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Ce n’est pas la révolution égyptienne de 2011 qui a ouvert un nouvel espace pour les femmes et les militantes féministes, mais plutôt, comme le montre Lucia Sorbera dans son nouvel ouvrage, la longue histoire du militantisme des femmes qui a créé les fondements intellectuels et culturels de la révolution.
Biography of a Revolution: The Feminist Roots of Human Rights in Egypt
De Lucia Sorbera
UC California Press 2025
ISBN 97805200394759
Lors de ma première lecture publique de The Oud Player of Cairo, un auteur m’a posé une question sur le mouvement féministe égyptien qui a vu le jour au début du XXe siècle et sur son influence sur le développement de mon personnage principal. J’ai évoqué quelques féministes importantes telles que Hoda Sha’arawi, Nawal El Saadawi et Doria Shafik, en parlant du long chemin qu’elles ont parcouru et des luttes actuelles des femmes égyptiennes contre le patriarcat dominant. Les femmes égyptiennes n’étaient pas seules, partout dans le monde, des femmes luttaient contre une forme ou une autre de patriarcat. Mes propos ont été suivis d’applaudissements.

Plus tard, alors que je signais des livres, le mari d’une amie m’a félicitée et m’a dit : « Bravo, mais vas-y doucement avec le patriarcat, d’accord ? » J’ai ri, mais sa remarque m’est restée en tête. Pensait-il que le patriarcat méritait d’être défendu ? Ses mots m’ont hantée et sont revenus me visiter comme des fantômes lorsque j’ai lu Biography of a Revolution de Lucia Sorbera, qui expose sans ambages à quel point le patriarcat a été oppressif et les efforts que les femmes ont dû fournir pour obtenir des droits aussi simples que l’autonomie corporelle, l’accès à certaines carrières ou le fait de ne pas subir de mutilations génitales.
Biography of a Revolution analyse les racines féministes des droits humains en Égypte et examine en profondeur les défis uniques auxquels le féminisme égyptien a été confronté face à un régime autoritaire, un dogme religieux et un système juridique qui a exclu les femmes pendant des siècles. Sorbera recadre l’histoire du féminisme égyptien dans le contexte de deux révolutions dans lesquelles les femmes ont joué un rôle majeur, l’une en 1919 contre l’occupation britannique et l’autre en 2011 contre un gouvernement autocratique. Ces révolutions ont souvent été considérées comme l’ouverture fortuite d’espaces pour l’activisme politique des femmes. Le livre soulève une nouvelle question : « Et si ce n’était pas la révolution qui avait ouvert de nouveaux espaces pour l’activisme politique des femmes, mais plutôt la longue histoire de l’activisme féministe et des femmes qui avait contribué à créer l’espace nécessaire à l’explosion de la révolution de 2011 et à son évolution vers une décennie révolutionnaire pour les femmes ? »
Entre 2011 et 2023, Sorbera, professeure associée et titulaire de la chaire de langue et cultures arabes à l’université de Sydney, a recueilli et documenté soixante-quatre témoignages oraux, ainsi qu’une vaste collection de documents écrits. Certes, cela se lit comme une biographie, mais pour moi, Biography of a Revolution a pris une signification plus profonde. Il s’agit en quelque sorte d’une étude de l’anatomie du féminisme égyptien, chaque partie du corps ayant eu un impact et un rôle spécifiques qui ont affecté l’ensemble. Sorbera retrace méticuleusement ce corps et décrit le mouvement à travers de multiples prismes : le féminisme en tant que militantisme pour les droits humains, les droits corporels, les droits au sein de la famille, les droits à la santé et les droits des LGBTQ.
Le féminisme égyptien n’est pas une simple note de bas de page dans l’histoire de la révolution, il en est le fondement même. Dans Biography of a Revolution, Lucia Sorbera retrace l’histoire méconnue des femmes qui ont tout risqué pour transformer une nation.
Si la lutte pour les droits des femmes sur leur corps n’est pas propre à l’Égypte, le combat acharné contre les mutilations génitales féminines (MGF) et les notions sur lesquelles elles reposent l’est. Sorbera met en lumière le travail de nombreuses féministes qui ont consacré une grande partie de leur carrière à la lutte contre les MGF, parmi lesquelles Marie Assad, Seham Aneay Abd el-Salam et Nawal El Saadawi. Lors de son entretien avec Abd el-Salam, Sorbera détaille son expérience :
« Les gens appellent cela tahara… la pureté… Alors, quand je leur parle, j’utilise leur langage, et à la fin, j’essaie d’aborder le sujet et je leur dis : “Alors, est-ce que c’est tahara, après tout ce que vous avez dit ?” Ils répondent : “NON !” “Alors, qu’est-ce que c’est ?” “C’est de la torture, c’est une mutilation.” Bien sûr que je ne commence pas à parler de mutilations génitales, non, non. »
Sorbera aborde le paradoxe de la modernité par rapport à l’excision, affirmant qu’il existe une relation inverse entre la mobilité des femmes et leur présence dans les espaces publics tels que les universités et les lieux de travail, d’une part, et la « panique morale autour de la promiscuité sexuelle », d’autre part. Il en résulte un renforcement de la nécessité de réprimer la sexualité des femmes en excisant les parties de leur corps considérées comme sources de désir.

Un autre pilier du mouvement féministe égyptien abordé dans le livre est la lutte pour la réforme institutionnelle d’un ensemble de lois archaïques appelé « loi sur le statut personnel» : « une série de dispositions juridiques visant à réglementer les questions familiales (en particulier le mariage, le divorce et l’héritage) et inspirées de la charia ». Depuis le début des années 1920, les féministes égyptiennes militent pour l’accès des femmes aux professions juridiques. Des décennies plus tard, en 2000, un réseau de femmes avocates ayant travaillé sans relâche pour accélérer les progrès a réussi à faire adopter un nouveau contrat de mariage dans lequel une femme pouvait mettre fin unilatéralement à son mariage, un droit qui n’existait pas avant 2000. Cette avancée s’est heurtée à la « culture patriarcale dominante ».
Le féminisme égyptien a souvent été mal interprété et incompris, mais Sorbera tient sa promesse d’éduquer ses lecteurs. Elle explore les nuances du mouvement, rend hommage aux femmes qui l’ont fait avancer et détaille comment ces actions ont préparé le terrain pour la révolution de 2011. Dans plusieurs sections, Sorbera explique comment nombre de ces femmes ont été emprisonnées à plusieurs reprises au cours des décennies pour leur militantisme. Au cours de leur combat, certaines ont payé le prix ultime, ayant été torturées ou tuées. Nawal El Saadawi, par exemple, a été emprisonnée par le président Sadate pour ses prises de position et ses écrits, notamment son livre Women and Sex, qui a été interdit en 1972, trois ans après sa publication, bien qu’il ait été largement lu et apprécié à l’époque.
Aujourd’hui, les femmes égyptiennes continuent de sensibiliser l’opinion publique et d’œuvrer le changement social. Des dizaines d’organisations et des milliers de bénévoles s’appuient sur le féminisme égyptien du siècle dernier. Citons par exemple le Centre d’aide juridique aux femmes égyptiennes, cofondé par Azza Soliman, avocate et militante des droits des femmes égyptiennes, #SpeakUp, une initiative féministe sur les réseaux sociaux qui soutient les victimes de violence, et Assault Police, une page Instagram qui milite contre la loi sur le statut personnel et défend les droits des femmes.
Sous la présidence d’El-Sissi, la participation politique des femmes a connu une forte augmentation, celles-ci représentent aujourd’hui près de 25 % du gouvernement et du parlement. Le régime a également adopté des lois en faveur des femmes dans les domaines du harcèlement sexuel, des mutilations génitales et de l’héritage. Toutefois, selon le Tahrir Institute for Middle East Policy, le régime est critiqué pour son « féminisme de façade », qui consiste à mettre en œuvre de manière sélective les idéaux féministes afin de masquer la détérioration de la situation des droits humains. Néanmoins, les femmes ont constaté certains progrès, même sous un régime autoritaire. Les féministes égyptiennes ont encore beaucoup à faire, mais comme le détaille Sorbera dans son livre, elles ne baissent pas les bras. Pour toute personne intéressée par l’histoire de leur combat, Biography of a Revolution est une lecture incontournable.
Traduit de l’anglais par Marion Beauchamp-Levet
