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Dans la digne lignée des auteurs de littérature de la bureaucratie (tels que Kafka ou Foucault), Shady Lewis, un romancier égyptien, rompt avec de nombreuses conventions britanniques en osant parler de couleurs de peau plutôt que de classes dans son analyse de la société. Le résultat est comme un trajet de métro haut en surprises, rempli d’humour noir et du surréalisme de l’expérience des immigrants au Royaume-Uni.
On the Greenwich Line, un roman de Shady Lewis
Peirene Press 2025
ISBN 9781908670953
« Dans cette ville, les gens comme nous resteront toujours entre deux mondes. Ni ici, ni là-bas. »
Avec un pied de chaque côté du méridien de Greenwich, les personnages de Shady Lewis dans On The Greenwich Line (Sur le Méridien de Greenwich) philosophent sur l’expérience des immigrants au Royaume-Uni. Il s’agit d’une identité aussi arbitraire et abstraite que le méridien lui-même, une ligne invisible qui traverse l’est de Londres et qui, selon les conventions de l’impérialisme britannique, divise le monde en deux parties : l’Orient et l’Occident.
Une bureaucratie labyrinthique, des identités marquées par l’entre-deux et, par-dessus tout, une attente interminable : telles sont les conditions que Lewis décrit au sein du système d’immigration anglais.
Son roman, qui se déroule en quelques jours, suit un narrateur anonyme qui dérive dans la monotonie de son travail dans les services sociaux britanniques, tout en étant confronté à une responsabilité inattendue : organiser les funérailles de Ghiyath, un réfugié syrien, à la demande de son ami en Égypte.

Le narrateur accepte cette tâche à contrecœur, mais elle bouleverse peu à peu sa conception de la vie et de la mort, elle ébranle l’indifférence et l’ennui avec lesquels il aborde au départ l’histoire du réfugié. L’odyssée impossible de Ghiyath pour fuir la Syrie, qui s’étend sur plusieurs pages, de même qu’il traverse plusieurs pays, échappe à l’exécution, endure la torture et survit à des catastrophes naturelles et humaines, ne suffit étonnamment pas à toucher le narrateur. Après tout, « il existe un million d’histoires similaires, voire identiques, et au final, cela devient ennuyeux ».
Le narrateur de Lewis aborde ces histoires, même les plus horribles, avec un détachement sarcastique, un ton qui finira par définir la voix sombre mais souvent très drôle du roman. En tant que rouage de la machine défaillante du logement social britannique à l’ère de l’austérité, il se retrouve complice d’un système qui perpétue le désespoir, à chaque attribution d’un logement temporaire. Lewis s’inspire largement de sa propre expérience en tant qu’immigrant égyptien employé par le National Health Service, à un poste qu’il a occupé pendant de nombreuses années. On The Greenwich Line s’inspire tout particulièrement des journaux intimes que l’auteur a tenus lorsqu’il travaillait dans un foyer pour sans-abri à Londres. Publié à l’origine en arabe, la traduction anglaise de Katherine Halls rend parfaitement le ton caustique de Lewis.
Ce qui horrifie vraiment le narrateur, c’est la simplicité et la solitude de la mort de Ghiyath. Le jeune homme est décédé tranquillement, seul dans sa chambre, son corps découvert quelques jours plus tard par son colocataire. Le narrateur est terrifié par cette banalité, ironique au regard de la vie incroyablement risquée du réfugié. Ce malaise fait écho à sa vie professionnelle, où son travail consiste à maintenir le calme, au milieu de la monotonie de l’attente, des personnes qui ont vécu des tragédies inimaginables.
Après que le gouvernement conservateur a réduit le budget du logement social de plus de moitié en 2010, le système s’est restructuré pour gérer la pénurie. Avec un million de personnes toujours sur liste d’attente, la bureaucratie s’est allongée pour devenir un processus interminable et exaspérant, comme l’écrit Lewis dans son roman :
Cette longue procédure administrative a contraint les demandeurs à vivre pendant des années dans des logements temporaires et dans une pauvreté permanente. Nourris par leur foi dans l’État providence et par l’espoir que la procédure aboutirait au résultat souhaité, ils ont gardé espoir tout au long du processus, espoir ayant pour symbole le formulaire de demande jaune.
L’attente n’est pas réservée à ceux qui cherchent un logement social, puisque les funérailles de Ghiyath sont également suspendues, prises dans un système où même la mort nécessite des formalités administratives interminables. Dès les premières pages du roman, la responsabilité morbide des arrangements funéraires est introduite et presque immédiatement reportée, le narrateur retourne à sa vie quotidienne, troublé par cette confrontation avec la mortalité.
Humour et tragédie
On The Greenwich Line est un court roman qui suit la vie du narrateur pendant une courte période. Pour autant, Lewis parvient à plonger ses lecteurs dans l’esprit errant de son protagoniste, entremêlant dans sa prose des souvenirs d’Égypte, des rêves troublants et de longues observations sociales. C’est à travers ce récit sinueux que le ton sarcastique de Lewis ressort le plus fortement. Au-delà de ses commentaires sociaux acerbes et de ses réflexions poignantes sur la vie et la mort, On the Greenwich Line est d’un humour implacable.
Dans un long passage, le narrateur réfléchit au fait que la plupart des gens le prennent pour un musulman, alors qu’il est un chrétien égyptien. Il explique cela en disant : « La plupart des gens étaient bien intentionnés et niaient simplement que je n’étais pas musulman parce que cela perturbait l’ordre strict qui régissait leur monde. Je ne pouvais pas leur en vouloir. » Ce racisme omniprésent est recadré par le narrateur comme un autre processus bureaucratique, mais qui ne trouve pas, lui, son origine dans la paperasserie, mais dans les raccourcis mentaux auxquels les gens ont recours pour naviguer au milieu de leurs propres préjugés.
Au fil du temps, le narrateur se rend compte avec ironie qu’il se conforme à ces préjugés : il arrête de boire avec ses collègues pour économiser de l’argent, adopte une alimentation halal à cause de ses brûlures d’estomac et commence même à jeûner pendant le ramadan, à la fois pour soulager ses problèmes gastriques et par résignation surréaliste. « C’était beaucoup plus confortable pour tout le monde autour de moi, explique le narrateur, cela leur a permis de retrouver leur tranquillité d’esprit et de rétablir l’image du monde telle qu’elle avait été fixée par les agents de la police aux frontières. »
Lors d’un événement organisé en 2023 à l’Institut du Monde Arabe, Lewis a déclaré qu’il utilisait l’humour pour « désamorcer le drame de nos vies… si nous pouvons rire ensemble du drame, c’est mieux que de prendre en pitié la tragédie des gens ». Cette philosophie sous-tend le roman, poussant les lecteurs à affronter les absurdités et les souffrances de la vie sans sombrer dans le désespoir.
Lewis a ensuite décrit On The Greenwich Line comme appartenant à une tradition de « littérature administrative », s’inspirant de figures telles que Kafka et Foucault. Mais ce qui distingue ce roman, c’est la manière dont il mêle cette inspiration littéraire au surréalisme de l’expérience des immigrants. Le narrateur de Lewis navigue non seulement dans les rouages cauchemardesques de la bureaucratie étatique, mais aussi dans les absurdités imprévisibles de la vie d’un étranger, où il est tantôt agressé et traité de raciste, tantôt accueilli avec enthousiasme : « Oh, vous avez l’air très égyptien. On dirait que vous sortez tout droit du British Museum ! »
Folie et philosophie
Presque toutes les personnes que rencontre le narrateur sont des immigrants, qu’ils soient bénéficiaires du système de logement, ou les gestionnaires de ce système. Toute la structure bureaucratique semble reposer sur les épaules des migrants qui colmatent les brèches d’un navire que personne d’autre ne veut embarquer. Comme le dit le narrateur, « le nettoyage des décombres de la société, parfois à la recherche de survivants, parfois en complotant pour les maintenir enfouis, n’était pas une tâche à laquelle un Blanc se serait risqué, encore moins ici, pour un salaire aussi bas ».
Lewis aborde la folie de leurs expériences en entourant le narrateur d’un casting de personnages qui se tournent chacun vers leur philosophie personnelle pour donner un sens à leur place dans tout ce qui se passe. Face à l’effondrement structurel, chacun construit sa propre logique, son propre système d’adaptation, sa propre cosmologie privée.
Tous les membres de l’équipe ont une théorie. Pepsi, la seule femme britannique de l’équipe, mais d’origine caribéenne, insiste sur le fait que le narrateur ne peut pas être africain parce qu’il n’est pas noir. Bien qu’elle n’ait jamais mis les pieds sur le continent, elle affirme qu’elle est plus africaine qu’il ne le sera jamais. Sa philosophie personnelle consiste à se couvrir quotidiennement le visage d’une poudre blanche crayeuse. « Dans ce monde, si tu es noir, explique-t-elle, tu n’as que deux options : soit tu t’adaptes et tu blanchis ta peau, soit tu leur ris au nez. » Avec sa poudre blanche, Pepsi fait les deux.
Vient ensuite Kayode, l’infirmier psychiatrique en chef, dont le seul objectif est de travailler jusqu’à la retraite afin de pouvoir retourner au Nigeria et s’acheter une maison avec une piscine dans le jardin. Le narrateur remarque que Kayode regarde sans cesse les photos de cette piscine sur son téléphone, souvent pendant les réunions, comme s’il voulait la faire advenir par la seule force de ses pensées. Kayode est plein d’observations sociales et de philosophies personnelles. L’un de ses nombreux collègues arrive alors que lui et le narrateur se préparent pour une visite de routine afin d’évaluer l’éligibilité de Bénéficiaire A, une femme turque, à une aide au logement. Avant de commencer, Kayode partage une théorie : tous ceux qui travaillent dans le système social sont noirs, et en fait, presque tout le monde dans le monde est noir. « Il y a des Noirs noirs, des Noirs d’Europe de l’Est, des Noirs chinois, des Noirs très noirs… » Mais toute personne qui possède une piscine, ajoute-t-il, est absolument blanche. Selon cette logique, insiste Kayode, il deviendra blanc lui aussi, dès qu’il prendra sa retraite et aura sa piscine.
Il est assez inhabituel d’aborder la question raciale de manière aussi explicite dans les discussions sur les systèmes sociaux britanniques. La convention voudrait que les personnages se préoccupent davantage de la classe sociale, qui peut certes recouper la question raciale, mais rarement avec la même immédiateté ou la même intensité que, par exemple, aux États-Unis. En mettant l’accent sur la race, Lewis déstabilise le fonctionnement attendu du langage au sein de l’hégémonie, même dans sa critique.
Les philosophies personnelles disséminées tout au long de On The Greenwich Line, aussi surréalistes soient-elles, offrent à chaque personnage un moyen de survivre. Qu’il s’agisse de la taxonomie de la négritude de Kayode ou de la poudre blanche de Pepsi, ces idées forment une sorte de résistance contre l’effacement institutionnel. Lewis ne les présente jamais comme des réponses parfaites, mais leur récurrence suggère qu’elles sont des outils essentiels, des moyens de donner un sens, même imparfait, à un monde qui refuse d’en donner.
Purgatoire
Au-delà de l’humour et de l’absurdité de On The Greenwich Line, il y a une atmosphère palpable de purgatoire. Bien sûr, il y a l’attente interminable de ceux qui attendent un logement, mais le narrateur et ses collègues sont également coincés dans un étrange état de limbo.
En ouvrant le roman avec la nouvelle de la mort de Ghiyath, Lewis structure le récit autour d’une forme plus littérale de suspension. Un jeune homme est mort et doit maintenant être enterré. Mais même les morts doivent attendre. Les politiques administratives ont la priorité, et sa famille doit donc patienter : piégée au Caire, dépendante d’une autorité anonyme et sans visage qui décidera si elle pourra voir son fils une dernière fois. Retards, paperasserie, demandes de visa, numéros de dossier : telles sont les dernières frontières de l’impérialisme.
Cette atmosphère dépasse toutefois le cadre de la mort. Pour le narrateur, ses collègues et les nombreux immigrants pris dans les mailles du système social britannique, elle est liée à la perte progressive de leur identité. Ils vivent dans un entre-deux prolongé : ils ne sont pas tout à fait anglais, mais ne peuvent plus retourner chez eux. Rentrer serait humiliant, mais rester signifie s’installer dans une situation difficile à définir. Dans une interview accordée à The National, Lewis explique : « Le narrateur voit aussi que la vie peut être belle en Grande-Bretagne, mais ni lui ni les gens qui l’entourent ne peuvent avoir cette vie. Ils ne peuvent ni vivre bien dans leur pays d’origine, ni avoir une belle vie en Grande-Bretagne. »
Ironiquement, le système bureaucratique offre une sorte de consolation sinistre à travers son ordre froid et méticuleux. Avant de rencontrer Bénéficiaire A, le narrateur imagine sa future mort, sachant que sa vie sera rapidement oubliée et son corps facilement éliminé. Mais l’énorme dossier qu’elle laissera derrière elle ne disparaîtra jamais, il deviendra un emblème de sa vie, la seule trace de son passage sur terre. « Je ressentais de la fierté, voire une certaine exaltation, à l’idée de la tâche que j’allais accomplir, avoue-t-il. J’étais le moyen par lequel cette pauvre femme allait obtenir une certaine immortalité, ou plutôt ce que nous appelions avec humour au bureau sa “postérité administrative”. »
Lewis constate que la mort exerce un pouvoir étrange dans notre monde contemporain. Les gens sont commémorés par des moyens bien plus détaillés que des tombes, qu’il s’agisse de dossiers, de pages Facebook ou d’objets qu’ils ont laissés derrière eux et qui nous hantent. À travers le brouillard de cette attitude surréaliste envers la mortalité, Lewis ponctue son roman de quelques réflexions touchantes sur la vie et la mort. Ces moments peuvent être assez surprenants, car ils contrastent avec le ton sarcastique beaucoup plus familier utilisé par le narrateur. Mais c’est précisément ce contraste qui rend le roman si réussi.
Le Méridien
On The Greenwich Line couvre beaucoup de sujets malgré le peu de temps que nous passons avec ses personnages. Comme le titre l’indique, il s’agit d’un étrange entre-deux, d’un narrateur suspendu entre deux vies et des nombreuses personnes prises au piège dans ce même espace à ses côtés. Le roman traite de l’absurdité de la bureaucratie et de la manière discrète dont les gens apprennent à vivre avec, voire à en dépendre. Il parle de ce que signifie être un immigrant dans un pays impérialiste, et de travailler au sein d’un système qui ne vous accordera jamais vraiment de place.
L’une des qualités de l’écriture de Lewis est qu’il saisit ces contradictions sans apporter de résolutions claires. Son narrateur est à la fois complice et critique, détaché et discrètement ému. Le roman est incisif, drôle et rempli de moments qui oscillent inconfortablement entre empathie et indifférence. Lewis dresse ainsi un portrait brillant des systèmes que nous acceptons et des étranges philosophies que nous construisons pour y survivre.
Traduit de l’anglais par Marion Beauchamp-Levet
