Ziad Rahbani : la naissance d’une légende du jazz libanais

Homage to Ziad Rahbani by Loulou Bsat (courtesy of the artist IG).

8 AUGUST 2025 • By Diran Mardirian

Select Other Languages French.

Diran Mardirian revient sur la vie et l’héritage laissé par Ziad Rahbani ainsi que sur l’histoire de celui qui lui a fait découvrir le jazz, transformant ainsi le paysage musical libanais.

Le sein était posé sur la table basse, parmi des piles de feuilles de notes, des bobines 8 pistes, des paquets de cigarettes écrasés et de grands cendriers débordants.

Ziad et mon père — que tout le monde, y compris moi, appelait Chico — m’observaient avec un sourire narquois dans les yeux.

— Viens ici, Blondie, m’a appelé Ziad, puis, voyant que j’hésitais : Shou ? Fee shee ?

— Non, il n’y a rien, marmonnai-je.

Il échangea un regard amusé avec Chico, puis me demanda si je voulais le toucher.

— Toucher quoi ?, demandai-je en feignant l’innocence.

— El bizz.

Près d’un demi-siècle plus tard, j’ai toujours cette fâcheuse tendance à rougir violemment quand je suis gêné.

Des éclats de rire, puis un ordre : « Appuie sur le téton. »

Je regardai papa, qui me fit signe vers le sein. Il était grandeur nature, magnifiquement formé et doté d’un téton parfait.

Je appuyai dessus et sursautai lorsqu’un son strident retentit dans le salon.

Des éclats de rire retentirent tandis que ma rougeur me brûlait le visage et me faisait transpirer.

« Je te taquine, Blondie, dit Ziad en ébouriffant mes mèches blondes. Viens, je pense que tu préféreras une autre pièce. »

Je le suivis dans le couloir jusqu’à une porte qu’il ouvrit en grand. Plusieurs claviers, dont un piano électrique, des guitares, des instruments que je reconnaissais mais dont j’ignorais la fonction, et une batterie.

Ziad a immédiatement remarqué mon regard furtif de désir, le même que celui que j’avais posé sur la poitrine.

— Tu aimes la batterie, hein ?

— Oui ! J’adore…, commençai-je. Je ne me souvenais plus du mot arabe pour « rythme », alors je l’ai dit en anglais.

— Iqa’, a dit Ziad.

— Oui !

— Tiens, laisse-moi baisser le tabouret pour toi, dit-il avant de s’exécuter.

Il ferma la porte derrière lui avec un clin d’œil, et la pièce sembla se rétrécir. Puis, elle se décompressa lorsque Ziad rouvrit la porte pour me rassurer et me dire que je pouvais jouer à ma guise, la pièce était insonorisée, je ne dérangerais donc pas les hommes de ZIDA au travail.



C’était Ziad. Irrévérencieux, avec un sens de l’humour à la limite du méchant, mais aussi attentif, réfléchi et intéressé par les petites gens. Au Liban, personne ne l’appelle Ziad Rahbani. Tout le pays le connaît par son prénom. Dites Ziad, et tout le monde sait de qui vous parlez.

Ziad l’enfant prodige, Ziad le dramaturge, Ziad le compositeur.

Le parrain du jazz libanais, le communiste, la personnalité publique et politique, l’homme.

Ziad.

Et c’est dans cette dernière fonction que je l’ai rencontré pour la première fois.



Né en 1956 dans la banlieue tranquille d’Antelias, au nord de Beyrouth, Ziad n’a pas grandi dans un foyer ordinaire. Sa mère, c’est Fairuz, la diva libanaise par excellence, dotée d’une voix unique reconnue dans tout le monde arabe et au-delà. Son père, Assi Rahbani, s’est fait un nom avec son frère Mansour en tant que figures emblématiques du théâtre musical folklorique libanais. Les frères Rahbani et Fairuz sont devenus les vedettes de la scène prestigieuse du Festival de Baalbeck au Liban, qui, à son apogée, a accueilli des noms illustres tels qu’Ella Fitzgerald, Nina Simone et Miles Davis. Ils ont reçu un accueil tout aussi enthousiaste lors de leurs rares incursions sur la scène internationale, faisant découvrir leur art à la diaspora libanaise (et bien au-delà). Fairuz et les frères Rahbani sont devenus des icônes libanaises et les premiers ambassadeurs culturels du pays à travers le monde.

Aîné d’une fratrie de trois enfants, Ziad a très tôt montré un penchant pour la musique. Il jouait du piano et a commencé à composer dès son adolescence. Assi a été victime d’une hémorragie cérébrale en 1972, et Ziad, alors âgé de seulement 16 ans, a pris le relais avec ses propres compositions, qui ont été intégrées dès 1973 aux pièces de théâtre très populaires mettant en vedette Fairuz. La même année, il fait ses débuts en tant que dramaturge avec la pièce Sahriyye. Se déroulant dans un café rural, elle présente une intrigue simple, parfaite pour une comédie musicale, dans laquelle le propriétaire du café rivalise avec le prétendant de sa fille pour savoir qui a la plus belle voix. Elle est rapidement suivie par Nazl El Sourour (L’auberge du bonheur), son premier véritable chef-d’œuvre. C’est ainsi qu’il fait son entrée sur la scène en tant qu’auteur de chansons immortelles, mais surtout en tant que personnalité publique, visionnaire qui prévoit l’avenir et met en garde contre celui-ci avec son humour caustique caractéristique. Dans la pièce, Ziad incarne un joueur malchanceux qui, après avoir été chassé par sa femme, cherche refuge dans l’auberge du titre, qui est rapidement envahie par des miliciens qui prennent tout le monde en otage. Un an plus tard, en 1975, la guerre civile libanaise éclatait et le pays tout entier était condamné au même sort que les otages de l’auberge.

En 1977, Ziad sort un album intitulé Bil Afrah (Pour la fête), sous le label Philips Liban. Philips était l’une des trois boîtes de production en activité à l’époque dans le petit Liban, ce qui en dit long sur la culture musicale hors du commun de ce pays. Cet album exceptionnel est très rare et très recherché. Ziad avait réuni un véritable Who’s Who des musiciens libanais pour jouer ses compositions avec lui, et le résultat était résolument old school, mais avec une touche ludique qui le distinguait des autres œuvres similaires.

Malgré la qualité exceptionnelle de ses compositions jusqu’à ce moment-là, une tempête se préparait dans l’âme de Ziad, qui était sur le point de prendre un virage à 180 degrés qui allait stupéfier le monde entier.



ZIDA Records a vu le jour en 1978 à Hamra.

Pour ceux qui ne le savent pas, Hamra était la principale artère de la partie occidentale de Beyrouth, lorsque la ville était divisée par la guerre civile. Selon les stéréotypes, l’ouest de Beyrouth était le quartier musulman, par opposition à l’est, majoritairement chrétien, mais Hamra était en fait le véritable Beyrouth occidental : cosmopolite et multiconfessionnel, avec plusieurs universités voisines et une scène commerciale et culturelle animée cohabitant avec un milieu clandestin et militariste.

Par exemple : Miles Copeland était le grand patron de la CIA à l’ambassade américaine dans le quartier balnéaire d’Ain el-Mreisse, à deux pas du célèbre St. George Hotel and Yacht Club, lieu légendaire et repaire d’espions tout droit sorti d’un roman de Le Carré. Dans les années 1960, son fils Stewart était un client régulier de Chico’s, le magasin de disques éponyme de mon père, avant de devenir le batteur du groupe légendaire The Police. La rumeur disait que Chico avait brièvement fréquenté sa sœur. On y était : sexe, espionnage et rock “n” roll.

Hamra, baby !

Chico Records a été fondé en 1964 au bout de la rue Hamra. Dirigé par mon père, véritable créateur de tendances, le magasin est rapidement devenu un haut lieu de la scène musicale. Les swinging sixties avaient désormais une adresse, et Ziad allait bien sûr devenir l’un de ses principaux visiteurs. Il y était souvent présent à partir de 1976 environ. Souhaitant explorer un univers musical qui lui était inconnu, on lui a recommandé Chico. Et c’est chez Chico’s que Ziad Rahbani allait trouver sa vocation musicale.

Chaque jour, après l’école, mon frère aîné Paul et moi faisions un saut au magasin. La plupart du temps, Ziad était là, avec Chico qui installait une bobine sur une platine pour passer un morceau de jazz endiablé, puis il passait à une cassette avec un autre morceau tout aussi savoureux. C’était un tourbillon d’exubérance et d’idées qui naissaient à deux. Bien que je n’aie jamais été au courant des conversations qui ont donné naissance à ce projet, Ziad et Chico sont arrivés à la conclusion que, premièrement, il y avait un potentiel pour un son jazz typiquement libanais et, deuxièmement, qu’il fallait un groupe solide pour le porter. Chico et Ziad ont donc fondé le label ZIDA, avec mon père comme producteur et Ziad comme génie musical. À chaque nouvelle visite, mon frère Paul et moi voyions le projet prendre de l’ampleur, avec l’arrivée de nouveaux musiciens et artistes tels que le chanteur et compositeur populaire de gauche Khaled el Habre, le saxophoniste Toufic Farroukh et Issam Hajj Ali, un guitariste accompli, pour n’en citer que quelques-uns. Bientôt, les garçons étaient prêts à commencer l’enregistrement.

Au début de l’année 1979, mon père, Ziad et toute une troupe de musiciens se sont rendus à Athènes pour enregistrer le premier album qui allait sortir sous le label ZIDA Records. La guerre rendait la situation à Beyrouth trop instable pour y enregistrer, sans parler du manque d’infrastructures pour une production d’une telle envergure. Fruit de nombreuses heures de réflexion, d’improvisation, d’écriture et de réécriture, l’album Abu Ali est largement considéré comme le chef-d’œuvre jazzistique de Ziad. Il marque l’entrée bruyante et exubérante du jazz libanais sur la scène musicale mondiale, ainsi que les débuts d’un son qui allait consolider la réputation de Ziad en tant que visionnaire musical.

Sans doute le meilleur crossover oriental funk qui existe, Abu Ali est toujours aussi frais et excitant aujourd’hui qu’il y a près de 50 ans. Ziad avait composé un morceau instrumental épique de 13 minutes, s’inspirant des artistes soul afro-américains qui avaient perfectionné leur art, mais il était allé jusqu’à l’orchestration complète. Pensez à la reprise de « Masterpiece » des Temptations par Grover Washington Jr. Ces morceaux sont encore aujourd’hui des mines d’or pour le sampling, car la musique était si bien produite et brillante. Abu Ali est tout aussi remarquable, avec une production fantastique toujours saluée par les experts.


Zia Rahbani avec Fairouz, sa mère. Chico est derrière Fairouz sur la droite (avec l’aimable auorisation de Diran Mardirian)

Les garçons de ZIDA, Chico et Ziad, étaient accompagnés par la crème de la crème des musiciens libanais, tels que Setrak Sarkissian, gourou libano-arménien des percussions, et Joseph Karkour au nay, en plus des déjà mentionnés Farroukh au saxophone et Hajj Ali à la guitare. Un orchestre complet composé d’instruments à cordes et à vent était prêt à jouer. Même le crooner Joseph Sakr s’était joint à eux, venant spécialement d’Athènes pour chanter une seule phrase : « Waynak Ya Abu Ali ? » (Où es-tu, Abu Ali ?). Aujourd’hui encore, l’expression sur le visage des personnes qui écoutent ce morceau pour la première fois n’a pas de prix ! Le projet était si ambitieux et complexe, et Ziad était tellement perfectionniste, que la facture a fini par être exorbitante. Je me souviens très bien de la nuit où le téléphone a sonné à une heure inhabituelle et des hochements de tête sérieux de ma mère tandis qu’elle écoutait son interlocuteur. Elle s’est ensuite précipitée dans notre minuscule débarras en criant à Paul de l’aider à descendre sa valise. Le lendemain matin, elle était dans le premier avion pour Athènes. Plus tard, j’ai appris qu’elle était partie là-bas avec toutes ses économies pour aider à renflouer les garçons et mener à bien la production. Ma mère, la sage-femme secrète d’Abu Ali. Cette méga-production s’est avérée être le moment Icare de ZIDA Records, mais cela est venu plus tard.

Dès lors, le son de Ziad est devenu distinctement jazz. Un jazz libanais, une création qui lui est presque entièrement propre. Parallèlement à Abu Ali, ZIDA Records a sorti un enregistrement de la pièce musicale phare de Ziad, Bennesbeh Labokra, Shou? (Et demain ?). À mon humble avis, Bennesbeh, l’œuvre la plus aboutie de Ziad, combine de manière poignante tous les talents de l’artiste : critique social, dramaturge, compositeur, humoriste, rêveur, prophète, amoureux blessé, homme du peuple et, surtout, parrain du jazz libanais.



Et il continua à placer la barre de plus en plus haut. En 1979, il écrivit et composa Wahdon, un album qui fit l’effet d’un tremblement de terre, recrutant Fairuz elle-même dans le groupe de jazz. À seulement 22 ans, Ziad, avec l’aide de son producteur, mon père, réussit à transformer Fairuz, LA Fairuz, vénérée depuis des décennies du golfe Persique à l’Afrique de l’Ouest et au-delà en tant que chanteuse classique, en artiste de jazz. Sur Wahdon, Ziad réécrit et réarrange la chanson « Bosta », initialement interprétée par Joseph Sakr sur la bande originale de Bennesbeh. Sur une partition funky accompagnée d’une section de cuivres, Fairuz chante cette petite chanson irrévérencieuse qui raconte l’histoire d’un groupe de personnes voyageant en bus d’un village de montagne libanais à un autre, et le monde entier a pu l’entendre comme jamais auparavant. Wahdon est un chef-d’œuvre qui combine Bosta avec la chanson titre, une mélodie mélancolique, typiquement folklorique, mais là encore embellie par les touches jazz divines et les arrangements funky de Ziad.



Le pouvoir de Ziad était tel que même Fairuz, l’icône, s’est réinventée. Ziad a fait suivre Wahdon de l’excellent Maarifti Feek, qui mettait également en vedette la voix de sa mère. Une fois encore, les chansons sont devenues instantanément des classiques, et continuent de le prouver : « Li Beirut » (Pour Beyrouth), un hommage poignant à une ville mourante, et « Keefak Inta », une analyse mélancolique de certains aspects difficiles de la relation de Ziad avec sa mère. Près de cinquante ans plus tard, le jazz de Ziad fait l’envie de nombreux labels de rééditions vinyles et se vend toujours comme des petits pains.

Le jazz libanais avait fait ses débuts triomphants, mais tout le reste du pays connaissait un déclin dramatique. Le déclenchement de la guerre civile en 1975 a chassé Ziad d’Antelias, où il s’était installé, pour s’établir définitivement à Beyrouth-Ouest, dans le quartier de Hamra. C’était une décision naturelle et nécessaire pour un communiste déclaré. Malgré la guerre civile et l’invasion israélienne du Sud-Liban en 1978, l’optimisme régnait encore à la fin des années 1970, et l’ambiance générale était bon enfant, aussi contre-intuitif que cela puisse paraître. Lorsque la guerre civile a éclaté, les gens, en particulier les militants de gauche comme Ziad, avaient le sentiment de faire partie d’un mouvement de libération plus large. Un mouvement qui devait finalement garantir la liberté des Palestiniens – et plus largement celle des Arabes – face à l’emprise de l’impérialisme occidental.

Mais le siège, le bombardement et l’invasion de Beyrouth-Ouest par Israël en 1982 ont tout fait basculer. Les massacres et les violences ont été si horribles qu’ils ont poussé le conservateur Ronald Reagan à exhorter les Israéliens à mettre fin à leurs attaques. L’OLP a été bannie du Liban, et le Liban, débarrassé de la résistance palestinienne et donc de la principale raison d’être de la guerre civile, a sombré dans une guerre totale, cynique, meurtrière et désormais qualifiée à juste titre de guerre civile. L’espoir s’est évanoui, la bonhomie est devenue une chose du passé.

Ziad a écrit deux pièces au début des années 80 : Film Amerki Tawil (Un film américain) et Shee Feshil (Échec). Cette dernière, pour la première fois, ne comportait aucune chanson. Cela en disait long, car le désespoir avait pris le dessus. Hamra, que Ziad adorait et avait adopté comme chez lui, est devenue une relique brisée et délabrée de ce qu’elle était autrefois, ses rues sans lumière et ses coins encombrés de montagnes d’ordures. L’ouest de Beyrouth était en proie au chaos, l’armée syrienne, qui avait mis le pied au Liban en 1976, avec l’aide des politiciens corrompus et perfides du pays, nous tenait désormais fermement à sa merci. Les différentes milices se sont divisées en factions de plus en plus petites, jusqu’à ce que les sectes s’affrontent entre elles. La guerre civile a finalement pris fin avec la signature de l’accord de Taëf en 1990, mais les mois qui ont précédé ont été parmi les plus meurtriers et les plus horribles de toute la guerre.

Ziad persévéra néanmoins et produisit Houdou Nisbi en 1985 (réédité depuis en vinyle et acclamé par la critique). Son titre, qui signifie « calme relatif », fait référence à la situation sécuritaire souvent rapportée dans les flashs d’information à la radio. Comme d’habitude, l’album comprenait plusieurs classiques instantanés, dont la chanson d’amour empreinte de conscience de classe « Bala Wala Shi » (Sans rien). Peu après la fin de la guerre, Ziad a produit deux pièces de théâtre, Laoula Foshat El Amal (Si ce n’était l’insistance de l’espoir) et Bikhsous El Karame Wil Shaab El ‘Anid (À propos de la dignité et du peuple obstiné), qui se sont succédé rapidement. Également dépourvues de chansons, elles étaient pleines de sarcasme et d’amertume. Une amertume profonde. À cette époque, il avait déjà subi plusieurs chocs. Il avait vécu un mariage désastreux, assisté à la fin du communisme et à la chute de l’Union soviétique, vu l’avènement d’un nouvel ordre mondial et les prémices de la période néolibérale effrénée qui a suivi la guerre au Liban. Alors que le reste du pays était perdu dans le brouillard de l’euphorie d’après-guerre, Ziad a une fois de plus vu clair dans le jeu et, une fois de plus, il avait vu juste.


C’est dans cette période d’après-guerre que Ziad, la figure politique et publique, est apparu. Alors que sa production créative et ses performances live se faisaient de plus en plus rares, la voix de Ziad continuait néanmoins à se faire entendre et à résonner auprès de la majorité silencieuse, qui était également de plus en plus désillusionnée par cette époque de reconstruction effrénée. Les rares interviews qu’il accordait à cette époque ont été reprises à l’infini longtemps après leur diffusion, et son penchant pour les « je vous l’avais bien dit » s’est accru au fil des ans. Le pays était en proie à un programme néolibéral, et il l’a immédiatement perçu pour ce qu’il était. Et, comme toujours pour Ziad, la Palestine restait la question centrale, pour paraphraser le grand John Pilger, aujourd’hui disparu, d’autant plus qu’Israël, avec ses soutiens impérialistes fanatiques, restait (et reste) une menace persistante et continue.

Cela peut sembler cliché, mais Ziad correspondait vraiment (et avait également cultivé) l’image de l’homme ordinaire. Il adorait les manoushes, ces délicieuses galettes fraîchement cuites au thym ou au fromage, idéales pour le petit-déjeuner. Il prenait les services (taxis collectifs) comme tout le monde. Il buvait – et comment ! – au Baromètre, le petit bar communiste niché au bout de la rue Makhoul, où un portrait en noir et blanc de lui ornait le mur. Il était la voix la plus authentique de Youssef Moyen, dont il était lui-même le spécimen le plus humble. Il est resté fermement ancré dans la réalité, mais tout le reste – sa ville, sa maison – changeait rapidement. Beyrouth était reconstruite sans pitié, mais à quelle image ? Et à quel prix, tant matériel qu’humain ? Toute l’œuvre de Ziad consistait à remettre en question ce qui se cachait sous la surface et à inciter les autres à faire de même. Et ce n’était pas seulement le Liban qui se transformait en un territoire hostile à ses habitants ordinaires. La deuxième invasion et la destruction de l’Irak par les États-Unis ont eu des répercussions dans toute la région. La Syrie a brûlé dans une guerre civile féroce et le Liban a succombé à une série d’effondrements si humiliants qu’ils ont laissé le pays tout entier à bout de souffle. Tout cela a eu des conséquences sur Ziad. Il s’est lentement replié sur lui-même, et sa voix s’est faite de plus en plus faible, jusqu’à ce que son silence devienne assourdissant.


« Qu’est-ce qu’il peut bien me vouloir à une heure aussi matinale ? » me suis-je demandé en voyant le nom d’un vieil ami clignoter sur mon portable.

— Allô ?

— Ziad est mort. 

Tout comme l’assassinat de JFK, qui avait plongé les États-Unis dans le deuil national, tous les Libanais se souviendront désormais à jamais où ils se trouvaient lorsqu’ils ont appris la nouvelle concernant Ziad.

Je venais d’arriver au travail et j’étais en train de préparer mon café au lait. J’ai posé le téléphone et j’ai regardé autour de moi le magasin encore vide, les piles de disques et les chaînes hi-fi en vente. Chico Records reste un pilier de Hamra, même si le nouveau magasin se trouve à deux pas de l’emplacement d’origine. C’est là que j’ai rencontré Ziad pour la première fois, et que Ziad a découvert le jazz – et l’homme qui le lui a fait connaître.

J’ai ressenti beaucoup de choses en apprenant la mort de Ziad. Une profonde tristesse, pour lui, bien sûr, mais aussi pour mon père.

Tout comme Ziad, mon père est décédé à l’âge de 69 ans. Et tout comme Ziad, il est mort à cause de sa propre rébellion. Ziad a refusé la greffe du foie qui aurait pu lui sauver la vie, tout comme mon père a refusé la chimiothérapie qui aurait pu atténuer son cancer.

Trente ans avant sa mort en 2013, mon père s’était brouillé avec Ziad, à tel point qu’il avait fait une dépression nerveuse. Il n’avait plus jamais reparlé à Ziad. Au fil des ans, d’anciens camarades, des acteurs et des musiciens rendaient visite à mon père dans sa boutique. Le sujet de Ziad revenait parfois sur le tapis, mais je ne savais toujours pas ce qui s’était réellement passé. Mon père n’en a jamais parlé. Peu après son décès, j’ai retrouvé deux lettres que Ziad lui avait écrites pour tenter de réparer les dégâts. Elles sont définitivement restées sans réponse. J’ai fini par découvrir la cause profonde de leur rupture, mais ce n’est pas à moi de la raconter. Elle appartient désormais à deux hommes extraordinaires qui ne sont plus parmi nous.

Ce qui importe, c’est que Chico, bien que profondément blessé et incapable de pardonner à Ziad, a néanmoins refusé de nourrir la moindre rancœur envers son vieil ami et n’a jamais dit du mal de lui. Avec le recul et la maturité, je comprends que la rupture de leur relation fraternelle est autant le résultat de leur incroyable dynamique que de l’histoire musicale qu’ils ont écrite ensemble. La complicité créative entre ces deux hommes exceptionnels est désormais légendaire, mais l’extraordinaire a toujours un revers sombre, qui peut rendre cette complicité explosive et destructrice.

Je donne ici ma propre opinion sur la contribution de mon père à la création d’une légende du jazz, mais je n’ai aucun moyen de savoir comment il l’évaluait lui-même, ni comment ce point de vue a été influencé par les tragiques événements qui ont suivi. Il était néanmoins assez badass pour mourir selon ses propres conditions, tout comme il avait vécu et créé. Sans compromis. Tout comme Ziad. Et je me console en pensant qu’il est mort en paix, sachant que ses fils allaient bien, que sa femme lui avait pardonné ses transgressions et qu’il avait payé son dû et ne devait rien à personne. J’espère sincèrement, du fond du cœur, que Ziad est parti avec la même bénédiction.

Je ne me suis pas rendu à au rassemblement improvisé à l’hôpital Fuad Khoury, juste en face du Baromètre, le bar préféré de Ziad. Mais sa composition en dit long sur qui était Ziad. J’ai étudié les vidéos. Cette foule ? C’était le Liban. Le Liban que tous les Libanais souhaitent voir se concrétiser. Tout un éventail de personnes, de toutes confessions, de tous horizons, se tenait là, sous un soleil de fin juillet brûlant, pour faire ses adieux à notre Ziad avec une grande dignité. Sa mère, Fairuz, a reçu les condoléances avec tout autant de dignité, tandis que les grands de ce monde affluaient pour rendre hommage à la légende vivante et pleurer son fils, la légende disparue trop tôt. Même le Hezbollah, dans un geste inhabituel, a publié un communiqué pour déplorer le décès du dramaturge, artiste de jazz, communiste, athée et buveur invétéré. Si Ziad était généralement très favorable à la Résistance, il n’en était pas moins farouchement critique à l’égard du Parti de Dieu à plusieurs reprises. Pourtant, ils l’ont pleuré. Oui, Ziad est – était – quelqu’un d’extraordinaire.


Mais la grandeur de Ziad Rahbani ne réside pas dans le fait qu’il se faisait aimer de tous. Elle réside précisément dans le fait qu’il rendait impossible à quiconque de le détester. Même ceux qui, comme Chico, ont été les plus touchés par son excentricité (parfois brutale), sa difficulté et/ou son perfectionnisme, avaient du mal à lui en vouloir. Fidèle à lui-même et à ses convictions, Ziad a vécu selon ses principes et en a subi les conséquences. 

Il restera à jamais l’incarnation de son pays, de sa Beyrouth, de son Hamra : imparfait, mais brillant et éclectique, impossible à détester. En un mot, indomptable.

 

**

La Playlist Ziad Rahbani

1- Ana Li Aleyki Mishta’ (Tu me manques. Formulé d’une manière que seul Ziad sait faire) – Nazl El Sourour (bande originale) : Une énergie brute et turbulente, dans le style populaire libanais.

2- ‘Ayshi Wahda Balak (Elle vit loin de toi) – Bennesbeh Labokra… Shou ? (bande originale) : Avertissement sarcastique sur un amour mal placé.

3- Wahdon (Seul) – Wahdon (album) : Hommage du poète libanais Talal Haidar aux combattants de la résistance palestinienne, chanté par Fairuz.

4- Abu Ali – Abu Ali (album) : Superstar incontestée du jazz oriental.

5- Musical Introduction #2 – bande originale de Bennesbeh : Une pure beauté musicale, brillamment doublée par les éclats de rire des acteurs pendant les répétitions.

6- Bala Wala Shee (Sans rien) – Houdou Nisbi (album) : Sans doute la chanson d’amour la plus sincère de Ziad, écrite pour l’actrice Carmen Lebbos, avec qui il a eu une longue liaison vouée à l’échec.

7- Li Beirut (Pour Beyrouth) – Maarifti Feek (album) : L’hommage de Fairuz à sa ville souffrante, impossible à écouter sans verser une larme.

8- Bosta (Bus) – bande originale de Bennesbeh et Wahdon : Le grand Joseph Sakr a chanté la version originale, Fairuz a chanté la version remaniée et funky. Les deux sont magnifiques.

 

Traduit de l’anglais par Marion Beauchamp-Levet

Diran Mardirian

Diran Mardirian is the owner and operator of Chico Records, a Hamra fixture and Beirut’s premiere destination for musicians and music afficionados since 1964.

Join Our Community

TMR exists thanks to its readers and supporters. By sharing our stories and celebrating cultural pluralism, we aim to counter racism, xenophobia, and exclusion with knowledge, empathy, and artistic expression.

Learn more

RELATED

Book Reviews

Rewriting Beirut’s “Bad Boy Architect” Bernard Khoury

9 JANUARY 2026 • By Bridget Peak
Rewriting Beirut’s “Bad Boy Architect” Bernard Khoury
Columns

The Whispers Of Nadia Tueni and Maroun Baghdadi

5 DECEMBER 2025 • By Amal Ghandour
The Whispers Of Nadia Tueni and Maroun Baghdadi
Columns

Dear Souseh: Stuck Between Families

24 OCTOBER 2025 • By Lina Mounzer
Dear Souseh: Stuck Between Families
Film

A Love Letter to the Ghosts of Armenian Cinema

17 OCTOBER 2025 • By Jim Quilty
A Love Letter to the Ghosts of Armenian Cinema
Film Reviews

New Documentaries from Palestine, Sudan, Afghanistan, and Iran

12 SEPTEMBER 2025 • By Yassin El-Moudden
New Documentaries from Palestine, Sudan, Afghanistan, and Iran
Editorial

Why Out of Our Minds?

5 SEPTEMBER 2025 • By Lina Mounzer
Why <em>Out of Our Minds</em>?
Centerpiece

Trauma After Gaza

5 SEPTEMBER 2025 • By Joelle Abi-Rached
Trauma After Gaza
Art & Photography

Ali Cherri’s show at Marseille’s [mac] Is Watching You

15 AUGUST 2025 • By Naima Morelli
Ali Cherri’s show at Marseille’s [mac] Is Watching You
Essays

Ziad Rahbani: The Making of a Lebanese Jazz Legend

8 AUGUST 2025 • By Diran Mardirian
Ziad Rahbani: The Making of a Lebanese Jazz Legend
Essays

When the Wound Sings: Israelis Quote Poet Yahia Lababidi

18 JULY 2025 • By Yahia Lababidi
When the Wound Sings: Israelis Quote Poet Yahia Lababidi
Featured Artist

Syria and the Future of Art: an Intimate Portrait

4 JULY 2025 • By Arie Amaya-Akkermans
Syria and the Future of Art: an Intimate Portrait
Arabic

Jawdat Fakreddine Presents Three Poems

20 MAY 2025 • By Jawdat Fakhreddine, Huda J. Fakhreddine
Jawdat Fakreddine Presents Three Poems
Film Reviews

Contretemps, a Bold Film on Lebanon’s Crises

16 MAY 2025 • By Jim Quilty
Contretemps, a Bold Film on Lebanon’s Crises
Essays

Arabic Jazz and Yazz Ahmed: A Music Between Homelands

2 MAY 2025 • By Gabriel Polley
Arabic Jazz and Yazz Ahmed: A Music Between Homelands
Art

Between Belief and Doubt: Ramzi Mallat’s Suspended Disbelief

11 APRIL 2025 • By Marta Mendes
Between Belief and Doubt: Ramzi Mallat’s Suspended Disbelief
Essays

Heartbreak and Commemoration in Beirut’s Southern Suburbs

7 MARCH 2025 • By Sabah Haider
Heartbreak and Commemoration in Beirut’s Southern Suburbs
Book Reviews

Maya Abu Al-Hayyat’s Defiant Exploration of Palestinian Life

20 DECEMBER 2024 • By Zahra Hankir
Maya Abu Al-Hayyat’s Defiant Exploration of Palestinian Life
Book Reviews

Barrack Zailaa Rima’s Beirut Resists Categorization

6 DECEMBER 2024 • By Katie Logan
Barrack Zailaa Rima’s <em>Beirut</em> Resists Categorization
Art

In Lebanon, Art is a Matter of Survival

22 NOVEMBER 2024 • By Nada Ghosn
In Lebanon, Art is a Matter of Survival
Film

The Haunting Reality of Beirut, My City

8 NOVEMBER 2024 • By Roger Assaf, Zeina Hashem Beck
The Haunting Reality of <em>Beirut, My City</em>
Essays

Between Two Sieges: Translating Roger Assaf in California

8 NOVEMBER 2024 • By Zeina Hashem Beck
Between Two Sieges: Translating Roger Assaf in California
Fiction

The Last Millefeuille in Beirut

4 OCTOBER 2024 • By MK Harb
The Last Millefeuille in Beirut
Film

Soudade Kaadan: Filmmaker Interview

30 AUGUST 2024 • By Jordan Elgrably
Soudade Kaadan: Filmmaker Interview
Theatre Reviews

Festival Arabesques Fetes Arab Arts for Cultural Diversity

30 AUGUST 2024 • By Laëtitia Soula
Festival Arabesques Fetes Arab Arts for Cultural Diversity
Book Reviews

Nabil Kanso: Lebanon and the Split of Life—a Review

2 AUGUST 2024 • By Sophie Kazan Makhlouf
Nabil Kanso: <em>Lebanon and the Split of Life</em>—a Review
Fiction

“We Danced”—a story by MK Harb

5 JULY 2024 • By MK Harb
“We Danced”—a story by MK Harb
Fiction

“Paris of the Middle East”—fiction by MK Harb

1 APRIL 2024 • By MK Harb
“Paris of the Middle East”—fiction by MK Harb
Poetry

“The Scent Censes” & “Elegy With Precious Oil” by Majda Gama

4 FEBRUARY 2024 • By Majda Gama
“The Scent Censes” & “Elegy With Precious Oil” by Majda Gama
Essays

“Double Apple”—a short story by MK Harb

4 FEBRUARY 2024 • By MK Harb
“Double Apple”—a short story by MK Harb
TMR 37 • Endings & Beginnings

“The Summer They Heard Music”—a short story by MK Harb

3 DECEMBER 2023 • By MK Harb
“The Summer They Heard Music”—a short story by MK Harb
Fiction

Huda Fakhreddine’s A Brief Time Under a Different Sun

3 DECEMBER 2023 • By Huda J. Fakhreddine, Rana Asfour
Huda Fakhreddine’s <em>A Brief Time Under a Different Sun</em>
Fiction

“The Followers”—a short story by Youssef Manessa

3 DECEMBER 2023 • By Youssef Manessa
“The Followers”—a short story by Youssef Manessa
Art & Photography

War and Art: A Lebanese Photographer and His Protégés

13 NOVEMBER 2023 • By Nicole Hamouche
War and Art: A Lebanese Photographer and His Protégés
Featured Artist

Mohamed Al Mufti, Architect and Painter of Our Time

5 NOVEMBER 2023 • By Nicole Hamouche
Mohamed Al Mufti, Architect and Painter of Our Time
Art & Photography

Middle Eastern Artists and Galleries at Frieze London

23 OCTOBER 2023 • By Sophie Kazan Makhlouf
Middle Eastern Artists and Galleries at Frieze London
Theatre

Lebanese Thespian Aida Sabra Blossoms in International Career

9 OCTOBER 2023 • By Nada Ghosn
Lebanese Thespian Aida Sabra Blossoms in International Career
Books

Fairouz: The Peacemaker and Champion of Palestine

1 OCTOBER 2023 • By Dima Issa
Fairouz: The Peacemaker and Champion of Palestine
Fiction

“Kaleidoscope: In Pursuit of the Real in a Virtual World”—fiction from Dina Abou Salem

1 OCTOBER 2023 • By Dina Abou Salem
“Kaleidoscope: In Pursuit of the Real in a Virtual World”—fiction from Dina Abou Salem
Books

“Sadness in My Heart”—a story by Hilal Chouman

3 SEPTEMBER 2023 • By Hilal Chouman, Nashwa Nasreldin
“Sadness in My Heart”—a story by Hilal Chouman
Film

The Soil and the Sea: The Revolutionary Act of Remembering

7 AUGUST 2023 • By Farah-Silvana Kanaan
<em>The Soil and the Sea</em>: The Revolutionary Act of Remembering
Arabic

Reviving the Nay Tradition in Jordan

10 JULY 2023 • By Reem Halasa
Reviving the Nay Tradition in Jordan
Beirut

“The City Within”—fiction from MK Harb

2 JULY 2023 • By MK Harb
“The City Within”—fiction from MK Harb
Cities

In Shahrazad’s Hammam—fiction by Ahmed Awadalla

2 JULY 2023 • By Ahmed Awadalla
In Shahrazad’s Hammam—fiction by Ahmed Awadalla
Arabic

Inside the Giant Fish—excerpt from Rawand Issa’s graphic novel

2 JULY 2023 • By Rawand Issa, Amy Chiniara
Inside the Giant Fish—excerpt from Rawand Issa’s graphic novel
Art & Photography

Newly Re-Opened, Beirut’s Sursock Museum is a Survivor

12 JUNE 2023 • By Arie Amaya-Akkermans
Newly Re-Opened, Beirut’s Sursock Museum is a Survivor
Beirut

Remembering the Armenian Genocide From Lebanon

17 APRIL 2023 • By Mireille Rebeiz
Remembering the Armenian Genocide From Lebanon
Book Reviews

War and the Absurd in Zein El-Amine’s Watermelon Stories

20 MARCH 2023 • By Rana Asfour
War and the Absurd in Zein El-Amine’s <em>Watermelon</em> Stories
Fiction

“Counter Strike”—a story by MK HARB

5 MARCH 2023 • By MK Harb
“Counter Strike”—a story by MK HARB
Fiction

“Mother Remembered”—Fiction by Samir El-Youssef

5 MARCH 2023 • By Samir El-Youssef
“Mother Remembered”—Fiction by Samir El-Youssef
Essays

More Photographs Taken From The Pocket of a Dead Arab

5 MARCH 2023 • By Saeed Taji Farouky
More Photographs Taken From The Pocket of a Dead Arab
Cities

The Odyssey That Forged a Stronger Athenian

5 MARCH 2023 • By Iason Athanasiadis
The Odyssey That Forged a Stronger Athenian
Latest Reviews

A new series in France, Raï Is Not Dead, Celebrates the Genre

20 FEBRUARY 2023 • By Melissa Chemam
A new series in France, <em>Raï Is Not Dead</em>, Celebrates the Genre
Beirut

The Curious Case of Middle Lebanon

13 FEBRUARY 2023 • By Amal Ghandour
The Curious Case of Middle Lebanon
Beirut

Arab Women’s War Stories, Oral Histories from Lebanon

13 FEBRUARY 2023 • By Evelyne Accad
Arab Women’s War Stories, Oral Histories from Lebanon
Interviews

Hardi Kurda: Archiving the Sounds of Northern Iraq

5 FEBRUARY 2023 • By Melissa Chemam
Hardi Kurda: Archiving the Sounds of Northern Iraq
Book Reviews

Sabyl Ghoussoub Heads for Beirut in Search of Himself

23 JANUARY 2023 • By Adil Bouhelal
Sabyl Ghoussoub Heads for Beirut in Search of Himself
Art

On Lebanon and Lamia Joreige’s “Uncertain Times”

23 JANUARY 2023 • By Arie Amaya-Akkermans
On Lebanon and Lamia Joreige’s “Uncertain Times”
Fiction

Broken Glass, a short story

15 DECEMBER 2022 • By Sarah AlKahly-Mills
<em>Broken Glass</em>, a short story
Book Reviews

Fida Jiryis on Palestine in Stranger in My Own Land

28 NOVEMBER 2022 • By Diana Buttu
Fida Jiryis on Palestine in <em>Stranger in My Own Land</em>
Columns

For Electronica Artist Hadi Zeidan, Dance Clubs are Analogous to Churches

24 OCTOBER 2022 • By Melissa Chemam
For Electronica Artist Hadi Zeidan, Dance Clubs are Analogous to Churches
Film

Ziad Kalthoum: Trajectory of a Syrian Filmmaker

15 SEPTEMBER 2022 • By Viola Shafik
Ziad Kalthoum: Trajectory of a Syrian Filmmaker
Essays

Kairo Koshary, Berlin’s Egyptian Food Truck

15 SEPTEMBER 2022 • By Mohamed Radwan
Kairo Koshary, Berlin’s Egyptian Food Truck
Essays

Exile, Music, Hope & Nostalgia Among Berlin’s Arab Immigrants

15 SEPTEMBER 2022 • By Diana Abbani
Exile, Music, Hope & Nostalgia Among Berlin’s Arab Immigrants
Art & Photography

16 Formidable Lebanese Photographers in an Abbey

5 SEPTEMBER 2022 • By Nada Ghosn
16 Formidable Lebanese Photographers in an Abbey
Film

Two Syrian Brothers Find Themselves in “We Are From There”

22 AUGUST 2022 • By Angélique Crux
Two Syrian Brothers Find Themselves in “We Are From There”
Columns

A Palestinian Musician Thrives in France: Yousef Zayed’s Journey

22 AUGUST 2022 • By Melissa Chemam
A Palestinian Musician Thrives in France: Yousef Zayed’s Journey
Film

Lebanon in a Loop: A Retrospective of “Waves ’98”

15 JULY 2022 • By Youssef Manessa
Lebanon in a Loop: A Retrospective of “Waves ’98”
Columns

Why I left Lebanon and Became a Transitional Citizen

27 JUNE 2022 • By Myriam Dalal
Why I left Lebanon and Became a Transitional Citizen
Fiction

Rabih Alameddine: “Remembering Nasser”

15 JUNE 2022 • By Rabih Alameddine
Rabih Alameddine: “Remembering Nasser”
Film

Saeed Taji Farouky: “Strange Cities Are Familiar”

15 JUNE 2022 • By Saeed Taji Farouky
Saeed Taji Farouky: “Strange Cities Are Familiar”
Fiction

Dima Mikhayel Matta: “This Text Is a Very Lonely Document”

15 JUNE 2022 • By Dima Mikhayel Matta
Dima Mikhayel Matta: “This Text Is a Very Lonely Document”
Fiction

“The Salamander”—fiction from Sarah AlKahly-Mills

15 JUNE 2022 • By Sarah AlKahly-Mills
“The Salamander”—fiction from Sarah AlKahly-Mills
Art & Photography

Film Review: “Memory Box” on Lebanon Merges Art & Cinema

13 JUNE 2022 • By Arie Amaya-Akkermans
Film Review: “Memory Box” on Lebanon Merges Art & Cinema
Beirut

Fairouz is the Voice of Lebanon, Symbol of Hope in a Weary Land

25 APRIL 2022 • By Melissa Chemam
Fairouz is the Voice of Lebanon, Symbol of Hope in a Weary Land
Book Reviews

Joumana Haddad’s The Book of Queens: a Review

18 APRIL 2022 • By Laila Halaby
Joumana Haddad’s <em>The Book of Queens</em>: a Review
Art & Photography

Ghosts of Beirut: a Review of “displaced”

11 APRIL 2022 • By Karén Jallatyan
Ghosts of Beirut: a Review of “displaced”
Columns

Music in the Middle East: Bring Back Peace

21 MARCH 2022 • By Melissa Chemam
Music in the Middle East: Bring Back Peace
Poetry

Three Poems of Love and Desire by Nouri Al-Jarrah

15 MARCH 2022 • By Nouri Al-Jarrah
Three Poems of Love and Desire by Nouri Al-Jarrah
Fiction

Fiction from “Free Fall”: I fled the city as a murderer whose crime had just been uncovered

15 JANUARY 2022 • By Abeer Esber, Nouha Homad
Fiction from “Free Fall”: I fled the city as a murderer whose crime had just been uncovered
Columns

Sudden Journeys: From Munich with Love and Realpolitik

27 DECEMBER 2021 • By Jenine Abboushi
Sudden Journeys: From Munich with Love and Realpolitik
Comix

Lebanon at the Point of Drowning in Its Own…

15 DECEMBER 2021 • By Raja Abu Kasm, Rahil Mohsin
Lebanon at the Point of Drowning in Its Own…
Comix

How to Hide in Lebanon as a Western Foreigner

15 DECEMBER 2021 • By Nadiyah Abdullatif, Anam Zafar
How to Hide in Lebanon as a Western Foreigner
Columns

Sudden Journeys: The Villa Salameh Bequest

29 NOVEMBER 2021 • By Jenine Abboushi
Sudden Journeys: The Villa Salameh Bequest
Music Reviews

Electronic Music in Riyadh?

22 NOVEMBER 2021 • By Melissa Chemam
Electronic Music in Riyadh?
Art

Etel Adnan’s Sun and Sea: In Remembrance

19 NOVEMBER 2021 • By Arie Amaya-Akkermans
Etel Adnan’s Sun and Sea: In Remembrance
Book Reviews

Diary of the Collapse—Charif Majdalani on Lebanon’s Trials by Fire

15 NOVEMBER 2021 • By A.J. Naddaff
<em>Diary of the Collapse</em>—Charif Majdalani on Lebanon’s Trials by Fire
Interviews

The Anguish of Being Lebanese: Interview with Author Racha Mounaged

18 OCTOBER 2021 • By A.J. Naddaff
The Anguish of Being Lebanese: Interview with Author Racha Mounaged
Book Reviews

Racha Mounaged’s Debut Novel Captures Trauma of Lebanese Civil War

18 OCTOBER 2021 • By A.J. Naddaff
Racha Mounaged’s Debut Novel Captures Trauma of Lebanese Civil War
Art & Photography

Displaced: From Beirut to Los Angeles to Beirut

15 SEPTEMBER 2021 • By Ara Oshagan
Displaced: From Beirut to Los Angeles to Beirut
Weekly

World Picks: August 2021

12 AUGUST 2021 • By Lawrence Joffe
World Picks: August 2021
Columns

Beirut Drag Queens Lead the Way for Arab LGBTQ+ Visibility

8 AUGUST 2021 • By Anonymous
Beirut Drag Queens Lead the Way for Arab LGBTQ+ Visibility
Weekly

Heba Hayek’s Gaza Memories

1 AUGUST 2021 • By Shereen Malherbe
Heba Hayek’s Gaza Memories
Art & Photography

Gaza’s Shababek Gallery for Contemporary Art

14 JULY 2021 • By Yara Chaalan
Gaza’s Shababek Gallery for Contemporary Art
Columns

The Semantics of Gaza, War and Truth

14 JULY 2021 • By Mischa Geracoulis
The Semantics of Gaza, War and Truth
Weekly

World Picks: July 2021

3 JULY 2021 • By TMR
World Picks: July 2021
Columns

Lebanon’s Wasta Has Contributed to the Country’s Collapse

14 JUNE 2021 • By Samir El-Youssef
Lebanon’s Wasta Has Contributed to the Country’s Collapse
Columns

Lebanese Oppose Corruption with a Game of Wasta

14 JUNE 2021 • By Victoria Schneider
Lebanese Oppose Corruption with a Game of Wasta
Weekly

War Diary: The End of Innocence

23 MAY 2021 • By Arie Amaya-Akkermans
War Diary: The End of Innocence
Weekly

Beirut Brings a Fragmented Family Together in “The Arsonists’ City”

9 MAY 2021 • By Rana Asfour
Columns

Memory and the Assassination of Lokman Slim

14 MARCH 2021 • By Claire Launchbury
Memory and the Assassination of Lokman Slim
Weekly

Hanane Hajj Ali, Portrait of a Theatrical Trailblazer

14 FEBRUARY 2021 • By Nada Ghosn
Hanane Hajj Ali, Portrait of a Theatrical Trailblazer
TMR 6 • Revolutions

Revolution in Art, a review of “Reflections” at the British Museum

14 FEBRUARY 2021 • By Malu Halasa
Revolution in Art, a review of “Reflections” at the British Museum
TMR 3 • Racism & Identity

Find the Others: on Becoming an Arab Writer in English

15 NOVEMBER 2020 • By Rewa Zeinati
TMR 3 • Racism & Identity

I am the Hyphen

15 NOVEMBER 2020 • By Sarah AlKahly-Mills
I am the Hyphen
World Picks

World Art, Music & Zoom Beat the Pandemic Blues

28 SEPTEMBER 2020 • By Malu Halasa
World Art, Music & Zoom Beat the Pandemic Blues
Beirut

Wajdi Mouawad, Just the Playwright for Our Dystopian World

15 SEPTEMBER 2020 • By Melissa Chemam
Wajdi Mouawad, Just the Playwright for Our Dystopian World
Art

Beirut Comix Tell the Story

15 SEPTEMBER 2020 • By Lina Ghaibeh & George Khoury
Beirut Comix Tell the Story
Editorial

Beirut, Beirut

15 SEPTEMBER 2020 • By Jordan Elgrably
Beirut

It’s Time for a Public Forum on Lebanon

15 SEPTEMBER 2020 • By Wajdi Mouawad
It’s Time for a Public Forum on Lebanon
Book Reviews

Salvaging the shipwreck of humanity in Amin Maalouf’s Adrift

15 SEPTEMBER 2020 • By Sarah AlKahly-Mills
Salvaging the shipwreck of humanity in Amin Maalouf’s <em>Adrift</em>

Leave a Comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *

15 − 9 =

Scroll to Top