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Alors qu’à Gaza, plus d’un million de Palestiniens endurent les déplacements, le froid, l’absence de tout refuge et l’attente de l’aide humanitaire, les entreprises de la Big Tech continue leur campagne d’effacement numérique.
Terms of Servitude: Zionism, Silicon Valley, and Digital Settler Colonialism in the Palestinian Liberation Struggle, d’Omar Zahzah
Seven Stories Press 2025
ISBN 9781644214800
Le 12 octobre 2025, une semaine après le dernier accord de « cessez-le-feu », et alors même qu’Israël poursuivait ses bombardements génocidaires à Gaza, je me suis connectée sur X et j’ai appris que Saleh Al-Jafarawi avait été assassiné par un gang lié à Israël. Les vidéos, photos et reportages de ce journaliste palestinien de 28 ans faisaient régulièrement le buzz, il contribuait ainsi à diffuser, dans le monde entier, des informations sur le génocide perpétré par Israël à Gaza, et ce, malgré les multiples formes de censure et l’utilisation de la propagande israélienne, que l’on appelle également hasbara, à son encontre. Al-Jafarawi avait déjà reçu de nombreuses menaces de la part de l’armée sioniste. Son assassinat fait de lui l’un des quelques 270 journalistes palestiniens (au moins) pris pour cible et assassinés par l’État israélien à Gaza. En janvier 2025, il déclarait à Al Jazeera : « Honnêtement, je vivais dans la peur à chaque seconde, surtout après avoir entendu ce que l’occupation israélienne disait à mon sujet. Je vivais au jour le jour, sans savoir ce que l’instant suivant me réservait. »
Imaginez un diagramme de Venn dont les deux sphères seraient le colonialisme numérique et le colonialisme de peuplement. L’occupation coloniale numérique est la zone formée par le chevauchement de ces deux sphères.
Le lendemain, Drop Site News a rapporté que, quelques heures seulement après son assassinat, Meta a discrètement commencé à supprimer toutes les publications d’Al-Jafarawi sur toutes ses plateformes. Il s’agissait simplement d’une accélération de la censure dont Al-Jafarawi faisait l’objet. Le 9 mars 2025, The New Arab rapportait que les deux comptes Instagram d’Al-Jafarawi, qui comptaient au total 9,5 millions d’abonnés, avaient été « suspendus indéfiniment ». Quelques jours après la révélation des actes de censure flagrants opérés par Meta, l’écrivain et universitaire Omar Zahzah a intitulé un article pour The Palestine Chronicle : « La suppression par Meta du compte Instagram de Saleh al-Jafarawi est un exemple d’occupation coloniale numérique en pleine action ».

Le jour du meurtre d’Al-Jafarawi, je lisais l’excellent et indispensable nouvel ouvrage de Zahzah, Terms of Servitude: Zionism, Silicon Valley, and Digital Settler Colonialism in the Palestinian Liberation Struggle (Conditions générales de servitude : sionisme, Silicon Valley et occupation coloniale numérique dans la lutte pour la libération de la Palestine – NdT). Tout au long de son ouvrage, Zahzah définit l’occupation coloniale numérique comme « la convergence du colonialisme numérique des grandes entreprises technologiques américaines et du colonialisme de peuplement israélien ». Il explique : « L’utilisation que je fais de ce terme met en avant la nature agrégée des conditions matérielles qui s’opposent à la souveraineté numérique palestinienne. Imaginez un diagramme de Venn dont les deux sphères seraient le colonialisme numérique et le colonialisme de peuplement. L’occupation coloniale numérique est la zone formée par le chevauchement de ces deux sphères ». L’exemple de la suppression du compte d’Al-Jafarawi opérée par Meta quelques heures après sa mort en est un bon exemple. Mais Zahzah va au-delà des suspects habituels que sont Meta et X, géants des réseaux sociaux, pour inclure à la liste l’utilisation de la technologie de l’intelligence artificielle (IA) par les grandes entreprises technologiques telles qu’Amazon et Google (notamment le Projet Nimbus, Where’s Daddy et Lavender) et les campagnes de divulgation des données personnelles en ligne telles que Canary Mission, JewBelong et StopAntiSemitism (pour ne citer que quelques-unes des études de cas de Zahzah).
Comme des millions de personnes à travers le monde, le meurtre d’Al-Jafarawi m’a dévastée, et je me suis joint à la condamnation mondiale contre le géant technologique qu’est Meta et contre son effacement des archives du journaliste. Ces actes publics et hypervisibles d’effacement colonial numérique sont liés à des milliers d’attaques personnelles, car Meta et X, en utilisant leurs « conditions générales d’utilisation » comme une arme, surveillent constamment les plateformes des Palestiniens à Gaza, en Cisjordanie occupée et dans la diaspora, ainsi que leurs alliés antisionistes à travers le monde.
Une semaine après le meurtre d’Al-Jafarawi, je me suis reconnectée sur X pour partager les campagnes GoFundMe et Chuffed lancées par des amis de Gaza, eux sont toujours déplacés, transis de froid, sans abri, et attendent encore l’aide humanitaire promise. Une amie, qui m’envoyait d’habitude des messages privés tous les jours, avec les mots qu’elle voulait que j’utilise dans mes publications, restait étrangement silencieuse. Lorsque j’ai vérifié les mises à jour sur sa page X, j’ai reçu cet avertissement : « Attention : ce compte est temporairement restreint. Vous voyez cet avertissement car une activité inhabituelle a été détectée sur ce compte. Voulez-vous le consulter ? »
J’ai cliqué sur « Continuer », mais j’ai remarqué qu’elle n’avait rien publié depuis trois jours, ce qui était très inhabituel. Je lui ai envoyé un message sur Instagram et j’ai attendu. Quand elle s’est enfin connectée et m’a répondu, elle m’a dit qu’elle était restreinte par X depuis plusieurs jours. Comme c’était le site principal sur lequel elle partageait sa propre page GoFundMe, sa campagne était au point mort et elle n’avait reçu aucun don depuis qu’elle avait perdu l’accès à son compte. Elle était paniquée et ne savait pas pourquoi son compte avait été restreint. De la même manière, elle n’a pas compris pourquoi il avait été réactivé plusieurs jours plus tard. Cette histoire est la même dans tous les espaces en ligne qui ont à voir avec la Palestine : l’ « occupation coloniale numérique » nous fournit le concept et le vocabulaire nécessaires pour décrire les multiples façons dont ces plateformes technologiques contribuent à faciliter le génocide israélien à travers leur traitement des Palestiniens en ligne. Zahzah nous rappelle avec beaucoup de pertinence que : « Ce n’est pas à Meta[1] de normaliser l’oppression des Palestiniens ou de dicter la manière dont les Palestiniens doivent se comporter envers leur colonisateur. » Et pourtant, ces plateformes sont devenues le prolongement de ces mêmes intérêts violents.
Pour ceux d’entre nous qui sont engagés dans l’organisation, l’entraide, la production et la consommation de connaissances liées à la lutte pour la libération de la Palestine, les plateformes offertes par les réseaux sociaux sont des espaces ambivalents. Comme beaucoup d’autres, je compte sur ces plateformes pour m’informer, militer, créer des liens et communiquer. Instagram, WhatsApp et X me permettent de rester en contact avec mes amis à Gaza et, de la même manière, ces plateformes comptent parmi les espaces les plus importants pour les habitants de Gaza, car, grâce à elles, ils peuvent rester en contact les uns avec les autres, et avec le reste du monde. Ces espaces numériques ont été essentiels pour les collectifs d’entraide tels que The Sameer Project et Lifeline4Gaza, ainsi que pour tous les particuliers qui ont lancé des campagnes GoFundMe et Chuffed afin de collecter des fonds pour aider des individus, des familles et des communautés à survivre. Leur utilisation n’est pourtant pas sans complications, car elle a également créé un monde où ceux qui vivent un génocide sont contraints de devenir à la fois de véritables influenceurs sur les réseaux sociaux et des survivants de cette télé-réalité dystopique. Leur survie est, d’ailleurs, directement liée à leur capacité à monétiser leurs tragédies et histoires personnelles. Les parents qui luttent pour garder leurs enfants en vie doivent simultanément publier et republier leurs besoins de manière à capter l’attention des Occidentaux. À condition, bien sûr, qu’ils aient la chance de disposer d’un téléphone, d’un ordinateur, d’une tablette et d’une eSim. De plus, comme Ramzy Baroud le fait remarquer (il est cité par Zahzah), « les Palestiniens de Gaza utilisent ces plateformes pour communiquer entre eux, savoir qui est mort et qui est vivant, et sensibiliser l’opinion publique à certains massacres qui se produisent souvent à l’écart des regards, en particulier dans le nord de la bande de Gaza ». Dans ces deux cas, les géants de la tech ont créé un paradoxe pervers dans lequel les utilisateurs qui dépendent de leur technologie pour survivre sont également ceux qui génèrent indirectement les profits que ces entreprises utilisent ensuite pour couvrir le génocide. Comme Zahzah le montre tout au long de son livre, ces entreprises ont le sang de dizaines, voire de centaines de milliers de Palestiniens sur les mains.
J’écris ces lignes au 785e jour du génocide des Palestiniens de Gaza perpétré par Israël. Il est possible qu’entre 700 000 et un million de Palestiniens aient été tués par Israël à Gaza[2], et aujourd’hui, alors que l’hiver arrive dans la région, plus d’un million de personnes se retrouvent sans nourriture, sans eau, sans abri, sans électricité, sans médicaments, sans vêtements chauds et sans moyens de subsistance pour reconstruire leur vie. Des vies que nous, Occidentaux, avons contribué à détruire par nos impôts, nos idées fallacieuses sur le fait qu’il y ait « deux perspectives », nos modes de consommation et notre silence.
Il est difficile d’être optimiste aujourd’hui, après plus de deux ans d’un génocide retransmis en direct. Cependant, Omar Zahzah offre une lueur d’espoir dans la postface du livre, en écrivant :
Travailler sur ce livre m’a rendu plus critique à l’égard des grandes entreprises technologiques et plus optimiste quant aux capacités des militants et des organisateurs. La créativité et l’ingéniosité individuelles favorisent les utilisations contre-hégémoniques des médias numériques. Ce sont les personnes, et non les plateformes, qui garantissent la liberté. La Palestine ne fait pas exception.
Tout comme des organisations telles que la Hind Rajab Foundation sont le fruit de la créativité et de l’ingéniosité individuelles face à tant d’acteurs étatiques qui n’ont pas réussi à traduire en justice les criminels de guerre, nous devons également remettre en question et rejeter les géants de la tech. Cela nécessite une décentralisation d’Internet grâce à des approches anarchistes visant à créer des collectifs et des communautés autonomes fonctionnant en dehors de la logique du capitalisme, de la carcéralité et de l’exclusion, comme le montre clairement le livre de Zahzah. Ce travail s’inspire des recherches et des efforts d’organisation entrepris par des collectifs tels que le Surveillance Resistance Lab. De tels travaux révèlent comment le cadre de l’occupation coloniale numérique mis en place par la Big Tech repose sur le consumérisme capitaliste centralisé, la dégradation de l’environnement et les hiérarchies politiques, qui sont inévitablement des espaces de surveillance, de violence et de dépossession. Le livre de Zahzah nous rappelle qu’il existe un monde au-delà de ces frontières numériques. En imaginant, en construisant et en maintenant un monde décentralisé basé sur la créativité, les possibilités et la libération, nous pouvons tous nous diriger vers un horizon numérique décolonial.
traduit de l’anglais par Marion Beauchamp-Levet
[1] Ou toute autre plateforme technologique.
[2] Selon les modèles statistiques publiés par The Lancet, il est possible qu’un million de Palestiniens aient été tués par Israël à Gaza. En juillet 2025, une étude publiée dans Arena Online estimait le nombre de morts à près de 700 000, un chiffre qui serait, lui aussi, beaucoup plus élevé aujourd’hui.

