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L'été et ses flammes sont derrière nous, nous dit-on. Ce n’est qu’une partie de la vérité, mais elle est tout de même bienvenue. Il semble également régner une atmosphère plus légère dans le pays. Je garde l’œil ouvert mais je ne vois rien de plus.
Je ne sais pas !
Ces quelques mots si simples qui se déclinent en une grande variété d’expressions en arabe — ma’barif, ‘ilmi ‘ilmak, ma ‘arfeh shi, ma fahmeeen shi… Aujourd’hui, au Levant, nous les utilisons souvent. En Palestine surtout. Ils sont devenus notre échappatoire dans cette période aussi quotidienne qu’inhabituelle. Si on ne les répète pas encore en Israël, c’est peut-être parce que ce dilemme existentiel est plus récent là-bas. Mais cela ne saurait tarder, lorsque Gaza sera autorisée à rouvrir ses portes.
Je ne sais pas. Cette expression est toutefois trompeuse. Elle semble trahir un tempérament trop alangui pour fournir plus qu’un seul instant de réflexion, mais elle évoque en réalité une psychologie en proie à la tourmente. Dans les affres du chaos, vous n’êtes pas censé savoir. Vous ne pouvez pas savoir.
Certains d’entre nous compensent par un bavardage effréné. Mais nulle part l’avenir n’est évoqué avec plus qu’une faible lueur d’espoir. Une lueur dans les yeux, pas dans le cœur, celle de la perspicacité, pas de l’espoir. Esperanza est désormais enlacée par des chants tristes, jusqu’à ce que les cieux nous dévoilent une autre saison. Nous l’attendons avec impatience, tour à tour anxieux et enthousiastes. C’est ce que nous devons faire, de peur que notre optimisme ne se révèle être un nouvel exercice d’aveuglement.
Nous nous disons qu’il faut profiter de ce répit, au moins pour un temps, ou jusqu’à la prochaine vague. C’est ce que nous faisons, à Beyrouth, au son des drones israéliens dans le ciel et au rythme de la musique dans les rues. C’est ce que nous faisons lors de vernissages d’expositions magnifiques et de cocktails élégants, dans les cafés animés l’après-midi, lors des déjeuners de travail dans des restaurants tranquilles, à la salle de sport le matin.
Le sud est en difficulté, nous le savons tous. Il vacille, brisé, d’un raid israélien à l’autre, complètement exposé. Il souffre des graves inégalités qui affligent des régions entières de nos territoires abandonnés. De l’indifférence que l’État réserve à ceux qu’il ne peut ou ne veut pas soutenir. Beaucoup d’entre nous ressentent sa douleur, comme nous le ferions pour un membre cher de notre famille, d’autres haussent les épaules comme s’il s’agissait d’un autre pays. Hélas, c’est une vieille histoire libanaise.
Mais du répit, s’il vous plaît, qu’importe ce qu’il vaut, murmurons-nous – avec honte ou avec joie. Tel a été notre réconfort au Levant depuis notre plus tendre enfance, même si la promesse de ce mot est devenue si élimée que nous ne pouvons même plus en tisser un hamac émotionnel pour y faire une sieste l’après-midi.
Comme de bons élèves, nous commençons à nous réjouir des bonnes choses qui nous restent, en assortissant chacune de ses mises en garde : un répit du génocide et de la famine à Gaza, mais pas des tourments et du chagrin. Pas de ceux-là. Pas pour l’éternité. Un répit, peut-être, de l’annexion officielle de la Cisjordanie par Israël, mais pas de l’apartheid. Pas de l’effacement accéléré, des gangs de colons et de leurs facilitateurs dans l’armée.
Un répit des attaques israéliennes massives contre Nabatiyeh, Mays al-Jabal et Yarine au Liban, et contre Tartous, Alep et Da’raa en Syrie, pour ne citer que quelques exemples parmi les innombrables villages, villes et métropoles sinistrés. Mais pas des missiles et des drones, de leur bruit et de leur violence ; pas des mères, des pères et des enfants brûlés vifs dans des voitures incendiées sur les petites routes et les autoroutes. Pas de l’occupation israélienne non plus ; des morceaux de nous-mêmes au Liban, de plus gros morceaux d’eux en Syrie.
Jamais de répit de cet Israël !
Nos autres maux, ceux qui ressemblent à des maladies incurables, ne nous laissent jamais de répit non plus. Non pas parce qu’il n’existe aucun remède, mais parce que, tout comme pour les patients démunis, on nous refuse le droit d’y avoir accès. Ces maux ne sont pas plus anciens que le commencement des temps, comme le dit notre vieille et paresseuse expression, mais ils sont plus anciens que cette jeunesse qui rend notre vieille région éternellement jeune. Ces malheurs sont l’héritage de chaque génération, sans aucune raison valable que je puisse utiliser pour les justifier.
Il n’y a pas d’échappatoire aux dures réalités et aux questions qu’ils imposent. N’est-ce pas ? À la suite des effusions de sang et des destructions causées à Gaza et au Liban, en Syrie, en Iran et au Yémen, quel effondrement des communautés et des États ! quelle absence de leadership et quelle omniprésence de la tyrannie : non seulement la tyrannie des régimes, mais aussi la tyrannie de la conquête, de la cruauté, de l’ineptie, et la tyrannie de la pauvreté sous toutes ses formes, la pire d’entre elles étant la pauvreté de l’empathie.
Aujourd’hui, le Hamas et le Hezbollah sont seuls et isolés. Est-il vraiment utile de tergiverser à ce sujet ? Face à l’agression incessante d’Israël, les populations ont besoin de respirer, de panser leurs plaies et de se reconstruire. Elles doivent le faire en trouvant les voies nécessaires entre leurs fragiles habitats, leur patrie, plus vaste, et même le monde entier, et sans lesquelles elles ne peuvent tout simplement pas se rétablir. Comment le débat sur le sens même de la résistance après un sacrifice aussi énorme peut-il ne pas commencer par cette dure réalité ? Pas seulement pour le Hamas et le Hezbollah, mais pour nous tous, Levantins solitaires.
Car aujourd’hui, nos régimes sont, eux aussi, très affaiblis. Il n’y a certainement aucun sens à ergoter là-dessus non plus. Incapables de gouverner sérieusement, ils compensent par des réformes de substitution, par la sécurité et par le contrôle. Comment nos sociétés brisées peuvent-elles se relever dans le vide entre ces insuffisances scandaleuses et ces défis qui nous déconcertent ?
Ainsi, les détails de nos difficultés nous prennent au dépourvu, comme une averse. Dans une étendue d’univers minuscules et désordonnés que nous avons longtemps construits – certains par conviction, beaucoup par nécessité, au gré des guerres –, nous vivons toujours sans vision ni projet pour une personnalité collective cohérente et confiante.
Cela a été et reste notre situation. Nous y reconnaissons tous les dangers et toutes les opportunités d’un monde qui refuse de se stabiliser, et nous nous mettons au travail pour esquiver les premiers et chercher des solutions aux secondes. S’agit-il d’un acte de résistance ou d’une forme d’acquiescement ? Ou les deux, conformément aux paradoxes qui nous animent ? Je me pose cette question depuis longtemps.
Honnêtement, je ne parviens à me satisfaire d’aucune réponse.

Sur un autre sujet
Je suis sur le point de terminer la lecture du livre de Robert Malley et Hussein Agha, intitulé Tomorrow is Yesterday. Ces deux hommes ont, bien sûr, été les principaux négociateurs du processus de paix d’Oslo, également connu sous le nom de « tapis roulant ». Du côté américain, Robert Malley a été un négociateur acharné, bien que souvent rejeté et frustré, sous deux présidents américains : Bill Clinton et Barack Obama. Du côté palestinien, Hussein Agha a eu le malheur (du moins à mon avis) d’être le conseiller en chef de Yasser Arafat et de son successeur, Mahmoud Abbas.
Ce livre est une chronique bien écrite, perspicace et sincère de l’échec. Il offre un contexte essentiel à la catastrophe qui se déroule actuellement en Israël-Palestine.
Ezra Klein et Peter Beinart ont chacun interviewé Malley et Agha pour leurs podcasts respectifs. Ces conversations sont très instructives, vous aurez envie de les écouter toutes les deux. Écoutez-les ici et ici.
Lisez cet article en arabe dans Al Quds.
Traduit de l’anglais par Marion Beauchamp-Levet

