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Un écrivain imagine l’Iran après la guerre, dans un an.
Été 2027
1.
Au moment où M. Mardani arrive le matin, le couloir devant son bureau est déjà bien rempli. Des hommes et des femmes sont assis épaule contre épaule le long des murs, en attendant qu’on les appelle. Les gardes les font avancer par petits groupes. Les noms sont vérifiés, puis revérifiés. Les dossiers s’accumulent plus vite qu’ils ne sont traités.
La guerre n’est pas terminée – elle a seulement changé de forme.
Avant la guerre, M. Mardani avait prévu de prendre sa retraite. Dans son esprit, l’avenir était simple : une petite maison près de la mer Caspienne, les matinées passées au jardin et les après-midi avec sa femme, la disparition progressive d’une vie passée au service de l’État. Au lieu de ça, un an après la guerre, ses journées n’ont jamais été aussi longues.
Mais l’officier sous les ordres duquel il a servi pendant plus de vingt ans a été tué dès la première semaine de la guerre, dans une frappe israélienne sur le bâtiment central de l’Organisation du renseignement. Mardani n’avait pas postulé pour ce poste, mais il ne l’a pas refusé non plus.
Pendant les premiers mois après le cessez-le-feu, la priorité a été de traquer les infiltrés. Des listes circulaient, les noms de collaborateurs présumés, d’informateurs, de personnes accusées de contacts avec des services de renseignement étrangers. Certains dossiers étaient fondés. La plupart ne l’étaient pas. On a enregistré des aveux, dont certains ont été diffusés à la télévision par la suite.
Plus tard, on a changé de cible. Les manifestants, les étudiants, tous ceux qui avaient été visibles dans les rues pendant les derniers mois avant que les bombes israéliennes et américaines ne se mettent à tomber. Leurs dossiers étaient plus minces, plutôt constitués d’images, d’extraits de publications sur les réseaux sociaux. Mais la directive était claire. Mardani l’a entendue lui-même, prononcée par le ministre du Renseignement avant sa mort soudaine dans une attaque nocturne : la dissidence ne relevait plus du civil, elle était assimilée à une menace pour la nation et devait être traitée en conséquence.
Mardani ne remet pas cette affirmation en question. Il a rejoint les Gardiens de la révolution à dix-sept ans, en 1981, au plus fort de la guerre contre l’Irak. Il a passé sept ans au front. Il se remémore ces années avec un brin de nostalgie.
Depuis la mort du Guide suprême dans les premiers jours de la guerre, il a l’impression que quelque chose lui échappe. Il l’a vu en personne à plusieurs reprises au fil des ans, dans des contextes officiels. Il se souvient des détails de ses discours, de son éloquence, de son érudition à propos de l’histoire et de l’islam. De temps à autre, M. Mardani écoute un discours de l’ayatollah Khamenei pour y puiser un peu d’inspiration. Ses paroles, ses harangues passionnées sur la nécessité d’écraser l’estekbar-e Amrika – les politiques oppressives des États-Unis à l’égard de l’Iran –, ses affirmations qu’il ne fallait faire preuve d’aucune clémence envers ceux qu’il appelait les « séditieux » en janvier et février 2026, lorsque les rues des villes iraniennes s’étaient transformées en scènes de révolte, où des jeunes hommes et des jeunes femmes scandaient des slogans de liberté. S’ils n’avaient pas protesté, s’ils n’avaient pas provoqué les affrontements qui ont conduit à la mort de milliers de personnes, alors Trump et Netanyahu n’auraient pas pu s’en servir comme prétexte pour attaquer l’Iran. Il est désormais temps qu’ils soient punis pour avoir fait entrer l’ennemi dans la maison.
Mardani respecte le nouveau gouvernement, mais il a l’impression que ce n’est plus comme avant. Ils sont trop jeunes. Ils sont nés après la Révolution. Ils n’étaient pas là pendant la guerre Iran-Irak. Parfois, il se dit qu’ils ne parlent pas la même langue.
Enfin, l’essentiel, c’est la continuité. Le régime doit tenir. Cette guerre, comme celle des années 1980, n’est pas seulement à subir : elle est porteuse d’un sens, de ce que l’ayatollah Khamenei appelait autrefois une « bénédiction divine ».
2.
Raha travaille dans un café, dans un centre commercial du nord de Téhéran. Après la guerre et l’effondrement de la République islamique, sa vie a radicalement changé. Avant la guerre, elle était en dernière année de son doctorat en sociologie à l’Université de Téhéran. Lorsque le mouvement Femme, Vie, Liberté a commencé à l’automne 2022, elle venait tout juste de commencer son travail de terrain dans un quartier ouvrier du sud de Téhéran. Elle a rejoint le mouvement, elle rêvait d’un Iran libre et d’une structure politique démocratique avec une approche féministe de la société.
Aujourd’hui, elle ne doit plus porter le voile obligatoire. Le nouveau gouvernement répète que les femmes sont libres, qu’elles peuvent s’habiller comme elles le veulent, qu’elles ont les mêmes droits que les hommes. Le nouveau dirigeant, qui se présente comme un « simple médiateur temporaire » jusqu’à l’instauration d’un nouvel ordre politique, a nommé une jeune femme au poste de vice‑présidente.
Mais Raha ne se sent pas libre. L’université est fermée, et il n’y a pas de perspective de réouverture dans un avenir proche. Pas de sécurité de l’emploi non plus. Depuis la fin de la guerre, elle passe d’une situation précaire à une autre. Toutes les ressources et l’attention du nouveau gouvernement sont concentrées sur les conflits militaires dans différentes parties du pays. Une guerre civile se poursuit entre les nouvelles autorités et certaines factions des Gardiens de la révolution, qui contrôlent encore des zones du sud-ouest de l’Iran – la région la plus stratégique du pays, où se trouvent les principaux champs pétrolifères et les ports les plus importants.
Raha est née après la Révolution. En un peu plus de trente ans, elle a connu une succession de mouvements, passant de défaite en défaite : la période dite des réformes, puis le Mouvement vert, puis le mouvement Femme, Vie, Liberté et enfin, le soulèvement de janvier 2026. Tous écrasés. Mais la défaite la plus dure est venue avec la guerre.
Avant la guerre, malgré les risques, il y avait des réseaux militants et des groupes de lecture, des traductions d’œuvres féministes essentielles, des publications critiques. Tout ça a disparu. La guerre a changé les structures politiques du pays, mais elle a aussi touché quelque chose de plus profond.
Téhéran n’est plus la même ville. Il ne reste que quelques-unes des jeunes femmes avec qui elle travaillait auparavant. Elle ne sait pas ce qui est arrivé aux autres. Peut-être que certaines d’entre elles ont quitté le pays pour demander l’asile en Europe.
Elle a du mal avec l’idée de quitter le pays. Qu’est-ce qui lui reste, ici ? Les promesses du nouveau dirigeant ne l’intéressent pas. Elle sait bien que terminer son doctorat est irréaliste, qu’il n’y a que des jobs précaires qui l’attendent. Mais elle n’est toujours pas convaincue de partir. Pas parce que quelque chose la retient en Iran, mais parce que la diaspora iranienne le rebute.
Pendant la troisième semaine de la guerre, alors que les bombardements de Téhéran étaient au plus fort, tous les habitants de son immeuble se sont réfugiés dans la cave. Elle tenait dans ses bras la fille de ses voisins, une petite fille de neuf ans seulement. Raha la serrait fort contre elle. La petite ne pouvait pas s’arrêter de trembler. Quand une bombe s’était écrasée non loin d’eux, tout l’immeuble a vibré. La petite fille s’est fait pipi dessus. Plus tard, la mère a raconté à Raha que ça arrivait toutes les nuits. Le soir du jour où la petite fille s’est fait pipi dessus dans ses bras, Raha a reçu un message d’une amie. C’était une vidéo.
Sheida.
Sa meilleure amie du lycée – celle avec qui elle avait rejoint les manifestations de Femme, Vie, Liberté. Soir après soir, elles avaient fui la police, elles s’étaient réfugiées ensemble, avaient pleuré ensemble. Sheida avait quitté le pays pour continuer à lutter de l’extérieur. Elles se parlaient tous les jours sur WhatsApp. Puis la guerre a commencé, et l’accès à internet a été coupé. Ça faisait trois semaines qu’elles n’arrivaient pas à se parler. Dans la vidéo, Sheida dansait. Elle agitait un drapeau israélien. Elle avait l’air heureuse.
Raha a regardé la vidéo une nouvelle fois. Et encore une autre. Ce qu’elle a vu ce soir-là a brisé quelque chose en elle, bien plus que les bombes à l’extérieur.
3.
Reza est assis devant sa maison à Bouchehr, une ville portuaire sur la côte du golfe Persique. Ce jour-là, comme tous les jours depuis la fin de la guerre, il prend son téléphone et regarde ses messages. Rien de ce qu’il espérait. L’entreprise pour laquelle il travaillait auparavant est injoignable depuis l’année dernière.
Pendant plus de quinze ans, Reza a travaillé à Assalouyeh, loin de sa famille. Assalouyeh a été le plus grand centre de l’industrie pétrolière et gazière sur la côte du golfe Persique. Aux côtés de plein d’autres jeunes hommes venus de tout le pays, il travaillait dans des conditions difficiles – des étés très chauds, une chaleur insupportable, l’air pollué – pour réussir à faire quelque chose de sa vie. Il a été un membre actif du syndicat. Pendant une grève, alors que ça faisait plus de six mois que les salaires n’avaient pas été versés, il était devenu une figure importante du mouvement. Les forces de police sont intervenues, et il a été arrêté avec quelques autres. Il est resté en prison pendant presque un an. Une rage inconnue a surgi en lui. Il s’est peu à peu mis à souhaiter un changement de régime, même si ça impliquait une invasion étrangère.
Il était content quand Israël et les États-Unis ont attaqué l’Iran. Plein d’espoir, il avait regardé Trump promettre que « l’aide était en route » – « Help is on the way ». Il répétait à ses collègues que seule une intervention militaire pouvait sauver les Iraniens de ce régime brutal. « On a tout essayé, et on a échoué. C’est notre seul moyen. »
Mais quand il s’est rendu compte que tout ce pour quoi il avait travaillé si dur était parti en fumée dès les premières semaines de la guerre, son sourire a disparu. Les infrastructures de pétrole et de gaz ont été fortement endommagées, et il faudra encore des années avant que l’Iran puisse prétendre revenir à sa pleine capacité de production et d’exportation. Personne n’a l’air de savoir comment gérer l’économie du pays. Quand il a compris que les promesses d’investissements étrangers après la guerre étaient vaines, il a acheté du matériel de soudure pour réparer des clôtures, des portails, des tuyaux et des pièces de voiture. Mais les clients se font rares. Le carburant est trop cher. Personne ne construit rien, et personne ne répare rien non plus.
Jour après jour, il s’assied sur sa chaise devant la maison et observe l’ombre du mur se déplacer avec le soleil jusqu’en fin d’après-midi. Puis il prend sa chaise et rentre à l’intérieur.
4.
Bahar se tient dans un coin de la cour et se hisse sur la pointe des pieds pour apercevoir le sommet de la montagne. Un sourire se dessine sur son visage. C’est le meilleur moment de la journée – celui où elle trouve un peu de paix.
Elle ferme les yeux et se dit que depuis ses treize ans, elle a été dans les rues à crier et scander des slogans. Les premiers étaient contre la monarchie, pendant la Révolution de 1979. À l’époque, elle n’avait que treize ans et criait pour la démocratie. Puis sont venus les slogans pour les droits citoyens sous la République islamique. Ensuite, ceux pour les droits des femmes. Quand les bombes ont commencé à tomber, elle est descendue dans la rue pour scander : « Ne tuez pas les enfants ». Lorsque la République islamique est tombée et qu’un nouveau monarque est arrivé au pouvoir, elle s’est jointe à beaucoup d’autres pour protester avec des slogans contre le retour de la monarchie.
Ses pieds deviennent douloureux. Elle ne voit plus la montagne. Rien que les murs. La prison d’Evin se dresse au pied des montagnes de l’Alborz, dans le nord de Téhéran.
Le nouveau shah n’a pas modifié la structure de l’organisation du renseignement. Nombre de ceux qui travaillaient pour la République islamique travaillent désormais pour lui.
Bahar a été arrêtée en fin d’après-midi, juste après avoir terminé de donner son cours de sociologie féministe à l’Université de Téhéran. On lui a dit qu’elle était considérée comme une menace pour la sécurité nationale. Bahar savait parfaitement que cette arrestation faisait suite à une conférence qu’elle avait donnée une semaine plus tôt. Elle y avait parlé de l’étymologie des mots révolution et enqelab. Elle se souvient de chaque mot :
« Révolution, dans son étymologie latine, signifie “retour en arrière”. En Iran, nous utilisons le mot enqelab pour dire révolution. Mais enqelab ne renvoie pas seulement à un retour. Il s’agit d’une transformation. Il s’agit de devenir monqaleb, d’une transformation intérieure. Les promesses de la révolution peuvent être confisquées. L’avant et l’après peuvent être exactement la même chose. L’avenir peut n’être qu’une répétition du passé. C’est ce que nous avons appris. Devenir monqaleb, ce n’est pas attendre un futur autre, mais rompre avec la logique qui a fait que tous les futurs sont semblables. C’est créer, dans le présent, les conditions de quelque chose qui n’existe pas encore. Imaginer l’avenir comme déjà vaincu, ce n’est pas une reddition. C’est une manière de révéler les limites de ce qui a été possible jusqu’à présent. La politique, dès lors, n’est pas seulement une lutte pour le pouvoir. C’est une lutte pour l’imaginaire, pour ce qui peut être pensé, ce qui peut être désiré, et ce qui peut encore devenir réalité. »
Le haut-parleur au mur annonce que le temps de promenade est terminé et que tout le monde doit revenir à l’intérieur.
5.
Je suis rentré en Iran après des années d’exil.
Malgré le cessez-le-feu, des bombardements sporadiques de sites industriels se poursuivent, mais ils sont désormais intégrés à la vie quotidienne. Le pays est profondément meurtri.
Je suis dans le village de mon enfance, au Bakhtiari, dans les montagnes du Zagros, où je donne cours à des enfants dans ce qu’il reste de la maison de mes parents. Pendant de nombreuses années, la maison a été laissée à l’abandon. À mon retour, j’ai passé un mois à en restaurer une partie. Je suis revenu pour réaliser un rêve qui m’a nourri pendant mes années d’exil : ouvrir une école pour les enfants de mon village.
Et là, j’y suis. J’enseigne l’anglais, l’histoire et la rédaction. Les enfants adorent. Ils n’ont pas d’école où aller. Celle du village n’a jamais rouvert après le début de la guerre. Il n’y a plus de budget pour l’éducation.
Certains jours, nous marchons jusqu’aux collines, un peu en dehors du village, et nous regardons la vallée s’étendre devant nous. Des champs de blé d’un jaune doré, de luzerne verte à côté, et des parcelles déjà moissonnées, couleur de terre. Rien n’a été épargné par la guerre – ni le sol, ni l’air. Après le bombardement de la centrale nucléaire de Bouchehr, sur le golfe Persique, la nouvelle d’une fuite de radiation dans la nature a semé la panique.
Sur la colline, le vent joue dans les longs cheveux des enfants. Mon cœur se serre d’angoisse. Le vent vient-il du sud ?
Je m’assieds sur une pierre, un peu à l’écart, et je les regarde jouer. Les enfants sont bruyants. Certains s’amusent à se poursuivre. D’autres partagent des morceaux de pain et rient. Ils rient fort. Ça me fait rire aussi.
Note de l’auteur :
Dans ce texte, je me déplace entre le futur et le présent. Un an s’est écoulé depuis que les bombes ont cessé de tomber sur le sol iranien. Un cessez-le-feu fragile entre les États-Unis, Israël et l’Iran tient encore, mais la guerre n’est pas terminée. Ce texte propose une projection du paysage politique et social de l’Iran dans le contrecoup de la guerre. Les personnes décrites ici existent réellement, mais leur nom et les éléments permettant de les identifier ont été modifiés. Ce texte est spéculatif, mais il s’ancre dans des décennies de recherche sur la société iranienne. Il a été inspiré par After Liberation, une fiction spéculative de Sami Hermez. Je tiens à remercier Abdelrahman ElGendy et Alisse Waterston pour leurs commentaires sur une version antérieure de ce texte.
Traduit de l’anglais par Alice Nalpas
