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Face aux bouleversements en Iran, et aux récits concurrents tout autant qu’affolants sur ce qu’il en est vraiment, l’art peut-il nous amener à mieux comprendre la situation ?
LONDRES – De manière aussi inattendue que puissante, les images venues d’Iran ces derniers jours m’ont ramené à l’an 2000, quand, j’ai découvert pour la première fois le travail de Shirin Neshat à la Serpentine Gallery.
L’exposition de l’artiste qui y était présentée était austère et troublante. Une succession de photographies en noir et blanc de femmes enveloppées dans des tchadors, leurs visages, leurs mains ou leurs pieds recouverts de calligraphie persane. À première vue, les images refusaient de nous dire quoi en penser. Célébraient-elles la révolution iranienne de 1979 ou en étaient-elles une condamnation ? L’esthétique empruntait au langage visuel de l’iconographie révolutionnaire, mais sans jamais tomber dans la propagande. Au contraire, elle nous maintenait dans un état d’incertitude morale et politique.
Cette ambiguïté était délibérée. Comme plusieurs critiques l’ont fait remarquer à l’époque, la série Women of Allah (Les Femmes d’Allah – NdT) obligeait le public occidental à remettre en question ses propres idées sur l’Iran, l’islam et les femmes iraniennes. Mais si ces images arrêtées laissaient place au doute, ce n’était pas le cas des installations vidéo qui accompagnaient l’exposition de Neshat.

Une œuvre de sa trilogie, Turbulent (1998), m’a marqué depuis lors. Sur un écran, un chanteur se produit devant un public nombreux qui semble captivé. Sur l’écran opposé, une femme chante seule, face à une salle vide. Sa voix est brute, presque primitive. Cette œuvre se faisait une critique cinglante de l’interdiction faite aux femmes de chanter en public en Iran, une condamnation du silence imposé était alors rendue audible.
La Serpentine est l’un de mes espaces artistiques préférés à Londres, et j’y retourne souvent. J’y ai vu de nombreuses expositions depuis, certaines excellentes, d’autres que j’ai oubliées. Mais aucune n’a jamais eu le même impact que celle de Neshat à l’époque. Ce n’était pas seulement de l’art, c’était toute une éducation.
Ce qui m’a toujours impressionné chez Shirin Neshat, c’est son refus de créer des œuvres faciles ou prévisibles. Lorsqu’elle a réalisé son premier long métrage, Women Without Men (Les Femmes sans les hommes, 2009), elle aurait pu centrer l’œuvre directement sur la République islamique contemporaine. Au lieu de cela, elle est revenue aux années 1950, au coup d’État qui a renversé le Premier ministre iranien démocratiquement élu, Mohammad Mosaddegh, en 1953, opéré avec le soutien de la CIA et du MI6.
C’est à ce coup d’État que remontent bon nombre des problèmes modernes de l’Iran. Le crime de Mossadegh était d’avoir nationalisé l’industrie pétrolière iranienne, ce qui avait ainsi remis en cause les intérêts britanniques et américains. Son éviction a conduit à la consolidation du pouvoir durant le règne du Shah sous la forme d’un régime autoritaire pro-occidental, profondément inégalitaire et brutalement répressif à l’encontre de ses citoyens. La révolution islamique de 1979 n’est pas sortie de nulle part : elle a été façonnée par les décennies d’étouffement politique qui ont suivi le coup d’État. En choisissant ce moment pour son premier film, Neshat a précisément visé la faille historique du pays.
J’ai sincèrement peur pour le peuple iranien lorsque des appels à une « intervention extérieure » sont lancés à la légère. Nous avons déjà vu comment se déroulait ce film il y a des années.
Des années plus tard, l’actrice irano-américaine Nazanin Boniadi m’a demandé d’écrire un scénario sur la vie de la poétesse Forugh Farrokhzad. Faire des recherches sur Forugh a été une joie et une révélation. Elle était radicalement en avance sur son temps : farouchement indépendante, sexuellement franche, politiquement alerte et artistiquement audacieuse. Sa poésie exprimait un désir de liberté personnelle et sociale qui existait bien avant la révolution. Forugh est morte en 1967, bien avant 1979, mais son œuvre capture les rêves progressistes d’une élite culturelle iranienne qui n’a jamais connu l’avenir qu’elle avait imaginé.
Lors d’une projection du dernier film de Shirin Neshat sur la chanteuse égyptienne Oum Kalthoum, je me suis présenté et lui ai ensuite envoyé notre scénario par e-mail. Elle l’a lu et m’a répondu avec beaucoup d’amabilité. Malheureusement, Nazanin et moi n’avons jamais réussi à trouver de producteur. Ce projet reste l’un de ceux que j’aurais aimé voir se concrétiser.
La vie de Forugh et l’œuvre de Neshat nous rappellent que l’Iran a toujours abrité une population diverse : artistes radicaux, penseurs laïques, féministes, modernistes. La République islamique n’a pas inventé la répression en Iran, mais elle l’a perfectionnée. L’ayatollah Ruhollah Khomeini a d’abord formé des alliances avec des groupes de gauche et communistes, pour mieux les écraser une fois son pouvoir assuré. Il en a résulté des décennies de violence, de censure, d’emprisonnement et de peur.
Récemment, une affirmation des plus troublantes s’est mise à circuler : ceux d’entre nous qui soutiennent la liberté des Palestiniens seraient en quelque sorte « silencieux » sur l’Iran, ou pire, des sympathisants du régime en raison de son soutien au Hamas. Il s’agit là d’une grotesque simplification abusive et calomnieuse. Je ne veux rien avoir à faire avec aucun régime répressif. Je suis convaincu que la politique et la religion doivent être séparées, partout dans le monde.
En même temps, j’ai sincèrement peur pour le peuple iranien lorsque des appels à une « intervention extérieure » sont lancés à la légère. Nous avons déjà vu comment se déroulait ce film il y a des années. Après 2003, l’Irak a sombré dans le chaos à la suite de l’intervention menée par les États-Unis, qui a conduit à un nombre de morts estimé à plusieurs centaines de milliers voire, selon certaines études, à près d’un million. Quel que soit le chiffre exact, le coût humain a été catastrophique. Un tel effondrement en Iran serait dévastateur pour sa population et déclencherait une crise de réfugiés d’une ampleur inimaginable.
Ce que je souhaite pour l’Iran, c’est un changement opéré de l’intérieur, aussi difficile et improbable que cela puisse paraître sous un régime prêt à tuer ses propres citoyens en masse pour se maintenir. Et c’est là que je reviens, une fois de plus, à Shirin Neshat. Son œuvre a toujours résisté aux dichotomies : laïcité contre religion, victime contre bourreau. Elle critique les dirigeants iraniens sans effacer l’histoire complexe qui a conduit à leur règne et condamne l’oppression sans provoquer de catastrophe.
En cette période difficile, son art semble plus urgent que jamais. Il nous rappelle que la solidarité n’a pas besoin de simplification et que la justice, pour avoir un sens, doit être ancrée dans la nuance, la mémoire et le respect de la vie humaine.
traduit de l’anglais par Marion Beauchamp-Levet

