Select Other Languages French.
Parents et tuteurs doivent réfléchir attentivement à la manière dont leurs enfants s’expriment, que ce soit par leurs mots ou par leurs actes, car ces choix peuvent avoir une influence considérable sur leurs opportunités scolaires et leur parcours professionnel. Cependant, si nos enfants ne peuvent obtenir une éducation et une carrière que s’ils se taisent, de quel type d’éducation ou de carrière parle-t-on alors ? Quel genre de vie une telle éducation ou carrière peut-elle offrir ?
Chère Souseh,
Je suis une mère libanaise qui vit en France depuis 20 ans. Cet été, j’ai pris une décision difficile : je n’emmènerai pas mes enfants avec moi lors de mon séjour au Liban. Leur sécurité est a principale préoccupation, car je crains qu’il y ait une escalade de l’agression israélienne contre le Liban. Israël mène déjà des bombardements hebdomadaires, ils visent en partie à détruire la saison touristique du pays.
Je suis confrontée à la terreur que le projet sioniste a semée dans ma région natale : bombardements, famine et assassinats. Du génocide à Gaza aux attaques quotidiennes contre les civils en Cisjordanie, au Liban, en Syrie, au Yémen et en Irak, cette guerre contre des sociétés entières dure depuis des décennies. Mais depuis le 8 octobre, elle s’est considérablement accélérée et a atteint des niveaux de destruction et de cruauté sans précédent dans l’histoire récente.
Comme plusieurs millions de personnes, chaque jour, sur tous les écrans, je suis témoin de l’horreur qui se déroule. Je suis témoin de la souffrance de populations entières, d’enfants mutilés, brûlés et orphelins. J’essaie de compartimenter, non seulement pour ma santé mentale mais aussi pour conserver un semblant de normalité et d’attitude positive pour ma famille. Mais je pleure très souvent.
Même ici, en Europe, le sentiment d’insécurité grandit. Le projet sioniste s’efforce également d’intimider, voire de terroriser, les 340 millions de personnes aux États-Unis et les 450 millions en Europe. Ceux qui osent dénoncer les atrocités commises par Israël risquent d’être réduits au silence, licenciés, ostracisés, voire emprisonnés, accusés d’antisémitisme ou de terrorisme.
Chaque fois que ma fille veut participer à une manifestation pour la Palestine ou le Liban devant son lycée, mon mari et moi sommes très inquiets. Nous avons vu comment les forces de police à Paris ont brutalisé et arrêté des étudiants, c’est à l’image des mesures répressives prises dans les universités américaines. Ces tactiques autoritaires et de plus en plus fascistes se répandent à travers l’Europe, alors que les gens ici ont déjà fait l’expérience de la violence policière.
Avec mon mari, notre conversation en ce moment tourne autour de deux questions très difficiles :
Premièrement, comment parler à nos enfants de la situation sans leur transmettre notre propre angoisse et notre inquiétude, qui, dans mon cas, frôlent actuellement le désespoir ? Comment éviter de leur ôter leur tranquillité d’esprit, tout en les aidant à comprendre ce qui se passe ?
Deuxièmement, comment les encourager à participer et à s’exprimer sans les exposer au risque de violences policières ? Et plus compliqué encore : sans la crainte qu’ils puissent dire quelque chose de mal et être blâmés ou pris pour cible à cause de cela.
À ce stade, la question est désormais la suivante : que pouvons-nous encore dire publiquement en Europe ou aux États-Unis ? Que pouvons-nous permettre à nos enfants de dire ou de faire sans compromettre leur éducation (en particulier aux États-Unis) ou leur future carrière ?
Signé : Inquiète pour l’Avenir
Chère Inquiète pour l’Avenir,
Comme vous, je suis libanaise, et, peut-être comme vous, la première réalité dont j’ai pris conscience a été celle d’une guerre, d’une guerre civile. Mes parents ont été confrontés à la même question que vous (qui est peut-être aussi celle à laquelle vos propres parents ont été confrontés) : comment parler à nos enfants de cette violence qui nous entoure ? Et comment leur parler de cette violence sans porter atteinte à leur vision d’un avenir sûr, encore plus que le contexte ne le fait déjà ?
Dans mon cas, nous vivions en pleine guerre, et mes parents n’avaient que très peu la main sur la manière dont ils pouvaient me protéger de la situation. Je dirais toutefois que vous aussi, vous vivez en pleine guerre, même si, (pour l’instant) en Europe, il s’agit d’une guerre des mots et des idéologies, et même si vos enfants ne connaissent pas cette vie marquée par les incertitudes et les pénuries matérielles qu’entraînent les guerres. Mais ils sont tout autant entourés par le conflit, d’autant plus que leur mère est libanaise, d’autant plus qu’une grande partie de notre pays a été réduite en ruines par les mêmes antagonistes qui perpétuent un génocide hors de contrôle depuis maintenant deux ans, et d’autant plus que vous rompez avec les habitudes et les laissez exceptionnellement en France pour rentrer chez vous cet été. Tout cela crée de l’incertitude. Tout cela rend palpables les répercussions de la violence dans leur propre vie.
Je peux donc répondre à la première partie de votre question du point de vue d’un enfant, et vous dire que vos propres enfants sont déjà conscients de votre angoisse et de votre inquiétude. Et ce, même si vous faites de votre mieux pour les protéger en affichant une attitude courageuse et en essayant de ne pas aborder les sujets sensibles en leur présence. Vos enfants sont à l’écoute de vous et de vos humeurs, car c’est ainsi que les enfants se comportent avec leurs parents. Ou plutôt, c’est ainsi que les gens se comportent avec leurs proches. De la même manière que vous savez quand quelque chose ne va pas chez l’un de vos enfants, ils peuvent en grande partie ressentir la même chose chez vous. Sans oublier qu’au moins l’un de vos enfants est au lycée et exprime le désir de participer à des manifestations, ce qui montre clairement qu’elle est tout à fait consciente de ce qui se passe et qu’elle a sa propre opinion sur le caractère moralement répréhensible de ces événements.
Tout ce que j’ai pu voir semble indiquer que les enfants ont un sens inné et incroyablement aigu de ce qui est injuste. Ils comprennent l’injustice et l’oppression d’une manière qui dépasse toutes les habituelles justifications des adultes. Ils ne se disent pas : « C’est comme ça que ça marche dans la vie », comme la plupart d’entre nous, qui avons appris à le faire pour nous réconcilier avec une réalité autrement insupportable, où des pans entiers de notre famille commune, qu’est l’humanité, sont condamnés à souffrir et à mourir de la manière la plus brutale qui soit. Ils ont encore ce sentiment d’indignation, de révolte, que la plupart d’entre nous avons aussi connu dans notre enfance, lorsque nous étions témoins d’une injustice incompréhensible. Ce sentiment qui nous poussait à dire : « Non. Nous ne pouvons pas accepter cela. Comment peut-on l’accepter ? »
L’une des horreurs de ce génocide est de se rendre compte que les pires atrocités peuvent être diffusées en direct devant le monde entier, sans pour autant que quelqu’un accepte d’agir pour y mettre fin. Et pourtant, ce n’est pas tout à fait vrai. Les autorités refusent d’agir, certes, car elles ont des intérêts économiques qui dépendent du maintien d’un statu quo impitoyable, de la préservation de systèmes inhumains dont le capitalisme a besoin pour se propager. Mais savez-vous qui a agi ? Les jeunes. Ils se sont ralliés à la cause palestinienne de leur propre chef, en nombre impressionnant, non pas parce que c’est à la mode ou financièrement intéressant, ni parce qu’ils cherchent à attirer l’attention, ni pour aucune autre raison que ces serpents, vaccinés contre toute forme de solidarité humaine, aiment cracher avec venin. C’est parce que les jeunes – du moins ceux qui n’ont pas été élevés sous un régime de propagande raciste et d’endoctrinement suprémaciste – ont une compréhension très claire de qui sont l’oppresseur et l’opprimé. Ils ont le nez fin pour détecter quand on leur ment ou le genre d’hypocrisie que les adultes utilisent pour se maintenir eux-mêmes ou ceux qui les entourent dans la soumission. « C’est compliqué », ce mensonge qui est jeté comme du sable dans les yeux de la vérité depuis des générations. Ils le voient pour ce qu’il est. Il n’y a rien de compliqué là-dedans. Il y a un colonisateur et un colonisé. Il y a un envahisseur hostile et un peuple rendu sans abri. Il y a un belliciste qui déclenche des guerres de « légitime défense préventive » et des populations sans défense qui se recroquevillent sous les armes de destruction massive fournies par les États-Unis.
Tout cela pour dire que vous pouvez, et même vous devriez, parler honnêtement à vos enfants. Vous pouvez adapter votre discours à leur âge : un adolescent sera capable d’entendre et de comprendre plus de détails qu’un enfant de neuf ans. Mais tout enfant suffisamment âgé pour comprendre des phrases complètes sera capable d’entendre une version de ce que vous avez à dire. Le fait de vous voir bouleversée par un génocide, en train de se produire sous vos yeux, leur permettra de voir une émotion qui est tout simplement appropriée à la situation. Ils sauront ainsi qu’ils peuvent eux aussi exprimer leur propre angoisse et évacuer leur propre inquiétude. Et surtout, ils sauront que vous leur faites confiance pour partager vos émotions, ce qui les incitera à vous confier les leurs.
En revanche, vous pouvez essayer de masquer votre désespoir et plutôt essayer de leur emprunter une partie de cet espoir qu’ils ont en l’avenir. Car l’autre caractéristique des jeunes, c’est que, du fait de leur âge et de leur inexpérience, ils sont en grande partie plus confiants vis-à-vis du futur, plus innocents face à ses déceptions. Ils n’ont pas le choix. C’est là que leurs rêves peuvent se déployer.
Quant à la manière de préserver l’avenir de vos enfants, compte tenu du contexte hostile aux Arabes et à ceux qui protestent contre la suprématie israélienne et sa brutalité envers les Arabes, le meilleur conseil que je puisse vous donner est un rappel. Le simple fait d’avoir un enfant, c’est parier sur le monde à venir. Il ne s’agit pas seulement de croire que le monde continuera après votre mort, mais de parier sur le fait que ce monde, auquel vous confiez ces êtres fragiles et incroyablement aimés que sont vos enfants, ne les décevra pas. Cela ne veut pas dire que ceux qui n’ont pas d’enfants ne s’intéressent pas à l’avenir ou ne prennent pas de risques pour celui-ci, ni que beaucoup de ceux qui ont des enfants ne semblent pas se soucier du monde dont ils hériteront, ou même s’il restera un monde à hériter. Mais il n’en reste pas moins vrai, que les parents en soient conscients ou non, qu’un enfant est un pari tangible et concret sur un avenir abstrait qui vous dépasse et sur le type de monde dans lequel il vivra.
Il y a énormément de gens qui parlent et se comportent comme si le génocide actuel n’était qu’un désagrément temporaire, un événement politique dont on peut ignorer l’existence jusqu’à ce qu’il prenne fin, après quoi la vie reprendra son cours normal, principalement axé sur la consommation. Je ne sais pas si je dis cela par excès d’optimisme ou de pessimisme, mais je pense que ce génocide, cet holocauste d’enfants, a tout changé. Rien ne sera plus jamais comme avant. La sauvagerie grossière qui a été déchaînée par les sionistes et qui a pu se poursuivre sans aucun contrôle, mais plutôt sous les auspices de l’ordre mondial occidental tout entier, a littéralement modifié la nature de la réalité dans laquelle nous vivons. Des choses que nous pensions impossibles auparavant – dans la mesure où elles semblaient inadmissibles au regard des règles supposées du droit international – sont désormais monnaie courante. Je ne suis pas la première à le dire, et je ne serai pas la dernière : cette barbarie ne peut plus être contenue. Elle va se propager à travers le monde – en fait, c’est déjà le cas. Et maintenant, avec la guerre de destruction scandaleuse, bien qu’annoncée depuis longtemps, que les sionistes ont déclenché contre l’Iran, encore une fois sous les auspices des puissances occidentales, les choses ne peuvent qu’empirer.
Dans ce contexte, chère Inquiète pour le Futur, que pouvez-vous permettre à vos enfants de dire ou de faire sans compromettre leur éducation ou leur future carrière ? Je ne peux que vous répondre par une autre question. Quel type d’éducation ou de carrière leur est accessible, est accessible à chacun d’entre nous, dans un monde post-génocide à Gaza, post-guerre injustifiée contre l’Iran ? Si la seule garantie d’éducation et de carrière pour vos enfants est de se taire, alors de quel type d’éducation ou de carrière s’agit-il ? Quel type de vie une telle éducation ou une telle carrière peut-elle offrir ?
Je ne vous parle pas d’un idéal abstrait. Je nous pose sincèrement la question suivante : quel avenir est possible si nous devons continuer à nous contorsionner, à déformer notre sens de l’éthique et de la moralité, pour nous adapter à l’étau du fascisme occidental ou pour échapper aux accusations sionistes de crime de la pensée ? Apprendre à vos enfants à résister, à se lever et à s’exprimer face à l’injustice, c’est prendre le plus grand risque qui soit pour l’avenir. Car vous pariez sur le fait qu’un jour, il y aura des comptes à rendre. Nous devons y croire – je dois y croire – pour continuer à fonctionner dans ce présent cauchemardesque. Si quelqu’un reste silencieux aujourd’hui par peur, cela signifie qu’il ne croit pas qu’un jour, les acteurs de cette violence devront rendre des comptes, ce qui revient à croire qu’il n’y aura pas d’avenir. Du moins, pas un avenir qui laisse une place à des gens comme nous, ou à des enfants comme les vôtres, qui viennent de cette partie du monde qu’est le Moyen-Orient et qui, comme nous tous qui y vivons ou qui en venons, sommes en train de l’apprendre, ne seront jamais assez occidentaux pour les institutions occidentales, même s’ils y sont nés et y ont grandi.
Dans une récente tribune publiée dans Middle East Eye, l’écrivain, poète et traducteur Ammiel Alcalay a écrit que « […] la résistance palestinienne […] doit être soutenue par tous ceux qui souhaitent conserver leurs valeurs terrestres et spirituelles tout en rejetant le désespoir et le nihilisme qui se répandent dans tout le spectre politique et culturel ». Je ne vois pas de meilleure synthèse du problème de notre époque, ni de sa solution. Je dirais que la résistance elle-même – par la parole et par l’action – est le seul antidote à cette grave blessure spirituelle infligée par le fait d’être contraint d’assister à un génocide à une distance si insupportablement proche et intime. Et que le fait de la comprendre comme une blessure spirituelle est la seule chose qui explique comment et pourquoi elle semble avoir anéanti tout le sens profond de notre existence.
Oui, vous devez faire tout votre possible pour protéger vos enfants de la brutalité avec laquelle l’Occident accueille la moindre résistance contre son hégémonie. Mais vous ne pouvez pas vous laisser guider par ce qu’il vous autorise à dire. Il préfère d’ailleurs que vous ne disiez rien si vous ne pouvez pas soutenir ouvertement et activement ses génocides. Ce que vous pouvez faire c’est de permettre à vos enfants de participer à des formes de résistance adaptées à leur âge. Apprenez-leur à se protéger lorsqu’ils résistent, comment et où courir, où chercher refuge, qui éviter. Ce que vous ne pouvez pas et ne devez pas faire c’est les empêcher de résister. Vous devez considérer leur volonté de le faire pour ce qu’elle est : un acte d’espoir. C’est leur propre pari sur leur propre avenir. Vous allez devoir les laisser participer à la construction du monde à venir. Après tout, il leur appartient.
—Lina Mounzer, sous le pseudonyme de Souseh
traduit de l’anglais par Marion Beauchamp-Levet