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Cutting Through Rocks fait des combats quotidiens d’une femme le portrait de la rébellion résolue de toute une génération.
Tout commence par un « bang ». Un vieux portail récalcitrant refuse de fonctionner correctement, tandis qu’une femme d’âge mûr s’appuie contre le métal, et lutte sans relâche jusqu’à ce qu’il cède à sa volonté. Sara Shahverdi ne se contente pas de réparer son entrée, elle crée sa parfaite entrée en scène. Voilà la séquence d’ouverture si révélatrice de Cutting Through Rocks, un long métrage documentaire qui illustre comment une métaphore peut être bien plus éloquente qu’un dialogue. Ce portail n’est pourtant que le premier des nombreux obstacles d’un autre temps auxquels elle sera confrontée. Rigides, rouillés et inflexibles, tous autant qu’ils sont.
Sara vit dans un petit village iranien où les femmes sont censées quitter l’école dès le début de l’adolescence pour se marier, renoncer à leurs biens et disparaître dans la vie domestique. Mais Sara, elle, est une anomalie. Elle est instruite, divorcée et farouchement indépendante. Vêtue d’une tenue non traditionnelle, elle roule à moto, le visage protégé du vent violent et des regards critiques, toute sa présence est un refus rebelle de se plier aux règles patriarcales. C’est une femme dont la normalité même est considérée comme une menace.
Présenté en avant-première cette année au festival de Sundance, où il a remporté le Grand Prix du jury du cinéma mondial dans la catégorie Documentaire, Cutting Through Rocks retrace les nombreuses années de mobilisation des femmes iraniennes dans leur lutte pour leur émancipation du patriarcat instauré par les mollahs, qui ont suivi les traces de l’ayatollah Khomeini après la révolution iranienne de 1979. Les femmes ont mené ces combats pendant le Mouvement vert de 2009 et ont été repoussées à maintes reprises par la « police des mœurs », mais en 2022, après la mort suspecte de Mahsa Amini suite à son arrestation par les autorités, les femmes, et les hommes qui les aiment, sont à nouveau descendus en force dans la rue. Si, à nouveau, des manifestants sont morts, cette fois, les mollahs ont relâché leur emprise sur la société iranienne, de sorte qu’aujourd’hui, on voit de plus en plus de femmes sans voile dans les rues, affichant ainsi leur indépendance vis-à-vis du hijab et du tchador. Ces changements sociaux se sont également installés dans certaines zones moins peuplées et plus rurales du pays.
C’est dans ce contexte que Cutting Through Rocks a été tourné. Et dès le début, il est clair que Sara Shahverdi est une femme qui n’a pas peur de se battre. Son premier combat survient lorsque ses frères obligent ses sœurs à leur céder leur héritage. Sara les confronte et exige le document. Lorsqu’ils finissent par céder et le lui remettent, elle le déchire sous leurs yeux. C’est le premier signe évident qu’elle est faite d’une autre trempe que les autres, et que tout son entourage le sait.

À partir de là, le film évolue à la manière d’un thriller politique. Sara décide de se présenter aux élections municipales, c’est la première femme à le faire, et, en recueillant les suffrages des femmes et des jeunes, elle remporte le scrutin avec le plus grand nombre de voix. Cette distinction lui donne droit au sceau officiel de la ville, symbole absolu de pouvoir que ses collègues masculins tentent de lui refuser. Elle insiste et obtient gain de cause, personne ne semble vouloir être englouti dans le tourbillon de la mission qu’elle s’est donnée, du moins pour l’instant.
Elle tient sa promesse électorale d’alimenter la ville en gaz naturel, mais pas sans instaurer une règle inédite : tout homme qui souhaite bénéficier du service de gaz doit légalement céder la moitié de ses biens à sa femme. Ce qui commence comme une réforme d’infrastructure devient une révolution menée par une femme seule. Mais tout ne fait que commencer. Dans une autre scène, Sara se rend sur un terrain vague poussiéreux et explique sa vision à un groupe d’ingénieurs et d’ouvriers du bâtiment perplexes : un parc circulaire, contrairement aux parcs carrés traditionnels construits par ses prédécesseurs masculins. La métaphore de Sara, le seul rond dans une ville où règnent les carrés, est presque trop parfaite pour être vraie.
Mais alors que Sara poursuit sa révolution solitaire, le poids écrasant de la tradition commence à ralentir ses efforts, tout comme le rocher ralentit l’ascension de Sisyphe. Elle commence à enseigner aux jeunes filles de la ville à conduire une moto, mais les hommes de leur famille s’interposent et mettent fin à leur convoi. Lorsqu’elle refuse de cautionner la corruption, un membre masculin du conseil municipal exige qu’elle rende le sceau de la ville. Finalement, la pression croissante se transforme en quelque chose de plus inquiétant : un tribunal régional la convoque. Ce qui se passe ensuite est la séquence la plus marquante du film.
Les procédures judiciaires sont filmées clandestinement. Les visages ne sont jamais montrés, le spectateur voit seulement les mains, les chaussures, les ombres. La caméra tremble dans les plans rapprochés, comme si elle filmait quelque chose d’interdit. Les plans deviennent une métaphore effrayante de l’asservissement de l’Iran, un système sans visage qui écrase l’individualité. Puis on entend le juge prononcer son verdict ahurissant. Pour le simple fait de s’être comportée en femme libre, il exige que Sara se soumette à un test humiliant.
Derrière ce film extraordinaire se cachent les co-réalisateurs Mohammadreza Eyni (qui est également directeur de la photographie) et Sara Khaki, une collaboration qui donne naissance à une œuvre à la fois intime et grandiose. Eyni et Khaki ont créé leur propre société de production, Gandom, qui, selon la déclaration de mission de la société, se concentre « sur la création de films qui trouvent un écho dans toutes les cultures et connectent les publics du monde entier grâce à des récits visuellement captivants ». Khaki travaille comme réalisatrice, productrice et monteuse, tandis qu’Eyni est directeur de la photographie, en plus d’endosser les rôles de réalisateur et de producteur. Née en Iran, Khaki a obtenu une maîtrise en cinéma documentaire social aux États-Unis, tandis qu’Eyni est titulaire d’une maîtrise en cinéma de l’université des beaux-arts de Téhéran.
Pour un documentaire, le langage visuel est extraordinaire. Mais la cinématographie n’est pas seulement belle, elle est aussi pleine de sens. Le soleil à l’horizon illumine la silhouette de Sara sur sa moto, sans qu’on sache vraiment s’il se couche ou s’il se lève. Un feu de joie illumine son visage dans la nuit noire, faisant écho à ses propres efforts dans l’obscurité des conventions. Tout au long du film, nous voyons des gros plans d’une jeune femme tissant une tapisserie sur un métier à tisser, les réalisateurs reviennent sans cesse sur cette image, fil après fil, jusqu’à ce qu’un portrait saisissant de la rébellion féminine se révèle.
En somme, Cutting Through Rocks ressemble davantage à un long métrage soigneusement élaboré qu’à un documentaire. Chaque scène resserre l’étau ; chaque rencontre est un pas inquiétant vers le point culminant. Il faut se rappeler qu’il s’agit d’un documentaire, car il est difficile de croire que tout cela – les images et les actions – n’est pas scénarisé.
Et au centre se trouve Sara, déterminée et rebelle. Mais ce n’est pas une fiction, et la réalité, comme elle l’apprend rapidement, a ses limites. Elle continue de les repousser, jusqu’à ce que la ville pousse plus fort dans l’autre sens. Elle inspire, jusqu’à ce que le système l’étouffe. Elle remporte quelques batailles, mais la guerre reste impossible à gagner. Vers la fin, Sara commence à prendre conscience de la dure réalité : le patriarcat profondément ancré ne cédera que très peu en si peu de temps. Les réalisateurs ne proposent ni triomphe ni défaite, mais quelque chose de bien plus vrai : la prise de conscience que la résistance n’est pas une victoire unique, mais un long et pénible parcours.
Cutting Through Rocks vous laisse sans voix, non pas à cause de son caractère scandaleux, mais à cause de sa clarté. Il montre comment le changement se produit : grâce à la persévérance, aux frictions, au refus de se taire même lorsque le monde l’exige. L’histoire de Sara, du moins pour l’instant, ne consiste pas tant à vaincre le patriarcat qu’à le confronter et à le déstabiliser.
Sara ne détruit pas le système. Elle le fissure. Et cela suffit à donner de l’espoir à tous ceux qui attendent leur propre Sara.
traduit de l’anglais par Marion Beauchamp-Levet

