couple, et seul, en tant qu’individu.
C’est cela l’« autre chose » du mariage, que vous soulignez à juste titre. Se marier, c’est choisir le partenaire avec lequel on va vivre en communauté. Et vivre en communauté est un exercice d’équilibre permanent. On peut dire que c’est l’exercice d’équilibre le plus difficile à mener dans la vie, celui qui doit être calibré et recalibré encore et encore en fonction des circonstances. Comment et quand privilégier son désir individuel par rapport à l’harmonie de la communauté ? Quel prix êtes-vous prête à payer dans l’un pour acheter la paix dans l’autre ? Ceux qui disent « suivez votre cœur » ou « l’amour conquiert le monde » ont souvent une perspective très étroite et individualiste des choses. Car aucun cœur ne fonctionne avec un seul désir, ni n’est animé par un seul amour. Dans votre exemple, votre cœur vous dit ici évidemment beaucoup de choses, mais certaines sont contradictoires. Vous ne voulez pas blesser votre père. Vous ne voulez pas blesser votre partenaire. Vous ne voulez pas vous blesser vous-même. Quel est le bon chemin pour passer aux travers de toutes ces épines acérées ? Je ne dis pas qu’il n’y a absolument aucun moyen de s’y retrouver. Demander « quelle est la voie à suivre » ne signifie pas qu’il n’y a pas de voie du tout. Cela signifie, en réalité, qu’il faut reconnaître qu’il existe de nombreuses voies, et que chacune d’entre elles infligera ses propres blessures. Certaines que vous pouvez d’ores et déjà anticiper depuis la position dans laquelle vous vous trouvez, et d’autres pour lesquelles c’est tout bonnement impossible.
Je pense que vous avez raison lorsque vous dites qu’il ne s’agit pas d’un seul combat afin d’amener votre père à accepter votre relation, mais bien de nombreuses luttes, tout au long de votre vie. Rien qu’en me basant sur les couples interconfessionnels que j’ai connus dans ma propre vie au Liban, je peux penser à des dizaines de questions auxquelles vous allez devoir faire face. La première étant : comment allez-vous vous marier ? L’un de vous deux devra-t-il se convertir pour que vous puissiez vous marier au Liban ? Devrez-vous vous rendre à Chypre pour une cérémonie civile ? Ensuite, lorsque vous aurez des enfants (à condition, bien sûr, que vous souhaitiez en avoir), ses parents s’attendront-ils à ce qu’ils soient baptisés ? Vos parents accepteraient-ils une telle chose ? Supposons que tout cela soit résolu d’une manière ou d’une autre. Supposons que votre père et son père décident, dans un souci d’harmonie, de ne jamais discuter de politique entre eux lors des réunions de famille, quelles que soient les circonstances (ce qui me semble être le scénario le plus invraisemblable qui soit, mais admettons). Que se passera-t-il si des troubles éclatent entre les communautés du le pays ? Et si le pire se produit et que le pays replonge (encore une fois) dans la guerre civile ? Les phalangistes et les anti-phalangistes s’éloigneront-ils du terrain d’entente qu’ils ont réussi à trouver et adopteront-ils des positions radicales dans leurs camps respectifs ? Quel impact cela aura-t-il alors sur votre famille ?
Aucune de ces questions n’est facile. Mais je ne pense pas non plus que ne serait-ce qu’une d’entre elles soit insurmontable. En théorie. En théorie, presque tous ces problèmes peuvent être résolus avec de la patience, de la bonne volonté et du temps. J’ai vu suffisamment de couples interconfessionnels les résoudre pour le savoir. Mais aussi pour savoir que, dans la pratique, la seule façon d’y parvenir en tant que couple est, eh bien, d’agir en tant que couple. Vous devez tous les deux être partenaires, dans tous les sens du terme. Dans toute dynamique où il y a un « nous contre le monde », la seule façon d’avoir une chance de lutter est d’être un « nous » vraiment fort, uni, presque indivisible. Sinon, c’est le monde qui gagne, à chaque fois.
Comment lui gère-t-il l’attitude de sa famille à votre égard ? Valide-t-il votre malaise face à leurs opinions ou le minimise-t-il ? Après tout, il est facile d’identifier et de rejeter le sectarisme lorsqu’il fait partie d’un système politique et financier qui dicte les quotas, les alliances et les intérêts économiques. Mais c’est plus difficile lorsqu’il se manifeste par des regards subtils, des commentaires désinvoltes, des attitudes dédaigneuses et des déclarations déshumanisantes (là encore, je me base sur ma propre expérience et ma compréhension de toutes les formes de « sectarisme version light » que j’ai rencontrées au Liban). Dans son esprit, il semble avoir créé une dichotomie selon laquelle votre famille est fermée et la sienne ouverte. S’il ne voit pas que vous êtes tous deux confrontés au même type d’attitudes difficiles (avec des manifestations certes très différentes), il est bien sûr plus facile pour lui de vous faire porter tout le poids de cette « lutte pour votre amour ». Avec le temps, cela créera du ressentiment en chacun de vous : chez lui parce que vous refusez de vous battre, chez vous parce qu’il refuse de voir ce qu’il se passe. Il semble que ce processus ait déjà commencé. Et rien ne détruit mieux la délicate fleur de la romance que le poids du ressentiment.
Apprécie-t-il le fait que ce soit vous qui subirez la plus grosse partie des conséquences de cette décision ? Que ce soit vous qui bouleverserez votre famille nucléaire et qui devrez ensuite vivre avec les répercussions de cette décision ? Il est facile de dire ce que nous serions prêts à faire ou à ne pas faire lorsque le coût est théorique ou qu’il est supporté par quelqu’un d’autre. Cela dit, je comprends aussi très bien sa frustration. Il est clair qu’il vous aime et qu’il s’engage à construire un avenir avec vous. Et votre hésitation à aller de l’avant est douloureuse, car fondamentalement — et il le sait — votre hésitation le concerne lui. Il en va de votre engagement envers lui. Bien sûr, il va se sentir rejeté et bouleversé. Il a tout à fait le droit de ressentir cela. Ce qu’il n’a pas le droit de faire, c’est de s’en prendre à vous et d’essayer de vous manipuler émotionnellement en vous traitant de lâche et d’hypocrite. Pour moi, c’est cela qui montre le plus son immaturité. Pas le fait qu’il pense que l’amour devrait être simple.
C’est là tout le dilemme d’une relation interconfessionnelle, mais la foi qui semble vous diviser, c’est la foi que vous avez l’un envers l’autre. En votre capacité à naviguer ensemble dans la vie. Notre système de croyances est la structure que nous imposons au chaos du monde afin de lui donner forme, structure et sens, afin de nous fournir un échafaudage auquel nous raccrocher lorsque l’obscurité est épaisse et aveuglante. Qu’il s’agisse de foi religieuse, de foi en une cause politique ou en l’humanité en général, c’est le système de croyances prédéfini et plus large auquel nous pouvons nous raccrocher lorsque nous avons l’impression qu’il n’y a plus rien en quoi croire. Ainsi, la foi façonne la réalité elle-même, car elle façonne notre perception de cette dernière.
On peut aimer quelqu’un sans avoir foi en lui. Mais c’est cette foi qui donne à l’amour sa longévité, qui l’aide à perdurer dans les moments difficiles où il semble moins être un sentiment actif qu’une habitude passive. La foi que votre partenaire vous soutiendra, se disputera avec vous ou même se fâchera contre vous sans jamais vous mépriser, qu’il gardera fermement à cœur vos intérêts comme vous garderez les siens. La foi peut être aveugle, cruelle et inflexible, tout comme elle peut être sage et cultivée par l’expérience. Dans tous les cas, elle vous oblige à faire un saut dans l’inconnu, car c’est une croyance en quelque chose qui s’étend dans l’inconnu du temps. C’est un pont qui enjambe les ténèbres de l’inconnu. Nous ne pouvons pas voir ce qui nous soutiendra lorsque nous nous avancerons dans le temps, mais nous croyons, nous croyons au point de savoir, que quelque chose nous soutiendra quoi qu’il arrive. La question qui se pose à vous n’est donc pas de savoir si vous devriez avoir foi en cet homme. Elle est très simple : avez-vous foi en cet homme ? C’est cette croyance qui façonnera votre réalité avec lui à l’avenir. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise réponse. C’est quelque chose en quoi vous devez croire. C’est la seule façon d’avoir suffisamment d’endurance pour mener le combat à l’avenir. Et oui, c’est un combat. Mais c’est un combat qui peut être gagné. Même dans un pays aussi obstinément sectaire que le Liban, beaucoup ont mené ce combat et ont remporté la victoire.
Vous devez vous demander : cet homme a-t-il ce qu’il faut pour se battre à vos côtés ? Mais aussi : avez-vous la foi nécessaire pour vous battre à ses côtés ? Si vous pouvez répondre honnêtement à ces questions, vous saurez alors si la force dont vous avez besoin maintenant est celle qui vous permettra d’avancer ou celle qui vous permettra de partir.
— Lina Mounzer, sous le pseudonyme de Souseh
Traduit de l’anglais par Marion Beauchamp-Levet