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Parmi la multitude de manifestants, la contributrice de TMR a pu observer des individus entrainés et malintentionnés dans les rues.
Je suis rentrée d’Iran le 14 janvier, après y avoir passé trois semaines. Considérez ceci comme un message que je refuse de publier sur les réseaux sociaux : c’est un terrain toxique, fortement surveillé par nos propres pouvoirs autoritaires, et ce que j’écris est, de toute façon, trop long. J’évite généralement de me positionner en porte-parole autoproclamée de l’actualité iranienne dans le monde anglophone. Le terrain idéologique est miné et beaucoup de membres de la diaspora s’expriment à partir d’un traumatisme profond. Mais quand j’ai ouvert Facebook au début des événements, les discussions menées dans un langage simpliste et manichéen, quand bien même la plupart partent d’une bonne intention, m’ont rebutée. J’écris ici en tant que personne profondément attachée à ce pays et à son peuple, et après avoir passé des décennies à étudier sa culture et son histoire. Je vous demande de considérer tous les éléments ci-dessous comme un tout, et non comme des éléments opposés les uns aux autres, comme le font tant de récits que j’ai pu lire jusque-là.
1.
Les Iraniens sont extrêmement en colère contre leur gouvernement, qu’ils jugent corrompu et responsable de la situation économique, qui rend la vie de moins en moins viable pour un grand nombre d’entre eux.
2.
La corruption économique est en partie liée à des décennies de sanctions de plus en plus étouffantes qui, à mon sens, constituent une violation des droits humains. Cela n’exonère pas la République islamique d’Iran, mais elle n’est pas vraiment unique en son genre. Les sanctions imposées par les États-Unis et l’Europe ont appauvri et carrément détruit la classe moyenne, celle-là même qu’ils prétendent vouloir sauver du gouvernement et dont ils sapent pourtant les capacités d’organisation. Cela n’exonère pas l’élite du régime d’avoir opprimé la population, mais là encore, elle n’est pas vraiment unique en son genre à l’ère de l’oligarchie mondiale.
3.
Des foules de manifestants en colère sont descendues dans la rue. Parmi elles se trouvaient également de nombreux autres groupes, dont certains avaient suivi une formation spécifique qui les distinguait des manifestants ordinaires. J’ai entendu des témoignages provenant d’au moins une demi-douzaine de villes de tailles diverses. Beaucoup de personnes avec lesquelles j’ai discuté après les 8 et 9 janvier m’ont dit qu’elles avaient le sentiment que ces manifestations étaient différentes, qu’il y avait, dans les rues, des personnes entraînées ayant des objectifs très précis, qui tentaient de prendre le contrôle et de manipuler les manifestations (un de mes amis a été menacé pour ne pas avoir scandé « Javid Shah », ou « longue vie au roi », en référence à Reza Pahlavi). J’ai vu quelqu’un escalader habilement et rapidement un mur de six mètres de haut. Ce n’était pas un manifestant ordinaire. J’ai entendu beaucoup d’autres exemples du même esprit.
4.
Des théories diverses, que je trouve crédibles, sur l’identité des personnes qui se sont mêlées aux manifestants en colère circulent : agents du gouvernement israélien, monarchistes soutenus par Israël, le MEK (Mujaheddin-e Khalq, largement considéré comme une organisation terroriste en Iran) soutenu par le gouvernement américain, ou encore des séparatistes armés par les États-Unis et Israël. Ces personnes tentaient d’orienter les manifestations pour leurs propres bénéfices, et une grande partie de la violence du côté des manifestants venait de leurs rangs. Certaines personnes ordinaires, qui regardaient trop Iran International (une chaîne de télévision par satellite à tendances monarchistes affirmées, qui déforme souvent les informations ou diffuse carrément de fausses informations), semblaient penser que l’intervention israélienne et américaine allait les sauver. « Ce n’est pas une vie », m’ont-elles dit. Elles avaient l’air de penser qu’Israël et les États-Unis avaient pour missions de rendre meilleure la vie des gens du monde entier et de sauver des vies. Elles ne se souciaient guère de ce qui allait se passer ensuite. « Il suffit de se débarrasser de ce gouvernement, tout vaut mieux que ça, ça ne peut pas être pire. » Oh, mais bien sûr que si, leur ai-je répondu. Ces gouvernements (et une grande partie de leurs électeurs) ne se soucient pas du tout de nos vies, comme le montrent leurs récentes activités dans la région. Regardez les interventions américaines précédentes, qui ont causé tant de morts, de destructions, d’instabilité et de vagues de réfugiés. Mais les gens sont tellement désespérés, sans espoir et poussés à bout qu’ils ne peuvent pas l’entendre.
À partir du jeudi 8 janvier, tout est devenu explosif.
5.
Ces manifestations ont été d’une violence sans précédent. C’est ce que m’ont dit de nombreuses personnes qui manifestent depuis 2009. Dans de nombreux villes et villages, des bureaux gouvernementaux et des banques ont été incendiés, mais de nombreux magasins ont également été pillés, des bus publics brûlés et des stations de métro vandalisées. Les forces de sécurité ou des personnes soupçonnées d’en faire partie (dont certaines étaient des citoyens ordinaires) ont brutalement attaqué des personnes dans la rue, les ont lacérées, brûlées, battues violemment et parfois à mort. Cette violence a choqué beaucoup de gens, malgré leur opposition au régime, et a contribué à ce que nous ressentions tous que cette situation était différente.
Certaines villes et certains quartiers ont été plus touchés que d’autres. Dans un hôtel d’une ville portuaire du sud, j’ai vu et entendu des gaz lacrymogènes, des grenades assourdissantes et même des rafales d’armes semi-automatiques. Le lendemain, j’ai vu tous les magasins et les banques incendiés, les magasins pillés, et j’ai même trouvé des cartouches de fusil dans la rue à côté d’un « Javid Shah » griffonné sur les murs. Les gens étaient choqués par la violence et un commerçant qui s’était opposé aux incendiaires (il les avait suppliés de ne pas mettre le feu à son magasin car sa famille vivait au-dessus, ils avaient fini par simplement briser les vitrines et piller le magasin) a déclaré : « C’est une petite ville et on se connaît tous. Mais ces gens-là, nous ne les connaissions pas. » Un ami qui vit à Rasht m’a raconté des histoires horribles de bâtiments incendiés, de fusillades et de bilans de victimes alarmants. Des amis qui travaillent dans des hôpitaux de Téhéran m’ont dit que des gens avaient signalé la présence de manifestants et de membres des forces de sécurité avec des accents étranges, ce qui confirme la présence de soldats étrangers sur le terrain. Si cela vous semble confus, c’est parce que ça l’est. C’est un vrai chaos.
6.
Il y a plusieurs niveaux de lecture. Les manifestations qui ont commencé dans le bazar de Téhéran ont été alimentées par le mécontentement économique. Mais la violence a rapidement pris le dessus, en particulier dans les petites villes dont personne à Téhéran n’avait entendu parler. Au début, ces manifestations semblaient localisées et le gouvernement semblait faire preuve de retenue. Cela n’a pas empêché les médias occidentaux de faire ce qu’ils font toujours, c’est-à-dire de transformer la mobilisation en une révolution naissante, sans contexte. Par exemple, la corruption du gouvernement est toujours mentionnée, mais commodément amputée du contexte de décennies de sanctions économiques de plus en plus paralysantes, qui font en sorte que le commerce qui fournit de nombreux produits de la vie quotidienne passe par un gigantesque marché noir. À mesure que les sanctions se durcissent, les élites se battent pour obtenir des dollars américains de plus en plus difficiles à trouver, elles le font en imprimant de plus en plus de monnaie nationale qui perd alors de sa valeur, ce qui pénalise les citoyens ordinaires. Pour compliquer les choses, toutes les mafias qui contrôlent le flux des marchandises ne sont pas sous le contrôle du gouvernement. Cela ne dégage pas le régime de sa responsabilité envers le bien-être de ses citoyens, mais le contexte reste, comme d’habitude, déformé ou inexistant.
7.
À partir du jeudi 8 janvier, tout est devenu explosif. J’ai demandé à plusieurs personnes si j’avais raté quelque chose ou si la situation avait réellement atteint un niveau supérieur, et tout le monde m’a confirmé cette dernière option. Après jeudi soir, le gouvernement a décidé de sévir. La guerre de 12 jours avec Israël ne semblait pas terminée, mais simplement suspendue et poursuivie par d’autres moyens. Le régime agit comme un animal blessé qui se sent acculé par les éléments étrangers évidents qui alimentent les manifestations, qui se sont intensifiées dans les rues jeudi et ont été réprimées sans ménagement vendredi. À certains endroits, on aurait vraiment dit que c’était la guerre. Des milliers de personnes ont été abattues ou arrêtées, dont de nombreux jeunes désespérés quant à leur avenir, pris en étau entre le poing autoritaire de l’État, leur propre rage et les manigances de divers groupes extérieurs. Après la nuit de vendredi, qui a été vraiment horrible à tous les niveaux, les choses se sont calmées. Samedi, j’étais de retour à Téhéran. Bien que j’aie entendu dire que dans pratiquement tous les quartiers, il y avait localement des groupes qui scandaient des chants et qui manifestaient, la plupart des gens ont fermé boutique pour rentrer chez eux avant la tombée de la nuit. Cela s’expliquait en partie par la peur et le choc provoqués par l’escalade de la violence ces derniers jours. Dimanche, j’ai entendu quelques slogans « Mort au dictateur » dans mon quartier du centre de Téhéran. Après cela, plus rien. Mardi soir, contrairement aux informations internationales qui faisait état d’une présence massive des forces de sécurité dans les lieux publics, je n’ai vu que quelques groupes de policiers ici et là.
8.
Dans les jours qui ont suivi, jusqu’à mon départ d’Iran le mercredi suivant, la ville était calme. Les gens continuaient à vivre leur vie et à vaquer à leurs occupations quotidiennes. Les nuits étaient plus désertes, mais les gens commençaient toutefois à revenir dans les rues. Je suis sortie lundi et mardi en début de soirée. L’absence d’Internet a rendu les affaires et la vie quotidienne difficiles, car nous devions tous nous débrouiller comme si nous étions en 1999. Mais cela a aussi été étrangement apaisant, dans la mesure où cela nous a aidés à être présents à nous-mêmes et aux autres. Le réseau a été rétabli samedi pour des services tels que les opérations bancaires et l’entretien automobile. Dimanche soir, le gouvernement a cessé de couper les lignes téléphoniques pendant la nuit. Nous ne pouvions pas nous envoyer de SMS, mais nous pouvions nous appeler. Et c’est ce que nous avons fait. Nous avons repris contact, nous nous sommes parlé, nous nous sommes écoutés. Pour moi, c’était incroyable et c’est quelque chose qui me manque aux États-Unis, où, lorsqu’un événement difficile se produit, il n’est pas d’usage d’en parler, ou, si vous le faites, cela met les gens mal à l’aise. Ou bien il n’y a tout simplement pas de temps ou d’énergie pour le faire, parce que la vie ici ne tourne qu’autour du travail.
Lundi, j’avais littéralement atteint mes limites.
9.
Mardi, certaines personnes (encore une fois, celles qui regardaient Iran International) semblaient penser que Donald Trump ou Reza Pahlavi allaient intervenir et les sauver du régime sans verser la moindre goutte de sang. Mais d’autres, même ceux du nord de Téhéran dont on ne penserait pas qu’ils diraient cela, maudissaient l’ancien prince héritier. « Comment ose-t-il appeler à manifester et faire tuer tous ces jeunes ? Quel est son plan ? Il n’en a aucun. » Je pense que tous ces vœux pieux concernant Pahlavi et une intervention israélienne/américaine sont les signes que de larges pans de la population en ont assez du régime et désespèrent de trouver quelque chose de mieux que la situation actuelle d’effondrement économique.
10.
D’autres, plus éduqués et/ou réfléchis, craignaient ce qui allait se passer. Une guerre civile, une déstabilisation massive qui serait de mauvais augure pour la sécurité la plus fondamentale de la société. Il n’y avait littéralement aucune personne à qui j’ai parlé qui défendait le régime. Mais elles craignaient, dans le contexte national actuel, marqué par l’absence d’opposition viable, et dans le contexte international, marqué par la présence de forces étrangères néfastes, qu’il y ait peu d’espoir d’une transition pacifique vers un meilleur gouvernement. Je partage cette crainte. La situation pourrait considérablement empirer et beaucoup sont trop réfractaires au régime pour voir les dangers et les limites réels du moment. Il ne semble y avoir aucun plan viable, ni de la part de l’opposition, ni de la part d’aucun gouvernement qui ne voit qu’à très court-terme.
Il est difficile d’être optimiste, mais la véritable beauté de la société iranienne, c’est que, lorsque les choses vont mal, les gens se serrent les coudes. Lundi, j’ai littéralement atteint mes limites. Les muscles de mon dos et de mes côtes continuaient à se contracter douloureusement. Il faisait beau, j’ai donc pensé qu’une promenade dans un parc à côté de chez moi me ferait du bien. À mi-chemin, j’ai commencé à pleurer. À un moment donné dans le parc, une énième crampe m’a frappée de douleur et je me suis penchée sur un banc pour essayer de respirer. Je me suis assise et j’ai essayé de me ressaisir, en respirant lentement, tandis que plusieurs hommes passaient devant moi en faisant rouler rythmiquement les perles de leur tasbih. Le simple fait de les regarder m’a suffisamment apaisée pour que j’arrive à appeler une de mes amies les plus proches.
Je n’ai même pas essayé de faire semblant, je lui ai tout simplement dit : « ça ne va pas très bien ». Elle m’a aidée à surmonter cette épreuve et nous avons prévu de nous retrouver quelques heures plus tard sur son lieu de travail. Nous nous sommes réunies avec ses collègues, avons pris le thé et discuté ensemble, avant de partir dîner et nous promener dans le centre de Téhéran. Ces interactions étaient une ni’mat, une grâce, une bénédiction. Il m’était vraiment difficile de laisser ceux qui m’étaient si chers derrière ce mur de silence. Nous ne savons pas ce qui va se passer. Mais j’ai appris, en étant là avec mes amis et ma famille (et grâce à cette femme si gentille qui m’a réconfortée lorsque je me suis effondrée dans l’avion qui quittait l’Iran), que nous devons simplement continuer à essayer de vivre du mieux que nous pouvons.
C’est tout ce que je peux dire pour l’instant.
Traduit de l’anglais par Marion Beauchamp-Levet

