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Aujourd’hui, quelque part à Téhéran, un enfant vit ce que j’ai vécu à Bagdad autrefois : une terreur soudaine et incompréhensible alors que des missiles étrangers s’abattent sur la ville.
Un jour, alors que j’étais enfant à Bagdad pendant la guerre Iran-Irak, ma famille et moi étions en route pour rendre visite à des proches lorsque soudain, la circulation s’est arrêtée et la panique s’est emparée de la foule. Les adultes sont sortis de leur voiture et ont commencé à regarder vers le ciel où des traînées de feu étaient visibles. Une attaque était en cours. Les adultes m’ont pris par la main et nous avons commencé à courir dans tous les sens, frappant aux portes des maisons voisines à la recherche d’un abri. Après plusieurs tentatives, les occupants d’une maison nous ont laissés entrer. Nous sommes restés dans leur cour jusqu’à ce que nous puissions repartir en toute sécurité. Au début, nous avons pensé que l’attaque était le fait des Iraniens, mais nous avons appris plus tard qu’il s’agissait en fait d’Israël, qui bombardait les installations nucléaires irakiennes à Osirak. Cet incident est le souvenir le plus terrifiant que j’ai de la guerre Iran-Irak. Enfant, ce que je n’ai pas compris, c’était comment Israël pouvait agir en toute impunité et pourquoi personne ne pouvait mettre fin à son agression.
Aujourd’hui, plusieurs décennies plus tard, une attaque similaire a eu lieu, mais cette fois-ci en Iran. Quelque part à Téhéran, un enfant vit actuellement ce que j’ai vécu autrefois à Bagdad : une terreur soudaine et incompréhensible alors que des missiles étrangers s’abattent sur la ville. Et tout comme j’ai grandi dans une famille qui détestait la tyrannie de Saddam, beaucoup de ces enfants iraniens sont issus de familles opposées au régime iranien. Mais le traumatisme d’être bombardé par une puissance étrangère laisse des traces qui ne s’effaceront pas aisément.
Je me suis rendu à Bagdad en décembre 2024 pour assister au Festival international de théâtre de la ville. C’était la deuxième fois que j’y retournais en tant qu’adulte, la première remontant à 2019. Le festival était initialement prévu en octobre, mais il a été reporté en raison des craintes que l’escalade de la guerre menée par Israël à Gaza n’embrase toute la région, y compris l’Irak. Ce report a eu un impact considérable sur le caractère « international » de l’événement : de nombreuses troupes européennes se sont retirées en raison de conflits d’agenda ou de problèmes de sécurité, privant ainsi les artistes locaux d’une précieuse occasion de découvrir les traditions théâtrales d’autres pays.
Horse of Murderers, une pièce iranienne visuellement saisissante, était l’une de performances les plus remarquables. Bien que les surtitres aient parfois été lacunaires, on ne pouvait manquer l’atmosphère gothique : les acteurs brandissaient des lampes à la main, pour éclairer leurs visages, les échelles se transformaient en calèches, les corps se métamorphosaient en chevaux. C’était à la fois un conte populaire et un rêve enfiévré. Le récit – une révolte paysanne – était confus et les personnages tendaient vers la caricature avec leurs rires exagérés, mais le jeune public a été captivé par son énergie et son inventivité.
Voir une production iranienne à Bagdad aurait été inconcevable pendant mon enfance. À l’époque, le sentiment anti-iranien en Irak faisait écho à la rhétorique que l’on entend aujourd’hui en Israël. Mais les choses ont changé. Lorsque j’ai visité la mosquée Al-Kadhimiya en 2019, j’ai été frappé par la vue de pèlerins iraniens visitant le site, un guide s’adressait à eux en persan. Ce moment illustrait une alliance nouvelle et complexe.
L’entente actuelle entre l’Iran et l’Irak est une conséquence involontaire de l’invasion américaine de 2003, ce que Chalmers Johnson a appelé le « retour de flamme ». Après la guerre du Golfe de 1991, le président Bush père a autorisé les hélicoptères de Saddam à écraser un soulèvement chiite dans le sud de l’Irak, craignant qu’un État irakien dirigé par les chiites ne se rapproche trop de l’Iran. Lorsque son fils est arrivé au pouvoir, cette prudence a disparu. La vengeance des attaques du 11 septembre était devenue le seul ordre du jour.
En 2002, Benjamin Netanyahu déclarait devant le Congrès américain : « Si vous éliminez Saddam, je vous garantis que cela aura d’énormes répercussions positives dans la région. » Lorsqu’on lui a demandé de donner des preuves de ce constat, il a tergiversé et vaguement fait référence à un livre qu’il avait écrit dans les années 1980. Sa solution pour lutter contre les « régimes terroristes » était simple : recourir à la force.
« Je ne me fais aucune illusion sur le régime iranien. Il est autoritaire, sa répression est brutale et il n’accepte aucune dissidence. Mais si Israël parvient à neutraliser complètement l’Iran, je crains que cela ne supprime aussi le dernier obstacle à la phase finale de la spoliation des Palestiniens. La Nakba de 1948 n’a jamais vraiment pris fin ; elle a simplement évolué. Aujourd’hui, avec Gaza en ruines, le processus s’accélère. »
Ce que Netanyahu entendait par « répercussions positives » était clair, c’était éliminer l’un des principaux adversaires d’Israël. Peu importe qu’un million d’Irakiens aient péri. Peu importe le bain de sang de 2006-2008 ou les ravages causés par Daech entre 2014 et 2019. Peu importe les déplacements de population, l’aggravation du sectarisme, l’anéantissement des institutions irakiennes.
Avec le démantèlement des régimes baasistes en Irak et en Syrie, seul l’Iran se maintient comme contrepoids régional. Le génocide perpétré par Israël à Gaza se poursuit avec une confiance effrayante, soutenue par un bilan de succès stratégiques. Si l’Iran est neutralisé, qui restera pour contester la puissance d’Israël ?
Que nous soyons bien clairs : je ne me fais aucune illusion sur le régime iranien. Il est autoritaire, sa répression est brutale et il n’accepte aucune dissidence. Mais si Israël parvient à neutraliser complètement l’Iran, je crains que cela ne supprime aussi le dernier obstacle à la phase finale de la spoliation des Palestiniens. La Nakba de 1948 n’a jamais vraiment pris fin ; elle a simplement évolué. Aujourd’hui, avec Gaza en ruines, le processus s’accélère.
Ces tensions ne se manifestent pas seulement sur les cartes géopolitiques, mais aussi dans le cœur des Irakiens. Le jour où Israël a frappé les installations nucléaires iraniennes, la critique féministe irakienne Fatima Al-Mohsen a écrit sur Facebook : « Est-il vraiment important pour l’Iran d’avoir un réacteur nucléaire, de répandre des milices et de dominer la région avec sa bravade creuse, alors que ce dont le peuple iranien a vraiment besoin, c’est de nourriture, de démocratie et de liberté ? » Mais le lendemain, lorsque l’Iran a riposté, elle a publié un nouveau message : « Pour la première fois, je ressens de la gratitude et de la fierté… c’est une gifle au visage du criminel Netanyahu et de ses généraux. »
Cette ambivalence est très répandue. L’écrivain irakien Hassan Blasim l’a parfaitement résumée : « Beaucoup d’Irakiens n’ont jamais compris comment Saddam Hussein, malgré ses crimes, est devenu un héros aux yeux de certains simplement parce que ses missiles ont atteint Tel-Aviv. Aujourd’hui, beaucoup acclament les religieux iraniens et ignorent leurs crimes… Lorsque nos valeurs sont forgées dans le feu, nous devenons collectivement schizophrènes. Nous condamnons les meurtres ici et les célébrons ailleurs. » Il ajoute que « la faute en revient à l’Occident, à son projet sioniste et aux dictatures qui n’ont jamais appris à construire des sociétés fortes et réconciliées avec elles-mêmes. J’espère que l’Irak, ce pays blessé et malade, ne sera pas entraîné dans le chaos du sang et de la ruine. »
Le porte-parole des forces armées irakiennes, Sabah Al-Numan, a déclaré que : « Le gouvernement irakien appelle les États-Unis à empêcher toute violation de son espace aérien par des avions israéliens », mais cela n’a pas empêché Israël de commettre ces violations. Le pays se sent encouragé à ignorer le droit international, car il est protégé par les États-Unis et leurs alliés, y compris le pays dont j’ai la nationalité : la Grande-Bretagne, qui continue de fournir à Israël des pièces pour ses avions F35 et de partager ses renseignements.
Le romancier irakien et professeur à la New York University, Sinan Antoon, a republié un extrait d’un essai datant de septembre 2024 après l’attaque d’Israël contre l’Iran, qualifiant Israël de « Sparte des temps modernes, une société et un État fondés sur la guerre, ses valeurs et sa culture ». Antoon soutient ouvertement les manifestations étudiantes contre le génocide à Gaza. Il est resté ferme dans sa solidarité, même lorsque les universités ont pris des mesures pour faire taire les dissidents.
Lorsque l’attaque contre l’Iran a eu lieu, j’ai été ramené à mes souvenirs d’enfance. Mais ce n’est pas la première fois que j’ai l’impression que l’histoire se répète. Les images horribles qui nous parviennent de Gaza me rappellent celles que j’ai vues dans le magazine Newsweek de mon père, montrant les corps gonflés d’enfants palestiniens assassinés lors des massacres de Sabra et Chatila en 1982. C’était avant l’ère des chaînes d’information en continu et des réseaux sociaux, et c’est peut-être précisément parce que ces images n’étaient pas omniprésentes qu’elles m’ont autant marqué.
Deux de mes pièces sur la Palestine ont été produites — Love, Bombs and Apples et And Here I Am — et je travaille actuellement sur plusieurs projets, directement ou indirectement liés à la lutte palestinienne, qui, je l’espère, finiront par arriver jusqu’au public. Alors que j’effectuais des recherches pour une nouvelle pièce radiophonique sur la Nakba, j’ai été plus que jamais frappé par le profond sentiment de trahison que ressentent de nombreux Palestiniens envers les gouvernements arabes – y compris celui de l’Irak – parce qu’ils n’ont pas empêché leur spoliation et ont depuis capitulé devant Israël de manière de plus en plus honteuse. En tant qu’artiste, je me suis donné pour mission de m’exprimer en solidarité avec le peuple palestinien, d’utiliser toute l’influence dont je dispose pour témoigner et résister au silence.
Israël est comme un homme élégamment habillé, qui de temps à autre, bat la femme qu’il a épousée de force. Il justifie chaque coup : elle lui a désobéi, elle l’a provoqué, c’est pour son bien. Les voisins entendent les cris. Ils secouent la tête, mais ne disent rien, de peur qu’il ne s’en prenne à eux ensuite. Et au fil du temps, sa violence envers sa femme s’intensifie et elle ne s’arrêtera pas tant qu’il ne l’aura pas tuée ou qu’elle, incapable de contenir sa rage davantage, ne se retournera pas contre lui.
traduit de l’anglais par Marion Beauchamp-Levet
