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To a Land Unknown (Vers une Terre inconnue), première fiction dévastatrice de Mahdi Fleifel, constitue un complément magistral à son premier long métrage documentaire : A World Not Ours (Un Monde qui n’est pas le nôtre), qui racontait son enfance dans le camp de réfugiés palestiniens d’Ain el-Hilweh.
« Qu’est-ce qu’on a à perdre ? » Les scénaristes aiment cette phrase, qui peut être lancée à un moment clé d’un film par un héros en pleine action tout comme par une victime en plein désespoir. Dans To a Land Unknown, le premier long métrage de fiction de Mahdi Fleifel, cette phrase prend une résonance particulière.
Le film raconte l’histoire de Shatila et Reda, qui ont grandi dans un camp de réfugiés palestiniens au Liban et qui cherchent désespérément à refaire leur vie en Allemagne. Comme de nombreux jeunes hommes contraints d’émigrer vers l’Europe de manière informelle, les cousins se retrouvent coincés à Athènes, où ils dorment dans un foyer de sans-papiers bondé. Ils survivent grâce à l’argent qu’ils peuvent tirer de la petite délinquance et de la prostitution, et économisent pour se procurer de faux passeports qui leur permettront d’entrer en Allemagne.
Comme le révèlent les premières séquences, les deux hommes sont des individus qui ont incontestablement un sens moral, mais ils ont des caractères différents. Reda (Aram Sabbah), un skateur qui prend sa planche partout où il va, est plutôt détendu et doux. Shatila (Mahmood Bakri) est intense et plus concentré, il espère un jour imiter le succès de son père, qui est propriétaire d’un café. Impatient de retrouver sa jeune épouse et son fils en bas âge qu’il a laissés dans le camp, il est chargé de gérer l’argent du duo et se fait le cerveau de leurs efforts pour collecter l’argent dont ils ont besoin. La violence de leur situation difficile affecte les deux hommes différemment : Reda est sujet à la dépression et a des antécédents de toxicomanie (ce qui est le cas de la plupart des hommes citadins qui se retrouvent immobilisés par les circonstances, y compris ceux qui sont bloqués dans les camps de réfugiés et les rassemblements informels de migrants), ce qui explique peut-être pourquoi son précédent séjour à Athènes s’est terminé par un retour humiliant dans le camp dont il s’était échappé. Après avoir perdu leurs économies, Shatila devient plus impitoyable. Reda a du mal à suivre.
To a Land Unknown pose implicitement la question suivante : Quand on a déjà tout perdu, que reste-t-il à perdre ? La réponse qui se déploie au cours des quelque 100 implacables minutes du film est d’une précision et d’une véracité dévastatrices.
D’Ain al-Hilweh à Athènes
Le premier long métrage de Fleifel, A World Not Ours, réalisé en 2012, se démarque des précédents documentaires sur la vie dans les camps de réfugiés au Liban. Le film a pour cadre le foyer d’origine de ses parents : Ain al-Hilweh, dans la ville portuaire de Saïda, au sud du pays, qui est historiquement le camp de réfugiés le plus grand et le plus agité du Liban. Narré par la voix off aux accents nord-américains de Fleifel, le film est un récit de passage à l’âge adulte, une contemplation affectueuse des visites d’enfance au camp, dont la narration s’articule autour de l’idée que les illusions enfantines passées ne sont bien, en réalité, que des illusions.
Fleifel explique qu’il a réellement grandi à Ain al-Hilweh, et que c’est dans ce camp qu’il a réalisé son désir de capturer des images sur pellicule. Il a passé une grande partie de son temps dans un cinéma local, à regarder des films d’action avec Saïd, le jeune frère de son grand-père, le point culminant de ces années était la Coupe du monde de football, où être parmi les 70 000 réfugiés entassés sur les 1,5 kilomètre carré du camp « était le meilleur endroit au monde ».
Les réminiscences de la Coupe du monde constituent un cadre narratif optimiste et accessible pour la présentation de Said et Bassam “Abu Iyad” Taha. Avec le grand-père du cinéaste (qui n’a pas quitté le camp depuis son arrivée à l’âge de 16 ans), ces deux hommes sont les principaux protagonistes du film, et Fleifel dévoile la complexité de leur caractère avec tout le soin d’un scénariste.
Abu Iyad avait rejoint le Fatah, le mouvement de Yasser Arafat, dès son enfance, et bien que le pécule que lui versait l’OLP lui permette tout juste d’acheter du café et des cigarettes, il avait fini par quitter l’organisation par frustration. « Les Palestiniens nous ont vraiment baisés », déclare Abu Iyad à la caméra dans un moment de désolation, en s’emportant contre les dirigeants qui ont détruit la révolution. « Je ne veux pas retourner en Palestine, dit-il. Je voudrais qu’Israël tue chacun d’entre nous. »
Alors que Fleifel raconte la dissolution de ses impressions de jeunesse, le film se transforme en un document lucide sur le régime carcéral des camps de réfugiés au Liban et son impact psychologique et social sur les personnes qui y sont détenues. Le point de vue du réalisateur est clair : ses souvenirs naïfs du camp en tant que lieu de communauté ont été entretenus par sa liberté d’y aller et d’en sortir à sa guise. Ceux qui, comme Abu Iyad, n’ont pas pu s’échapper d’Ain al-Hilweh, sont restés bloqués psychologiquement tout comme géographiquement.
Le film se termine par une séquence qui pourrait être porteuse d’espoir : Abu Iyad annonce qu’il va passer clandestinement en Grèce. Fleifel le suit jusqu’à Athènes, où il le retrouve à vivre dans la rue avec plusieurs autres réfugiés palestiniens, ses efforts pour se rendre en Europe occidentale le conduisent jusqu’à une prison serbe pendant trois mois. Lorsque le cinéaste retrouve Abu Iyad l’été suivant, plusieurs de ses amis sont sur le point d’être expulsés vers le Liban. Abu Iyad lui-même est revenu à Ain al-Hilweh deux jours après le tournage de cette séquence.
Au cours des années suivantes, Fleifel a élaboré plusieurs créations à partir de cette expérience à Athènes, notamment un certain nombre de courts métrages très appréciés, consacrés aux histoires d’Abu Iyad et de Reda al-Saleh, un autre enfant du Fatah, et d’une poignée d’autres jeunes hommes d’Ain al-Hilweh qui ont suivi les routes des passeurs vers l’Europe [1]. Pris comme une suite, ces courts métrages esquissent une phase contemporaine de la condition de réfugié palestinien – se mêlant à la dérive migratoire clandestine du précariat mondial.
Pour nous, Palestiniens, oublier signifierait simplement cesser d’exister. Notre combat tout au long de l’histoire et jusqu’à aujourd’hui est d’être visible. -Mahdi Fleifel
Fils du désespoir
To a Land Unknown est une collaboration qui permet de mieux réaliser les complexités pleines de nuances ébauchées dans les courts métrages de Fleifel. Le cinéaste dit avoir commencé à travailler sur To a Land Unknown en 2011. Au cours des années de développement et de production, le titre provisoire du projet était Men in the Sun. Comme pour A World Not Ours, le titre est emprunté aux fictions basées sur des faits réels de Ghassan Kanafani, dont les protagonistes aliénés et marginalisés sont clairement une source d’inspiration.
Fleifel a coécrit le film avec le réalisateur marocain Fyzal Boulifa (The Damned Don’t Cry – Les Damnés ne pleurent pas en français, 2022) et l’écrivain irlandais Jason McColgan. Son casting mêle acteurs chevronnés et non-professionnels. Mahmood Bakri est le fils de l’acteur-cinéaste Mohammad Bakri et le frère de Saleh Bakri (The Time that Remains, Le Temps qu’il reste en français). Angeliki Papoulia, qui joue Tatiana, est une collaboratrice de la première heure de Yorgos Lanthimos. Comme la plupart des acteurs, Aram Sabbah n’avait jamais joué auparavant. Les performances de l’ensemble sont toutes très convaincantes.
La prémisse de To a Land Unknown se transforme en intrigue au fur et à mesure que d’autres personnages entrent en scène. Tout commence dans la séquence d’ouverture du film avec l’arrivée d’un orphelin palestinien de 13 ans, Malik (Mohammad Alsurafa). Le garçon a eu le courage de s’assurer un passage vers l’Italie où l’attend sa tante, mais le passeur à qui il a été confié a suivi la pratique courante et a abandonné sa cargaison en Grèce. Au foyer, Reda et Shatila laissent Malik dormir avec eux à contrecœur et le présentent à leur passeur, Marwan (Munzer Reyahnah). Lorsque Marwan insiste pour être payé à l’avance avant d’effectuer le travail (une autre pratique bien connue de cette industrie), Shatila met au point un plan qui permettra d’amener Malik à sa tante et de gagner, pour Reda et lui-même, l’argent nécessaire à l’achat de leurs faux passeports.
Un autre personnage clé de l’intrigue est Tatiana (Papoulia), qui fait partie des citoyens grecs eux-mêmes en difficulté et qui traînent sur la place délabrée où les protagonistes se livrent à leurs petites escroqueries. Elle se présente à Shatila en le regardant prendre un selfie avec une part de gâteau et une bougie, le seul cadeau qu’il puisse envoyer à son fils pour son anniversaire. Elle l’invite à venir chez elle. Il refuse, mais se lie plus tard avec elle lorsqu’il se rend compte que même si elle est pauvre, elle est aussi solitaire et généreuse et pourrait être utile dans ses propres plans pour Malik, Reda et lui-même.
Un deuxième projet d’évasion émerge des ruines du premier. Il implique deux autres réfugiés palestiniens qui errent dans les rues d’Athènes. Yasser (Mohammad Ghassan) est un grand et solide jeune homme qui demande d’abord à Reda de lui voler une nouvelle paire de Nike, puis refuse de payer la somme promise parce que, dit-il, elles sont trop petites d’une demi-pointure. Le plus mémorable des petits personnages de Fleifel s’appelle Abu Hub, le « Père de l’amour » (Mouataz Alshaltouh). Ce manchot huileux et toujours souriant est le trafiquant de drogue local (qui alimente l’addiction à l’héroïne de Reda), mais il est aussi féru de poésie. Fleifel laisse au public le soin de déterminer laquelle de ces activités a inspiré son surnom. À un moment donné, lors de la deuxième tentative d’évasion de Shatila et Reda, il récite quelques lignes d’« Éloge de l’ombre haute », un poème très apprécié de Mahmoud Darwish.
« C’est toi qui as écrit ça ? », demande Yasser.
« C’est Mahmoud Darwish, répond-il, amusé. Tu connais Mahmoud Darwish ? »
Dans la dernière séquence de To a Land Unknown, la caméra est fixée sur Shatila et Reda, assis seuls dans un bus. Le chauffeur dit à Shatila que la route est fermée et qu’il doit donc emprunter un autre itinéraire. Le bus descend dans un tunnel, plongeant le cadre dans la pénombre. Lorsqu’ils réapparaissent à la lumière, Shatila sait qu’il reste, malgré tout, toujours quelque chose de précieux à perdre.
Note
[1] Le film Xeno‘ (étranger ou ennemi, en grec) de 2014, d’une durée de 13 minutes, documente le séjour d’Abu Iyad à Athènes, où il s’est retrouvé pris au piège de l’effondrement économique de la Grèce. Incapables de trouver du travail, quelques réfugiés palestiniens et lui ont dû recourir à la prostitution et au vol pour s’en sortir, et à la consommation abusive de drogues pour alléger leur humiliation. Les courts métrages d’Athènes qui ont suivi se sont concentrés sur Reda al-Saleh, qui apparaît brièvement parmi les copains d’Abu Iyad, âgés d’une vingtaine d’années, dans A World Not Ours et Xenos. Dans le film de 30 minutes, A Man Returned (2016), Saleh retourne à Ain al-Hilweh, après trois ans passés à Athènes et de nombreuses demandes d’asile infructueuses. Il est devenu héroïnomane et raconte à Fleifel qu’à son retour, la police libanaise lui a dit qu’il était recherché pour des crimes commis au Liban alors qu’il se trouvait physiquement en Grèce. Saleh retrouve l’espoir auprès d’une jeune femme qu’il a rencontrée peu après son retour, et Fleifel filme les préparatifs de leur cérémonie de mariage. Dans 3 Logical Exits, 2020, qui dure 15 minutes, Saleh est maintenant un père qui se prépare à retourner en Europe, mais s’il met le pied hors du camp, il risque d’être arrêté. Des images contemporaines de Saleh (et des séquences filmées par le réalisateur dans le camp et à Athènes) sont accompagnées d’une conversation téléphonique en voix off entre Fleifel et la chercheuse Marie Kortam, qui décrit les trois moyens dont disposent les jeunes hommes pour s’échapper du camp : vendre de la drogue, rejoindre un groupe militant ou émigrer. À la fin du court métrage, un quatrième moyen d’évasion est également suggéré : la mort. L’expérimentation la plus évidente de Fleifel avec la fiction dans son cycle de courts métrages est l’œuvre de 15 minutes, sortie en 2017 : A Drowning Man, qui fictionnalise une journée dans la vie d’un jeune Palestinien à Athènes, dont les rencontres font écho à certaines de celles auxquelles Xenos a fait allusion.
Traduit de l’anglais par Marion Beauchamp-Levet