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Kamel Daoud, écrivain franco-algérien controversé, a remporté le prix littéraire le plus prestigieux de France pour une histoire qu’on l’accuse d’avoir volée. Alors qu’aujourd’hui, il est visé par deux mandats d’arrêt internationaux, il se défend et déclare : « Est-ce un roman ou un crime ? »
Vendredi 9 mai était lancé le festival littéraire annuel organisé à Montpellier depuis 40 ans, la Comédie du Livre, avec un entretien en public du célèbre auteur controversé franco-algérien, Kamel Daoud. L’atmosphère lors de cet événement était troublante. Avec bonne humeur, une- grand groupe de spectateurs s’était massé devant l’Opéra Comédie en attendant l’ouverture des portes, beaucoup avaient leur copie d’Houris, le dernier roman de Daoud. Mais ce sont deux policiers armés qui ont ouvert le lieu, avant de procéder à la vérification des sacs. Des agents de sécurité postés à l’intérieur ont ensuite fouillé tout le monde. Quand la rencontre a enfin commencé, Daoud arborait un air austère, assis sur scène les bras croisés sur la poitrine, sans un sourire et les yeux baissés. Sur la défensive ?
Sans aucun doute ! M. Daoud est né et a grandi en Algérie et n’a obtenu la nationalité française qu’en 2020. Deux jours avant sa présence au lancement de la Comédie du Livre, l’Algérie avait émis deux mandats d’arrêt internationaux contre lui et son épouse. L’auteur est accusé d’avoir utilisé le récit de la vie d’une jeune femme sans son consentement pour écrire Houris, qui a reçu la plus haute distinction littéraire française : le prix Goncourt, en novembre 2024. Le roman se déroule pendant les « années noires » en Algérie, une guerre civile sanglante qui a commencé à la fin de 1991 et s’est terminée en 2002. La protagoniste est une jeune femme dont la famille a été massacrée par des militants islamistes et un égorgement raté lui a sectionné les cordes vocales, elle ne peut alors plus parler. Ces éléments biographiques font écho à ceux de la plaignante, Saâda Arbane, ancienne patiente de la thérapeute Aïcha Dahdouh, la femme de Daoud. Arbane affirme que le roman est basé sur des informations qu’elle a partagées lors de leurs séances confidentielles et que le couple a ensuite essayé de la convaincre de laisser Daoud écrire son histoire. Elle a toutefois refusé. Les autorités algériennes veulent que Daoud et sa femme retournent en Algérie et soient jugés. Dans un contexte de tensions continues entre les deux pays, la France semble protéger l’auteur, et le porte-parole du Ministère des Affaires Étrangères, Christophe Lemoine invoque son attachement à la « liberté d’expression ».
La controverse menace d’entacher ce qui est aussi un incroyable succès littéraire : le Goncourt est l’équivalent français du prestigieux Booker Prize et une quasi garantie d’accéder à la célébrité et aux honneurs pour son lauréat, s’il n’est pas déjà connu du grand public, en plus de l’assurance d’une augmentation significative des ventes de ses livres (plus de 400 000 copies d’Houris ont déjà été vendues depuis sa sortie). La victoire de Daoud est aussi importante sur le plan symbolique : c’est le premier auteur algérien à recevoir le prix littéraire le plus prestigieux d’un pays encore aux prises avec son héritage colonial, souvent avec bien des réticences.
Ce contexte épineux explique la tension qui régnait lors de l’événement qui s’est tenu vendredi à la Comédie du Livre de Montpellier, on aurait dit qu’une étranger danse se déroulait entre le journaliste Jean Birnbaum, rédacteur en chef du Monde des Livres, qui s’est discrètement approché de la controverse tout en évitant les questions difficiles, et Daoud, qui était sur ses gardes et s’est contenté de faire dévier la conversation. À la première question de M. Birnbaum, « Alors ca va ? », M. Daoud a donné une longue réponse sur le silence : « J’ai été attaqué en Algérie pendant vingt ans, j’ai dû me taire pendant vingt ans ». La conversation s’est rapidement orientée vers des terrains moins risqués, comme l’objectif et la perception de la littérature, avec de nombreuses divagations littéraires accompagnés de références à des auteurs bien connus – les écrivains sont toujours en terrain sûr avec Sartre, Camus et Roland Barthes.
Mais, quelles que soient les questions, Daoud revenait sans cesse sur l’idée d’être attaqué, notant à un moment donné que le simple fait d’être un binational algérien-français suffisait à lui valoir des critiques incessantes. En réalité, oui, Daoud est attaqué de toutes parts, depuis plus d’une décennie, mais ce n’est pas seulement à cause de son identité. Beaucoup l’ont, au départ, considéré comme une voix nouvelle et progressiste, la renommée littéraire internationale qu’il a acquise vient de sa réécriture sagace de L’Étranger, le célèbre roman de Camus. La version de Daoud, Meursault, contre-enquête, publiée en anglais sous le titre The Mersault Investigation par Other Press, raconte l’histoire du point de vue arabe. Daoud est également journaliste et chroniqueur, notamment pour l’hebdomadaire conservateur français Le Point, et en tant que tel, il est devenu connu pour ses critiques de l’islamisme et du nationalisme arabe, en particulier en Algérie. Bien qu’il ait également critiqué la France, au fil des ans, sa position s’est figée en une dichotomie facile qui reprend souvent la rhétorique de l’extrême droite française et selon laquelle s’affrontent la sauvagerie arabe contre l’exceptionnalisme européen, un retard algérien contre des lumières françaises. Mais le point sans doute le plus controversé, peut-être, est la fixation que semble avoir Daoud sur la notion de « misère sexuelle » dans le monde arabe.
Tout cela a fait de lui la vedette inattendue des conservateurs français. Or cette attention semble en réalité inattendue si on ne la considère que d’un point de vue superficiel. Car si le changement de Daoud peut sembler radical, il est probable que ce ne soit, en réalité, que parce qu’il s’est accentué ces dernières années. Marion Maréchal, politicienne française d’extrême droite et nièce de Marine Le Pen, a été l’une des personnes à féliciter publiquement l’auteur pour son prix Goncourt.
Depuis des années, les écrits de M. Daoud s’appuient sur des stéréotypes et des tropes offensants plutôt que sur des arguments solides. Sa dernière publication ne fait pas exception. Il ne s’agit pas d’Houris, mais d’un essai politique publié (pure coïncidence ?) le 8 mai, intitulé Il faut parfois trahir, qui se lit comme une série d’arguments incohérents rédigés par quelqu’un qui est fermement acculé au mur et qui défend ce même mur. D’ailleurs, au cours de l’événement, pour ceux qui, comme moi, s’étaient empressés de lire l’essai dès sa publication, plusieurs moments de déjà-vu sont apparus lorsque Daoud s’est cité lui-même sans mentionner l’ouvrage. (Aussi étrange que cela puisse paraître, c’est, évidemment, permis pour un auteur).
Le danger derrière les jugements à l’emporte-pièce de Daoud, qu’il a l’habitude d’exprimer en quelques mots lapidaires, réside dans leur capacité à faire consensus tout en dissimulant des allusions insidieuses. En effet, certaines de ses déclarations semblent, à première vue au moins, tout à fait raisonnables. Par exemple, lors de l’événement, il s’est paraphrasé lui-même en déclarant : « Nous ne pouvons pas rêver de marcher sur la lune alors que nous mettons des femmes sous terre, nous ne pouvons pas créer un peuple heureux avec des femmes malheureuses. » Qui peut le contester ? (La phrase est plus éloquente dans l’essai : « Comment peut-on espérer marcher sur la lune avec une seule jambe ? », Il faut parfois trahir, Gallimard, 2025). Il en va de même pour son injonction à « vivre au présent », qui dénonce implicitement ce qu’il considère comme un État algérien figé dans le passé, et plus précisément dans le seul passé de la guerre d’indépendance algérienne, et de même pour ses réflexions sur une religion idéale dans laquelle nos enfants seraient considérés comme plus importants que nos ancêtres. Les enfants sont l’avenir, c’est cela ? Encore une fois, oui, absolument d’accord.
Mais si certaines critiques de Daoud sont valables, elles semblent être sous-tendues par un rejet inquiétant et généralisé du monde arabo-musulman, qui alimente à son tour un solide discours islamophobe en France qui n’a pourtant guère besoin d’être alimenté. (Daoud a insisté à plusieurs reprises, y compris lors de l’événement de la semaine dernière, sur le fait qu’il n’est pas « responsable des interprétations » de son travail, mais seulement de ses mots.) Sa position sur la Palestine lui a valu les mêmes critiques, à savoir qu’il adhère à un récit occidental. Par le passé, il avait vivement dénoncé les puissances arabes qui se servent de la Palestine comme d’une distraction mais n’avait accordé que peu d’attention à l’occupation israélienne au cœur du conflit. Depuis le 7 octobre 2023, Daoud a fortement condamné le Hamas tout en ne disant pas grand-chose, encore une fois, sur la réponse militaire israélienne. Plus de 18 mois se sont écoulés sans aucune mention du génocide ou de la famine de masse des Palestiniens. Mais, le 11 mai, Daoud faisait partie d’un groupe d’historiens, d’intellectuels, d’écrivains et d’autres personnalités culturelles françaises, qui ont rédigé une lettre ouverte très banale adressée à la France, au Royaume-Uni et au reste de l’Europe pour qu’ils agissent « avant qu’il ne soit trop tard ».
Le résultat est précisément celui que Daoud lui-même a décrit, assez amèrement d’ailleurs, lors de la rencontre à Montpellier : il est attaqué de toutes parts, violemment rejeté par beaucoup dans son pays natal, tout en faisant face à la méfiance de « n’être pas un bon arabe » en France, malgré le soutien de certains cercles de droite.
Alors que la fin de la conversation approchait, Jean Birnbaum a enfin abordé la dernière controverse en date dans un retournement de situation très gênant : « Vous avez dit que nous ne pouvions pas être heureux si les femmes ne l’étaient pas… ce qui m’amène à vous poser la question suivante : puisque c’est une femme qui est à l’origine de ces mandats d’arrêt… » Daoud a répondu qu’il ne parlerait pas de ce sujet, mais c’est pourtant précisément ce qu’il a fait ensuite. Après avoir fait remarquer qu’il était inévitable que les gens se reconnaissent dans ses livres, il a déclaré : « heureusement, contrairement à Boualem » – en référence à l’auteur franco-algérien Boualem Sansal, qui est actuellement détenu en Algérie – lui sera jugé devant un tribunal. Un tribunal français, bien sûr, puisque Arbane a également porté plainte contre l’auteur en France. Toujours à l’affût d’une phrase bien tournée, M. Daoud a ajouté, sous les applaudissements : « Est-ce un roman ou un crime? »
La question sera tranchée le 10 septembre, date de l’audience devant le tribunal de Paris de Kamel Daoud.
Traduit par Marion Beauchamp-Levet