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Deux enfants pris au piège à Gaza, où la guerre fait rage, cherchent à échapper aux dragons et aux sorciers. Cette nouvelle au réalisme magique explore la vie quotidienne des Palestiniens et l’influence radicalisante de la violence.
Sami se boucha les oreilles pour ne pas entendre les hurlements des dragons. Leurs queues enflammées brillaient dans le ciel nocturne comme de petits soleils, leurs yeux lançaient des éclairs rouges et verts. Leurs cris lui sifflaient dans les oreilles et son corps tout entier en tremblait. Les boules de feu allaient bientôt suivre, elles fusaient comme des feux d’artifice jusqu’à ce qu’elles atterrissent en secouant le sol, leurs flammes incinéraient alors toute vie, tout souvenir, tout signe de leur existence. C’était ainsi que ses parents étaient morts, tout comme sa sœur et ses grands-parents. C’était ainsi que la plupart des gens mouraient ici, anéantis par les dragons qui traversaient le ciel jour et nuit. Peu d’endroits étaient sûrs. C’était la raison pour laquelle ils devaient s’échapper, et Ismail en avait enfin trouvé le moyen.
Ismail transportait le peu de nourriture et de liquide qu’ils avaient réussi à trouver : quelques gouttes de cola dans une bouteille en plastique sale. Les lèvres gercées de Sami réclamaient de l’eau, sa bouche et sa langue étaient recouvertes de la poussière des bâtiments effondrés. C’était une autre raison pour laquelle Ismail disait qu’ils devaient essayer de s’échapper. Il n’y avait plus aucun endroit où se cacher. Plus rien à manger ni à boire.
« Sami », appela Ismail. Son frère avait pris de l’avance et se cachait derrière un tas de pierres et de mortier qui constituait autrefois le mur extérieur d’une boutique. Sami le rejoignit.
« Reste près de moi. Nous n’avons plus très loin à aller. Reste à l’écoute pour repérer les détecteurs. »
Sami acquiesça et resta un pas derrière Ismail. Il n’imaginait pas ce qu’il ferait sans son frère. Parfois, lorsqu’ils trouvaient un endroit où se reposer, ils parlaient de Mamma, Baba et Fatima. Sami se demandait si Dieu leur avait fait un cadeau en leur ôtant la vie. Peut-être que lui et Ismail avaient péché et qu’ils en payaient le prix, condamnés à endurer cette vie infernale. Parfois, ils parlaient des cauchemars de Sami. C’était toujours le même rêve : il trouvait les corps de sa famille immobiles et sans vie, couverts de sang, mutilés par les décombres. Il criait leurs noms, les secouait, puis les dragons revenaient…
Ismail était toujours là quand il se réveillait. Son frère ne semblait pas avoir dormi depuis qu’ils avaient dû quitter leur maison. Il surveillait sans cesse le ciel à l’affût des dragons et écoutait le bruit des boules de feu qui tombaient. Quand elles tombaient trop près, ils partaient ailleurs.
Les sorciers, armés de leurs armes magiques, se rapprochaient chaque jour davantage. En ce moment même, au loin, Sami pouvait entendre les bruits sourds et rapides de leurs sortilèges. Mais le pire, c’étaient les détecteurs. Certains les appelaient les zenana. Ils bourdonnaient sans cesse au-dessus de leurs têtes, ils parcouraient les rues à la recherche de cibles. Quand leur bourdonnement s’arrêtait, le cœur de Sami s’arrêtait aussi, car cela ne signifiait qu’une seule chose : ils avaient trouvé une cible pour les dragons et les sorciers.
Sami sursauta lorsque les dragons repassèrent dans le ciel, leur sifflement résonnaient longtemps après qu’ils avaient disparu. Des sirènes retentirent au loin. Des familles appelaient le nom de leurs proches disparus. Son cœur se serra lorsqu’il entendit leurs cris de désespoir. Il espérait qu’ils retrouveraient ceux qu’ils cherchaient. Des chiens affamés aboyaient, et il se sentait coupable de ne rien avoir à leur donner.
Ils passaient d’une ruine à l’autre, à l’affût du moindre bruit. Les portes avaient disparu depuis longtemps, tout comme les fenêtres, et le sol était jonché d’éclats de verre. Des trous sombres béaient devant eux, portails vers des vies et des souvenirs perdus. Çà et là, Sami apercevait des fragments de ce qui avait autrefois existé : des photos déchirées, des vêtements tachés de sang, des lits où les gens avaient dormi, des photos accrochées aux murs, des horloges en bois qui ne donnaient plus l’heure. Des cratères profonds comme des étangs occupaient l’espace où se dressaient autrefois les maisons et les magasins, des fosses remplies de poussière, de briques et de métal, où seuls des lambeaux de tissu et quelques matelas suggéraient que des gens avaient vécu ici. Ailleurs, les décombres des bâtiments effondrés s’empilaient. Des tombes pour ceux qu’ils avaient écrasés.
Au début, lorsque les dragons étaient arrivés, les gens avaient dit qu’ils les laisseraient bientôt tranquilles et qu’ils pourraient alors reconstruire, comme ils l’avaient fait auparavant. Mais ils étaient revenus jour après jour. Implacables, leurs boules de feu martelaient le sol, brûlaient la terre et réduisaient tout en poussière. Sami ne voyait aucun moyen de reconstruire quoi que ce soit. Tout comme les éclats du miroir brisé devant lui, on pouvait les réassembler, mais ce ne serait plus jamais le même miroir. En passant devant, il aperçut le reflet de son corps maigre, sale et échevelé, il sursauta. Il tendit la main vers Ismail et agrippa son maillot de football.
Ils se déplacèrent dans l’ombre, hors de vue des détecteurs. Sami entendit des voix. En regardant autour de lui, il aperçut un groupe de gens, blotti dans une vieille boutique aux vitres brisées et au cadre de porte tordu et plié sur lui-même. Leurs lèvres bougeaient rapidement en prière, tous se tenaient par la main. Sami aurait aimé que sa mère et son père soient encore là pour prier avec lui.
Ils s’arrêtèrent là où les ombres finissaient. Ismail désigna ses oreilles. Sami l’entendait, lui aussi : le vrombissement d’un détecteur. Son cœur battait à tout rompre, comme si des boules de feu explosaient dans sa poitrine. La main d’Ismail, qu’il tenait, le réconforta. Le bourdonnement s’intensifia. Il ne pouvait pas le voir, mais il savait quand même où il se trouvait grâce à la poussière et aux papiers qui volaient au sol sous l’effet du vent créé par ses pales. Sami enfouit sa tête dans le dos d’Ismail alors que le bourdonnement emplissait ses oreilles. Des images de sa famille morte envahirent son esprit, accompagnées de la peur que la même chose lui arrive.
Le détecteur passa lentement au-dessus d’eux, à la recherche de quelque chose.
« Il est parti », dit Ismail, après la minute la plus longue que Sami eut l’impression d’avoir vécue. Il relâcha son étreinte. Ils ne perdirent pas une seconde, Ismail les guida hors de l’ombre, à travers la route dégagée, puis dans une ruelle. Il faisait si sombre que Sami trébuchait sans cesse sur des cailloux et Dieu sait quoi d’autre. Ismail l’aider à garder son équilibre. Un peu plus loin, Sami entendit un grognement. Puis un autre.
« Istena, Sam », dit Ismail en tendant le bras devant lui. Dans la pénombre, Sami distinguait le blanc des yeux et des dents découvertes. Des chiens, à moitié affamés, à moitié fous. Ils se tenaient debout au-dessus d’une masse informe.
Ismail ramassa un poteau métallique et le brandit devant lui comme s’il s’agissait d’une épée. « Il faut passer. Reste derrière moi, d’accord ? »
Sami ne chercha pas à discuter. Il saisit la main tendue d’Ismail et tous deux commencèrent à avancer en se serrant contre le mur en face de là où se trouvaient les chiens. L’un d’eux aboya, grogna et bondit. Ismail fit tournoyer le poteau dans sa direction. Le chien recula en montrant les crocs. Ils saisirent leur chance pour s’enfuir. Sami se retourna et vit les chiens qui déchiquetaient une jambe.
Ils arrivèrent sur une place où les bâtiments s’étaient effondrés sur eux-mêmes, remplissant l’espace vide de décombres. Quelques jours auparavant, ils étaient passés par là et tout était encore debout. Une pelleteuse gisait sur le côté au sommet du monticule, son grand bras métallique tendu vers le ciel comme un soldat mourant. Ses chenilles étaient brisées et brûlées par le feu. Ceux qui étaient piégés en dessous le resteraient, s’il y avait encore des survivants. Ismail contourna le grand bras jaune et se précipita sur une route juste derrière. Sami le suivit de près.
« Tu sens cette odeur de sel, Sami ? » Un faible sourire se dessina sur le visage couvert de suie d’Ismail tandis qu’il repoussait ses longs cheveux ondulés derrière ses oreilles. Avant l’arrivée des dragons, il rêvait de ressembler à Mo Salah, mais ses mèches étaient désormais couvertes de graisse et de poussière.
Sami ne sentait pas le sel, mais la brise sur ses joues était fraîche, épurée de l’odeur de bois brûlé, de chair carbonisée, de pourriture, de sang et de mort. Elle sentait la liberté. Les lèvres de Sami se courbèrent en un sourire. Mais celui-ci disparut aussi vite que tant d’autres avant lui dans cet endroit.
Les rugissements des dragons remplirent l’air de la nuit. Ils lançaient leurs boules de feu qui sifflaient dans les airs. Les grondements sourds, les détonations et le fracas des briques et du mortier confirmaient qu’ils avaient frappé. Le sol tremblait, menaçant l’équilibre de Sami, et le ciel sombre s’illuminait de la lueur rouge orangé du feu.
Des cris et des hurlements résonnaient dans les rues. Ils furent rapidement étouffés par d’autres dragons qui passaient au-dessus de leurs têtes. D’autres boules de feu tombèrent du ciel. Ismail attrapa la main de Sami et le tira en avant. Il était inutile de crier. Tout ce que Sami pouvait entendre, c’était le sifflement des dragons, l’explosion des boules de feu et les secousses qui faisaient trembler et tomber la ville. Mais les deux frères continuaient d’avancer. Des larmes coulaient sur les joues de Sami. La peur lui serrait le cœur et paralysait ses jambes. Mais Ismail continuait de le tirer, le tenant fermement par la main, comme leur père l’avait fait.
Un autre groupe de dragons passa en rugissant. Avant qu’ils aient eu le temps de se mettre à l’abri, Sami se retrouva à terre, les oreilles bourdonnantes. De la poussière obstruait sa bouche déjà sèche. Il se frotta les yeux pour enlever les grains de sable. Des panaches de fumée l’entouraient.
« Sami !, cria Ismail.
— Ici, parvint-il à répondre. Son frère apparut à travers la fumée, tel un héros de film d’action.
— Ça va ?
— Je crois que oui.
— Ces salauds n’arrêtent pas de larguer des bombes. Tu peux continuer à avancer ou tu veux que je te porte ?
— Je peux marcher. »
Il s’était écorché les genoux et les coudes, mais il n’était pas blessé. Il ne pouvait pas en dire autant de ceux qui se trouvaient dans le bâtiment touché par la boule de feu. Alors que la poussière se dissipait, Sami vit les flammes faire rage dans la partie supérieure d’un immeuble situé à moins de 20 mètres. Dans la rue devant lui, les briques et le mortier d’un côté de l’édifice s’étaient effondrés en formant un énorme monticule qui leur barrait le passage.
« On peut passer par là », dit Ismail en montrant quelque part à droite et en reprenant la tête du mouvement. Sami savait qu’Ismail était déterminé à les faire sortir de là, à trouver un endroit sûr. Ils en parlaient chaque soir pour essayer de se distraire du froid et de la faim. Son frère disait qu’ils devaient aller vers l’ouest, là où il n’y avait ni dragons ni sorciers aux armes bruyantes. Là-bas, les gens vivaient en paix. Ils allaient à l’école et au travail, ils pouvaient rire et jouer avec leurs amis et leur famille dans les parcs et sur les plages. Sami faisait confiance à Ismail et ne doutait pas qu’il disait la vérité, cela lui donnait de l’espoir et le rendait tout excité d’imaginer pouvoir vivre une vie différente et paisible. Mais le plus difficile était d’y arriver.
Un tas de béton brisé, de plâtre et de barres de fer tordues jonchait la route étroite et leur barrait le passage. Il n’y a pas si longtemps, escalader un obstacle comme celui-ci aurait été un jeu pour Ismail et leurs amis, ils auraient cherché à voir jusqu’où ils pouvaient aller. Mais plus aujourd’hui. Leurs mains couvertes de saleté étaient écorchées et coupées. Et dans l’obscurité, il était difficile de voir les objets tranchants cachés parmi les débris. Ismail passa le premier, choisissant un chemin sûr pour grimper et traverser, aidant Sami quand il en avait besoin.
« Une fois que nous aurons franchi cet obstacle, la mer sera juste devant nous », dit Ismail, toujours optimiste. Sami aimait cela chez lui. En le tenant fermement, son frère le souleva pour lui faire franchir un autre gros morceau de roche. Ils grimpèrent sur d’autres morceaux de béton à l’aide d’un poteau en fer, et arrivèrent enfin au sommet. Entre deux bâtiments calcinés et sans toit, ils aperçurent le sable pâle et les vagues de la mer, qui scintillaient d’une lueur orange en reflétant les flammes.
« On y est presque », dit Sami, un sourire sur ses lèvres gercées.
Au-dessus de leurs têtes, un détecteur vrombit, et son sourire s’évanouit. Il leva la tête vers ses yeux clignotants et ses lames vrombissantes qui menaçaient de le tuer à tout moment. Il s’élança vers le haut, hors de vue, et le bourdonnement cessa. Le silence était ce qu’ils redoutaient tous, car cela signifiait que le détecteur avait trouvé le prochaine cible des dragons et des sorciers.
« Cours ! », cria Ismail.
Ensemble, ils dévalèrent les rochers et les décombres, les dragons se mirent à rugir au-dessus d’eux, les boules de feu explosèrent et firent trembler le monde autour d’eux. Mais Sami se concentra sur ses pas, s’assurant de ne pas trébucher ni glisser. Lorsqu’ils atteignirent le bas de la falaise, Ismail lui saisit la main et ils coururent vers la plage. Alors que les derniers bâtiments disparaissaient de leur vue, Sami aperçut un bateau en bois qui tanguait sur l’eau, il était tellement plein que les vagues venaient lécher le haut de ses flancs. Des femmes tenaient des enfants dans leurs bras, des hommes en portaient certains sur leurs épaules ou dans le dos.
Les dragons fondirent sur eux.
« Dépêche-toi, Sami ! », dit Ismail en lâchant sa main. Il sprinta dans le sable, laissant son frère derrière lui. Luttant contre ses larmes, lui courut aussi vite qu’il le pouvait, poussé par un mélange de panique et d’espoir qui lui serrait le cœur. Un homme dans l’eau leur fit signe de se dépêcher. Sami ne put retenir ses cris plus longtemps.
Mais personne ne les entendit.
Les dragons rugirent et foncèrent dans les airs. Des boules de feu sifflèrent en tombant. Les flammes consumèrent tout devant lui. Tous ces visages, tous ces yeux qui le regardaient, remplis de l’espoir de pouvoir s’échapper et d’être en sécurité, n’étaient plus qu’une vision de l’enfer. Le sable fouettait le visage de Sami. La chaleur l’envahit. Il perdit Ismail de vue, puis il se sentit voler en arrière, le souffle coupé lorsqu’il heurta le sol sablonneux.
Sami entendit des pleurs. Un bébé. Il reconnut ce bruit. C’était sa cousine, Amal. Elle était née pendant l’été, avant l’arrivée des dragons, sa première petite cousine. Il n’avait jamais vu quelqu’un d’aussi petit. Elle ne pleurait pas de douleur, ni de peur. Ses pleurs se transformèrent en rires, ce qui le fit sourire. Mais ce rire s’estompa, remplacé par un bourdonnement monotone qui lui transperçait le crâne. Il sentit des mains sur son visage, qui le tapotaient et le poussaient. Il ouvrit les yeux et vit une demi-douzaine d’hommes étranges qui le regardaient, le visage presque entièrement couvert.
« Il est vivant , dit l’un d’eux.
— Ish, parvint à dire Sami. Amal. »
Ils l’ignorèrent. « Vite, emmenez-le dans les tunnels avant qu’ils ne reviennent. »
« Ish », marmonna Sami encore et encore.
Les hommes l’attrapèrent par les bras et les jambes et le soulevèrent. Une douleur fulgurante envahit son corps. Il hurla.
« Son corps est plein de shrapnels », dit un homme. Sami n’avait jamais entendu ce mot auparavant, mais cela l’effraya. Ses cris s’intensifièrent et il appela Ismail de toutes ses forces.
« Sami ! » La voix d’Ismail couvrit tous les autres bruits. Essayant de chasser le sable qui lui obstruait les yeux, Sami chercha son frère, chercha son maillot de football. Il était là. Son visage était couvert de sang et de suie noire.
« Sami ! Il va bien ? », demanda Ismail à l’un des hommes qui le portaient. Il attrapa la main de Sami.
« Il devrait s’en sortir si on arrive à le sortir d’ici. Aide-nous, petit. »
Les dragons hurlèrent à nouveau dans les airs. Ceux qui portaient Sami se mirent à courir, se dirigeant vers l’abri qu’offrait un bâtiment. Des boules de feu explosèrent au loin, leur bruit s’atténuant à mesure qu’ils s’enfonçaient dans le bâtiment et descendaient des escaliers menant à un sous-sol.
« Est-ce qu’on va bientôt échapper aux dragons, Ismail ?, demanda Sami en rassemblant ses forces.
— Oui, Sami. »
On disait que les dragons vivaient dans des fosses où ni la lumière ni l’amour ne les touchaient. S’aventurer dans l’obscurité n’effrayait plus Sami comme c’était le cas avant. Peut-être en apprendrait-il davantage sur eux, sur leur façon de ne rien ressentir, sur leur façon d’infliger la douleur comme ils le lui avaient fait, comme ils l’avaient fait à sa famille.
Puis, un jour, quand il serait assez grand, il pourrait contre-attaquer.
Traduit de l’anglais par Marion Beauchamp-Levet
