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Pour le numéro consacré à la NATIONALITÉ, peu avant de devenir père pour la première fois, le romancier Jadd Hilal s’est entretenu avec Lara Vergnaud, rédactrice en chef adjointe de TMR.
Jadd Hilal est un écrivain franco-libano-palestinien basé à Paris. Il a écrit trois romans, dont le plus récent, Le caprice de vivre (Elyzad, 2023), explore les « grandes questions » de la vie : qui suis-je ? d’où je viens ? où je vais ? et plus particulièrement, comment ces questions s’appliquent aux personnes d’origine arabe vivant en France. Cette interview a été réalisée en français et traduite en anglais par l’intervieweuse.
Lara Vergnaud : Je vais commencer au début. Tu es né où ?
Jadd Hilal : Je suis né en France, à Saint-Julien-en-Genevois, en Haute-Savoie.
TMR : Et tes parents ?
HILAL : Ma mère est née dans un camp de réfugiés à Baalbeck, enfin près de Baalbeck, qui était en 1948 à la frontière entre le Liban et la Palestine. Elle est née en Palestine. Et mon père est né au Liban en 1953.
TMR : Et quel type de passeport as-tu ? De quelle couleur ?
HILAL : J’ai le passeport libanais et le passeport français. Donc bleu et rouge.
TMR : Tu es romancier et tu as écrit trois livres. Ton premier roman s’intitule Des ailes au loin, inspiré de l’histoire de ta famille, en particulier de son expérience pendant la Nakba. [Lire un extrait du roman en anglais ici.] Il a été suivi par Une baignoire dans le désert, qui raconte l’histoire d’un jeune garçon dans un décor fantastique, en pleine guerre. Et plus récemment, Le caprice de vivre, un roman qui traite, entre autres, de la question de l’identité. Que signifie être arabe en France ? Cette question me semble ridicule d’une certaine manière, comme si l’on demandait de résumer en 200 mots ce que signifie être arabe en France. Mais je la pose parce que je sens que c’est quelque chose qui peut être assez lourd à vivre pour certains. Ça peut être quotidien. Et je pense que si tu ne vis pas en France, comme c’est le cas pour la plupart de nos lecteurs, même si nous sommes conscients des tensions liées à l’immigration et à l’identité, il est difficile d’apprécier l’ampleur des démarcations qui sont établies.
HILAL : Eh bien, je pense effectivement qu’il n’est pas facile d’être arabe. C’est une question qui revient toujours, à un moment ou à un autre, un peu partout en ce moment, et notamment dans les pays occidentaux. Et je trouve que la spécificité, ou du moins l’une des spécificités, de la France, c’est qu’il y a une tension constante pour beaucoup d’Arabes, qui se traduit d’ailleurs souvent dans les formes d’écriture, entre le désir [de s’identifier comme arabe] d’une part, et le conditionnement à l’anonymat d’autre part, c’est-à-dire à ce que cette question ne se pose pas.
Et pourquoi est-ce spécifique à la France ? Ou plutôt, pourquoi la France est-elle différente des autres pays ? Parce qu’en fait, c’est la « promesse républicaine ». C’est-à-dire que l’horizon républicain en France, c’est celui de la liberté, de l’égalité, de la fraternité, de l’anonymat, de l’absence de couleur, d’origine. Et ce contrat républicain est celui avec lequel nous grandissons tous, je pense, et auquel nous croyons pendant un certain temps, jusqu’à ce que nous réalisions qu’en réalité, les choses ne sont pas si simples.
Tu es donc tiraillé entre cela et, d’un autre côté, la prise de conscience que cette promesse n’est pas tenue et que, si l’on regarde les faits, sur le plan social, nous ne sommes pas égaux. Si tu es arabe en France aujourd’hui, tu n’as pas les mêmes opportunités que les autres. Et donc, en l’absence de cet horizon qui est en fait assez beau, [l’idée] que tu n’as pas à défendre ton identité, eh bien, tu te retrouves à adhérer à une identité arabe, à une communauté littéraire ou artistique. Ça peut être un choix, ça peut devenir un choix et ça peut devenir un choix par défaut.
TMR : Toutes ces questions d’identité et de nationalité sont complètement arbitraires, n’est-ce pas ? Ce sont des constructions artificielles qui régissent pourtant nos vies. Elles sont basées sur des frontières géographiques, mais aussi sur ceux qui détiennent le pouvoir, sur le parti qui est au pouvoir. Nous avons l’impression que ces notions sont immuables, mais en réalité, elles évoluent. Cette évolution est particulièrement flagrante et visible lorsqu’il s’agit des Palestiniens. Tu es français, libanais et palestinien. Comment le conçois-tu dans ce contexte-là ?
HILAL : J’aurais deux réponses à cette question. La première, qui est très spécifique à la Palestine, est de dire que je me suis connecté à mon identité palestinienne à partir du moment où elle a été mise en péril, lorsque j’ai senti que les vies palestiniennes étaient balayées sans suffisamment de sensibilité politique ou institutionnelle, notamment de la part des États occidentaux et de la France. Une fois de plus, comme pour beaucoup d’identités, nous nous connectons à elles parce qu’elles sont menacées.
Mais je pense que, plus généralement, c’est une question qui dépasse le cadre de la Palestine et qui s’étend à la question arabe, car avec la Palestine, deux choses se produisent. La première c’est un pays colonisé qui est soumis à la toute-puissance d’un oppresseur, qui est israélien, mais aussi américain, à travers un rapport purement colonial. C’est ce que prévoit le plan de Trump. Prétendre vouloir uniquement le bien d’un peuple, depuis l’extérieur, afin d’intervenir. C’est véritablement la recette clé de la colonisation telle qu’elle a toujours existé. Éduquer les masses, créer des écoles, [introduire] diverses méthodes pour s’implanter et, évidemment, dominer un territoire donné. C’est pourquoi, je pense, la question palestinienne concerne de nombreux pays, à savoir les pays du tiers monde, mais aussi ceux du monde arabe, qui ont été soumis au colonialisme occidental.
Je pense également qu’il y a une question internationale sous-jacente à tout cela, qui n’est pas nécessairement arabe — en fait, c’est une question occidentale, d’une certaine manière — qui est la question de la justice. En réalité, beaucoup de choses qui se produisent dans la situation palestinienne aujourd’hui peuvent aussi interroger l’Occident et interrogent l’Occident, je pense, sur la jurisprudence qui est en train de se produire là-bas. En d’autres termes, la situation en Palestine ne constitue-t-elle pas un précédent juridique et donc international ? La toute-puissance d’Israël aujourd’hui ne pourrait-elle pas inciter de nombreux pays à faire de même demain ? Comment, par exemple, pourrions-nous dire demain à un pays oppresseur qu’il existe des lois, que la Convention de Genève existe, alors qu’Israël [a bafoué le droit international] ? C’est une question palestinienne, mais c’est aussi une question arabe, une question coloniale et une question internationale.
TMR : Tu écris actuellement un roman inspiré de la vie de ta grand-mère. Comment penses-tu qu’elle aurait répondu si quelqu’un lui avait demandé : qu’est-ce qu’une nation ? Qu’est-ce qu’une nationalité ? J’ai pensé à ma propre grand-mère en rédigeant cette question. Elle n’a jamais appris à lire, n’est jamais allée à l’école. Je pense qu’elle aurait répondu : « Qu’importe ? Ce qui compte, c’est la famille, le pain, Allah… » Et pour toi ?
HILAL : Eh bien, le roman s’inspire de sa vie, mais c’est une fiction, ce qui signifie que beaucoup de choses dans l’histoire n’existent pas ou ne se sont pas réellement produites. Mais pour répondre à ta question, je pense que ma grand-mère aurait eu une perspective intéressante aujourd’hui. Parce que tout n’est pas une question. Il y a aussi la façon dont nous parlons des choses qui comptent, les histoires que nous racontons, les mots que nous utilisons. Quand on parle de nations, de frontières, d’États, c’est une façon d’aborder la question palestinienne qui est redondante. Cela ne répond pas entièrement à ce qu’est l’identité palestinienne. À savoir que refuser un État, une nationalité, et ne parler que d’États et de nations, dans un endroit où tout a été détruit, qui est colonisé, empêche vraiment [les gens] de comprendre en quoi être Palestinien, ça a du sens en Palestine. Tu vois ce que je veux dire ? Si jamais la Palestine ce n’est que l’État palestinien, eh bien, en fait, l’État palestinien, là, il n’en reste plus rien. Donc être Palestinien, ça ne veut plus rien dire. Et je pense que c’est précisément là que nous devons changer notre perspective.
Ma grand-mère ne parlait généralement pas des frontières, de l’État ou des nations ; elle parlait de la terre, au sens littéral du terme. Je veux dire les champs, les bœufs, les figues, les oliviers, tout ça. Et je pense qu’une fois que tu adoptes cette perspective, tu comprends vraiment ce qui se passe. Que c’est catastrophique. Parce qu’au-delà d’une frontière donnée, que nous pensons spécifique, c’est en fait une terre qui est enlevée aux gens. Et la terre est tout ce qui reste, quand tout le reste a disparu. Cela signifie que lorsqu’il n’y a plus d’État, lorsque les gens meurent, c’est la terre qui reste. Tu vois ? Les oliviers survivent plus facilement que les hommes, en fait. Et donc, quand on t’enlève cela, il ne reste vraiment plus rien. C’est pourquoi tant de Palestiniens, y compris ma grand-mère, sont attachés à la terre. Pour ce qu’elle symbolise, en d’autres termes, un endroit qui ne peut t’être enlevé, qui n’appartient qu’à ceux qui la travaillent, en quelque sorte.
Et aussi parce que c’est un moyen de transmission. Imaginons que tu meures… ta maison pourrait disparaître. Elle pourrait être reprise par un colon. Mais ton olivier reste ton olivier. Il est là… Il reste, quelque part. Et même les morts — et je pense que c’est une question importante que nous n’abordons pas assez souvent — mais les morts, ils sont enterrés. Et c’est donc le dernier endroit où la transmission persiste. Tu vas au cimetière, tu parles aux défunts, aux membres de ta famille. Et c’est quelque chose… Si tu supprimes cela, eh bien, c’est aussi perdu. En fin de compte, je pense que sans transmission, sans héritage, tu n’as plus d’identité. Tu ne peux plus la trouver.
TMR : Tu t’es beaucoup exprimé, surtout depuis le 7 octobre, dans les médias français. Tu as récemment publié un essai chez Orient XXI, dans lequel tu évoques l’hostilité écrasante que tu as rencontrée dans ce rôle. « Les attaques habituelles sur les réseaux sociaux commencent au printemps 2024. Au début, je me dis que cela ne m’atteindra pas, que je vais m’élever au-dessus de tout cela. […] Puis viennent les insultes, les menaces de mort. » Alors, très simplement, qu’est-ce qui te permet de continuer ?
HILAL : Je pense que c’est ce sentiment un peu contradictoire. D’un côté, le sentiment qu’il y a de l’hostilité, que les médias commettent des erreurs purement déontologiques, c’est-à-dire que dans la constitution même de l’information, d’énormes erreurs sont commises. Il y a une forme de sidération médiatique, et les gens ne savent plus penser. Mais au moins, nous savons maintenant qu’il y a un problème, je pense. Et de l’autre côté, il y a le fait que personne ne parle. Certains Palestiniens sont tentés de s’exprimer, mais peu le font. Ce qui est normal, parce que c’est tellement anxiogène, donc je les comprends. Et il y a clairement un silence dans les médias qui est vraiment choquant. C’est donc compliqué. Cependant, je ne peux pas dire qu’il y a des injustices et que nous n’entendons pas suffisamment les voix palestiniennes, puis ne pas me présenter quand on me sollicite, même si je sais parfaitement que je m’expose en prenant la parole. C’est vraiment à ce niveau-là que ça se joue. Mais maintenant, je trouve que les choses ont un peu changé, légèrement, avec beaucoup de modération.
TMR : Tu as beaucoup parlé du silence imposé aux Palestiniens. Et tout à l’heure, tu as dit qu’il y avait un léger changement, qui, comme tu l’as dit, relève moins d’une correction morale et éthique que de la volonté de s’assurer d’être du bon côté, au cas où il y aurait des conséquences. Mais penses-tu que ce silence soit réparable ?
HILAL : Non, je ne pense pas qu’il soit réparable. Je ne pense pas non plus que cela puisse se faire en disant : « Nous avons bien fait notre travail. C’est juste que… » Et là, toute une série d’excuses. Il n’y avait pas beaucoup de Palestiniens en France. Il n’y avait pas assez de Palestiniens « présentables » ou francophones. (Notez la partie entre guillemets.) Nous n’avions pas accès au terrain. Tout un argumentaire comme ça qui a duré et duré. Donc, de ce point de vue, j’ai tendance à penser qu’il n’y a pas beaucoup d’espoir sur ce front. En d’autres termes, [les médias] ne se sont pas remis en question, il n’y avait donc aucune raison de changer, de progresser, d’accepter leurs erreurs. Et lorsqu’il y a eu une forme d’autoquestionnement, cela a été vraiment homéopathique. Il ne faut pas croire que les médias, dans leur majorité, se remettent en question et que tout va bien, que le monde est rose. Donc pour moi, non, ce n’est pas réparable. C’est juste que les gens iront s’informer ailleurs.
TMR : J’ai une autre question que je voulais te poser, mais j’hésite. Elle me semble en quelque sorte sans réponse, du moins pour l’instant. J’ai écrit : « Y a-t-il un avenir dans lequel la Palestine aura le droit d’exister, ou simplement, en mettant de côté les notions d’État et de nation, le peuple palestinien aura-t-il le droit d’exister ? » Mais j’ai l’impression de remuer le couteau dans la plaie…
HILAL : Non, non… Le sujet ne me fait plus autant souffrir qu’avant, parce que j’ai un peu fait mon deuil. Et je continue à me battre. Ce n’est pas un deuil passif, je fais ce que je crois possible, à mon niveau. Et je pense qu’il y a un véritable espoir d’exister ailleurs. Dans les rencontres que j’ai eues, par exemple dans les cercles militants, j’ai vraiment senti que ce n’était pas juste une sorte de symbole, c’est-à-dire que tu n’es pas là uniquement parce qu’ils ont besoin d’un Palestinien pour parler et pouvoir ensuite dire : « Bon, c’est fait ». [Dans ces cercles], il y avait peut-être 1 ou 2 % de Palestiniens. Tout cela pour dire que [la Palestine] est une question qui concerne vraiment tout le monde.
TMR : Tu es palestinien, tu es français, tu es libanais. Et n’y a-t-il pas aussi un peu de Suisse là-dedans ? Ou est-ce que j’ai inventé ça ?
HILAL : Ha, oui, un petit peu.
TMR : Alors, où est ton chez-toi ? Où te sens-tu chez toi ? C’est une notion assez difficile à traduire, celle d’appartenance…
HILAL : J’ai l’impression d’appartenir à tout ce qui est en moi et dont je ne suis pas conscient. Parce qu’il y a des choses dont je suis conscient. Par exemple, je sais que j’appartiens à la France parce que j’ai été élevé ici, parce que j’ai fait toutes mes études ici. Je sais que j’appartiens aussi au Liban, parce que j’y ai passé du temps et qu’une partie de ma famille y vit. J’ai appris que j’appartenais à la Palestine le 7 octobre. Et je pense que c’est précisément cela qui est important. Je veux parler de la terre qui, contrairement à une frontière, ne reste pas figée au même endroit. Tu plantes un arbre sans savoir où ses racines vont pousser. Et peut-être découvriras-tu tout à coup que les racines de ton arbre, quelque part beaucoup plus loin, ont fait pousser autre chose. Comme lorsque tu plantes des fraises, et qu’elles se propagent ailleurs sans que tu saches où, puis qu’elles apparaissent tout simplement. Je pense que l’identité — du moins telle que je la vis personnellement — trouve sa forme la plus saine dans l’accueil de toutes les nouvelles strates d’identité que tu peux éprouver. J’aime beaucoup l’idée des racines, d’un réseau, car je trouve que parfois, des liens se créent entre les identités, et parfois, pas du tout. Parfois, il est simple d’être à la fois français et arabe. Parfois, en l’espace d’un an ou deux, ce n’est plus simple du tout. Parfois, on peut se sentir palestinien et britannique. Et parfois, non, parce qu’on se dit : « Mince, l’Angleterre, avec Tony Blair, veut intervenir en Palestine. » Tu vois ?
TMR : Tout à fait. Je voudrais revenir sur cette question de transmission. Nous grandissons tous avec des idées sur nos racines, qu’il s’agisse d’une terre, d’un pays, d’une religion, etc. Quelle est ma famille ? D’où venons-nous ? Ergo, qui suis-je ? Et dans l’ensemble, nous sommes très fiers de ces récits. Nous sommes fiers de dire aux gens, dans mon cas, que je suis américano-tunisienne, mais aussi algérienne du côté de mon père, et que les ancêtres de ma mère étaient scandinaves… Je pense que la plupart d’entre nous ressentent le besoin d’identifier ou de localiser quelque chose qui est en fait tout mélangé, un réseau de racines, comme tu l’as dit, qui s’étend dans toutes les directions. Parfois, nous ne savons même pas que certaines branches de notre histoire familiale existent. D’où l’importance de la transmission, qui à son tour dicte, ou du moins influence, notre identité. J’aimerais terminer par deux questions : qu’est-ce qui t’a été transmis ? Et qu’espères-tu transmettre ?
HILAL : Dans mon esprit, c’est la même question ! Dans mon cas, les choses qui m’ont été transmises ne l’ont pas été de manière délibérée, ce qui est assez étrange. Je veux dire par là que j’ai reçu une bonne éducation, mais c’est parce que j’ai grandi ainsi toute ma vie. Je ne considère donc pas cela comme une transmission. Pour rester dans la métaphore de la terre, j’ai l’impression d’avoir été arrosé et d’avoir grandi. Et à cet égard, j’ai le sentiment que des choses m’ont été transmises, mais pas nécessairement de manière intentionnelle. Par exemple, une histoire simple. Ma grand-mère me racontait telle ou telle histoire et je me disais : « Ah, c’est pour ça que je suis comme ça. C’est pour ça que je pense comme ça. » Et je pense que cela veut dire quelque chose. Cela veut dire quelque chose sur la Palestine, puisque nous [les Palestiniens] n’avons pas [beaucoup] de bâtiments, de bibliothèques, de musées — quand on est en exil, je veux dire. Je ne connais aucune bibliothèque palestinienne [en France]. Mais une forme de transmission est le récit, qui est très présent dans l’identité palestinienne, par exemple, les parents transmettent [des histoires] à leurs enfants.
Et parfois, avec des amis, ils diront : « Mes parents ne m’ont jamais rien dit » ou « Mes grands-parents ne m’ont jamais rien dit ». Parce que, je pense, ils ont vécu des choses terribles. Et je comprends cela. Chacun transmet ce qu’il veut. Mais cela n’a pas été mon expérience. J’ai toujours entendu des anecdotes et des histoires sur la Palestine. C’est donc ce qui m’a été transmis, c’est juste que ma grand-mère n’a jamais pensé : « Attends, je vais lui raconter ça parce que c’est un moyen de survie ». C’est quelque chose qui est tellement présent dans l’identité palestinienne que cela se fait assez naturellement. C’est donc ce que je pense avoir reçu, des moments de vie, ce qui est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles j’écris Ici, commence la terre. Dès le début, j’ai voulu montrer à quel point l’exil a des conséquences sur un enfant, sur un jeune enfant. Ce qui est spécifique à tous les exilés. Mais même si tu n’en parles pas, même si tu ne veux rien transmettre, tu transmets quelque chose. Les relations avec un lieu, une terre, un jardin, le fait d’être enraciné quelque part. Tout cela est présent.
Quant à ce que j’aimerais transmettre, moi, c’est juste moi. Pas une certaine façon d’être. Juste : moi, je suis comme ça, j’ai vécu ça. Prends ce que tu veux, laisse ce que tu ne veux pas. Est-ce qu’il y a des choses qui, toi, te rendent plus sensible ? Est-ce qu’il y a des racines ? Pour revenir à l’idée de racine, est-ce qu’il y a des racines qui se font ou pas ?
Et donc, ma fille, quand je lui parle d’écriture, je lui dis : « J’écris », mais je ne veux évidemment pas qu’elle devienne écrivaine. Soyons honnêtes, il y a de meilleurs moyens de gagner sa vie ! Mais peut-être qu’elle ne s’intéressera pas du tout à l’écriture. Peut-être que cela ne l’attirera pas du tout. Ou peut-être que ce sera le contraire, qu’elle se dira : « Tiens, je vois mon père écrire. Je vais essayer. » Donc, cela ne me dérangerait pas de lui transmettre cela, dans un environnement rassurant. Mais plus que cela, je ne pense pas.
TMR : Quoi qu’il en soit, une fois qu’elle sera née, tu ne pourras plus rien contrôler. Elle fera ce qu’elle veut…
HILAL : Oui, exactement. Et je pense que c’est très bien ainsi.
Le caprice de vivre est publié par Elyzad, 2023.
Cette interview a été modifiée pour plus de clarté et de concision.
Traduit de l’anglais par Maï Taffin.
