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Dans son premier film, primé à Cannes cette année, le scénariste et réalisateur Hasan Hadi nous fait voir la cruauté de l’autoritarisme à travers des yeux d’enfant, et, ce faisant, révèle la manière dont le pouvoir se mêle intimement aux vies ordinaires.
The President’s Cake s’ouvre sur une Irak que nous ne sommes pas habitués à reconnaître. Le crépuscule se reflète dans l’eau comme quelque chose de sacré. Les marais s’étendent à perte de vue, les palmiers se découpent sur le soleil couchant, les meshoofs glissent silencieusement à travers les roseaux. C’est calme, c’est beau, cela ne ressemble pas à l’Irak des images d’actualité ou des raccourcis politiques. Et c’est précisément là où réside tout l’intérêt de ces images : le premier long métrage remarquable du cinéaste irakien Hasan Hadi commence ainsi par nous rappeler que la souffrance n’annonce pas toujours sa présence. Parfois, elle se cache derrière la beauté, en attendant le moment où le pouvoir fera valoir ses exigences.
Ce moment arrive brusquement. La sérénité des marais est brisée par le rugissement des avions militaires qui brûlent le ciel. Le film illustre parfaitement le fait que la laideur ressemble rarement à ce à quoi nous nous attendons. Souvent, elle s’immisce soudainement et violemment dans notre quotidien.
Il existe un type particulier de cruauté que seuls les systèmes autoritaires perfectionnent : la capacité à transformer la tâche la plus innocente en une épreuve de loyauté, un moment empli de peur, et où se joue la survie. The President’s Cake comprend cela instinctivement. Ce qui commence comme un devoir donné à l’école à un enfant – préparer un gâteau en l’honneur de l’anniversaire de Saddam Hussein – se révèle peu à peu comme quelque chose de bien plus insidieux : une leçon silencieuse et oppressante sur la façon dont le pouvoir s’immisce dans tous les aspects de la vie quotidienne, et sur le fait que ce sont souvent les plus vulnérables qui en supportent le poids.
Le film suit Lamia (Baneen Ahmad Nayyef), une fillette de neuf ans vivant dans le sud de l’Irak en 1991, au plus fort des sanctions internationales contre le régime de Saddam. Dans sa classe, les enfants se voient attribuer au hasard différentes tâches pour célébrer le prochain anniversaire du président Saddam Hussein. L’un doit apporter des fleurs. Un autre doit apporter des fruits. Lamia se voit confier la tâche la plus impossible de toutes : elle doit préparer un gâteau dans un pays où la farine, les œufs, le sucre, voire l’eau potable, les médicaments et le carburant sont devenus des denrées rares.
Il ne s’agit pas seulement d’un défi logistique, mais d’un test de loyauté déguisé en devoir civique. La tâche est absurde, mais les conséquences d’un échec ne le sont pas. Le film montre comment les systèmes totalitaires transforment le banal en arme, l’obéissance en rituel et le rituel en peur.
Lamia ne commence pas son voyage seule. Elle part avec sa Bibi (Waheed Thabet Khreibat), sa grand-mère, qui s’occupe d’elle, ainsi qu’avec son coq bien-aimé, Hindi. La vieille femme est courbée par l’âge, visiblement épuisée par les privations qui sont omniprésentes dans ce paysage. Rapidement, le voyage devient trop difficile pour elle. Bibi, elle-même victime incarnée des sanctions, est lentement épuisée par la pénurie et l’effort physique, laissant Lamia poursuivre sa quête sans elle.
Une multitude de personnages divers et variés entrent et sortent de la scène où se joue la mission sinueuse de Lamia, comme son espiègle camarade de classe Saeed (Sajad Mohamad Qasem) et un chauffeur de taxi charismatique (joué par le musicien irako-américain Rahim AlHaj). S’ensuit dès lors une odyssée ardue, souvent absurde, à travers des villages, des cours d’eau, des marchés et des ruelles ombragées, tandis que Lamia tente de rassembler les ingrédients dont elle a besoin. Le stress lié à cette tâche dépasse largement sa logique. Ce déséquilibre est justement le but recherché.
Lorsque le poids devient insupportable, Lamia et Saeed se réfugient dans un simple jeu de regards : tous les deux se fixent et se mettent au défi de ne pas cligner des yeux. Ces échanges sont brefs mais profonds. Ils ramènent brièvement les enfants dans le présent, leur offrant une évasion fugace d’un système déterminé à effacer complètement leur innocence. C’est un acte de résistance silencieux : jouer pour survivre.
Saddam Hussein lui-même plane sur chaque étape de ce voyage. Son image est omniprésente, il fixe tout le monde de son regard depuis des affiches, des fresques murales, des panneaux d’affichage, des peintures et les murs des salles de classe qui servent d’espaces d’endoctrinement. Son visage observe, juge, exige. Même le paysage porte sa marque. Les marais où le film a été tourné – luxuriants, aquatiques et visuellement époustouflants – ont été systématiquement asséchés et détruits par Saddam Hussein parce qu’ils ne soutenaient pas son régime. Le choix du lieu n’est pas fortuit. La terre elle-même devient une réprimande silencieuse.
L’histoire s’inspire de l’enfance de Hadi, un camarade de classe avait été chargé de préparer le gâteau de Saddam. Lors d’une récente projection du film, Hadi a révélé que son choix de centrer le film sur une fillette était à la fois une décision créative et politique. Hadi, qui a grandi entouré de femmes, a déclaré qu’il estimait que les filles et les femmes subissaient de manière disproportionnée les conséquences quotidiennes des sanctions. Alors que les hommes étaient souvent partis à la guerre ou au travail, les femmes supportaient le poids de la pénurie à la maison, gérant la survie avec moins de ressources.
Avant de raconter l’histoire de Lamia, Hadi a lui-même du faire face à un parcours difficile, mais façonné par un système de pouvoir différent. Accepté dans le programme de cinéma de l’université de New York, son rêve a d’abord été compromis lorsque l’Irak a été placé sur la liste des pays soumis à une interdiction de voyager aux États-Unis. Même après que l’Irak en a été retiré, ses demandes de visa ont été rejetées à plusieurs reprises. Lors de ce qui lui a été présenté comme sa dernière tentative, son visa a été accepté, mais l’incertitude ne s’est pas arrêtée là. À son arrivée aux États-Unis, il a dû passer la douane américaine, ce qui n’était pas gagné d’avance. Il a été emmené dans une pièce où un douanier a remarqué qu’il se rendait à l’école de cinéma et lui a demandé s’il aimait Martin Scorsese (diplômé en cinéma de l’université de New York). Hadi, nerveux, raconte qu’il avait hésité un instant, s’est demandé s’il s’agissait d’une question piège, puis a répondu que oui. Ce n’est qu’alors qu’il a été autorisé à passer.
Hadi a fréquenté l’université de New York et a écrit le scénario de The President’s Cake pendant la pandémie. Après avoir obtenu son diplôme, il a demandé à sa camarade de classe Leah Chen Baker de produire son premier long métrage. Le film a remporté la Caméra d’or au Festival de Cannes, le premier grand prix international jamais remporté par l’Irak. Il est également le film de la candidature officielle de l’Irak pour la 98e cérémonie des Oscars. Le film est produit par Leah Chen Baker et Eric Roth (Forrest Gump), Marielle Heller (L’Extraordinaire Mr Rogers) et Chris Columbus (Maman, j’ai raté l’avion).
Les traces de l’enseignement cinématographique de Hadi sont visibles tout au long du film à travers des clins d’œil subtils et affectueux à l’histoire du cinéma. Un ballon rouge flotte tout au long du film, un hommage indéniable au film Le Ballon rouge d’Albert Lamorisse. Le réalisme cru, l’intrigue axée sur la quête et l’authenticité du jeu des acteurs rappellent le classique néoréaliste de Vittorio De Sica, Le Voleur de bicyclette, qui, selon Hadi, l’a inspiré. Le film comporte également une absurdité chaplinesque qui transforme la bureaucratie en farce et la survie en comédie noire. Ces références ne semblent jamais académiques. Elles sont intégrées dans le tissu de l’histoire, renforçant l’idée que le cinéma lui-même peut être une forme de résistance.
Dans la tradition néoréaliste, Hadi a choisi exclusivement des non-acteurs, dont beaucoup sont des enfants, leurs performances semblent authentiques et immédiates. Plusieurs d’entre eux sont si magnétiques et captivants qu’ils menacent de voler la vedette au film. Au centre de celui-ci se trouve Nayyef dans le rôle de Lamia, qui est une révélation. Son visage, résolu et expressif, traduit toutes les nuances des émotions : de la joie au désespoir, de la peur à la frustration, de la douleur à la défiance silencieuse.
Le directeur de la photographie roumain Tudor Vladimir Panduru (Graduation, R.M.N.) fait des merveilles avec des moyens limités. Avec seulement quatre mètres de rail de dolly, l’équipe a réalisé des prises de vue grâce à son ingéniosité plutôt qu’à son envergure, allant même jusqu’à fabriquer du matériel lorsqu’il n’y en avait pas. La nuit, les bateaux glissent comme par magie sur des cours d’eau scintillants. Dans les rues étroites, la caméra joue à la fois le rôle d’observateur et de participant. Le film est bercé par une bande-son envoûtante qui intègre de la musique traditionnelle irakienne, créditée au concepteur sonore Tamás Zányi et au musicien AlHaj.
Le film se termine par des images d’archives de Saddam Hussein célébrant son anniversaire, souriant, entouré d’abondance. La fiction se noie dans la réalité. La cruauté du système n’est plus implicite, elle est documentée. Le contraste entre la fête donnée par les flagorneurs du chef et la lutte de Lamia est à la fois choquant et exaspérant.
Mais ce qui donne toute sa force à The President’s Cake, c’est sa retenue. Le film ne fait pas la leçon. Il fait confiance au public pour arriver à ses propres conclusions. Ce faisant, il démantèle les stéréotypes sur l’Irak sans mâcher ses mots. Il montre la vie telle qu’elle était vécue : complexe, absurde, belle et cruelle à la fois.
Se déroulant en 1991, le film résonne bien au-delà de son moment historique. Les mécanismes de contrôle qu’il dépeint — les tests de loyauté déguisés en devoir civique, la pénurie utilisée comme arme contre les plus vulnérables, l’obéissance imposée par la peur — ne sont pas des vestiges du passé. Partout dans le monde aujourd’hui, l’autoritarisme renforce son emprise, non pas toujours de manière spectaculaire, mais par l’érosion silencieuse du choix et de la dignité.
En filtrant la tyrannie à travers les yeux d’une enfant, The President’s Cake nous rappelle à quel point ces systèmes commencent à fonctionner tôt et à quel point ils dépendent profondément des gens ordinaires contraints de se plier à l’absurdité pour survivre. Lorsque le gâteau de Lamia est terminé, il n’a plus rien de festif, il est seulement de révélateur. À une époque où les hommes forts exigent à nouveau d’être adorés et obéis, le film est à la fois un souvenir et un avertissement. Il nous invite à reconnaître à quel point la cruauté peut facilement être normalisée, et combien souvent elle commence par demander quelque chose de petit, d’apparence inoffensive, à ceux qui sont les plus vulnérables et les moins à même de refuser.
Traduit de l’anglais par Marion Beauchamp-Levet


