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Cette nouvelle obsédante et poétique a remporté le premier Prix d’Écriture Azhar 2025. Envoyée sur le terrain dans un conflit acharné, une correspondante de guerre étrangère fait face à la dévastation et à l’absurdité de la violence. Marquée psychologiquement et physiquement, elle franchit une ligne rouge.
1.
Tout autour de moi, des maisons brûlées, de la fumée exhortant la nuit sans lune. Un panneau carbonisé siffle sous le poids de ma botte. Tout ce qui est innocent dans ce pays maudit est trop fragile. Tout le reste, des criminels, même les rebelles. Ils avancent péniblement dans le chaos, ivres, exaltés, poussant des cris de guerre. L’un d’eux piétine un cadavre. Il trébuche et heurte mon épaule. Je grimace. Il rit, tapote ma petite tête et me dit que j’ai bien travaillé aujourd’hui, comme si j’étais l’une des leurs. J’aimerais l’être. J’aimerais pouvoir qualifier ce carnage de victoire. Même si j’ai toujours été fascinée par les récits de guerre et les héros, je ne suis pas une guerrière, juste une journaliste étrangère qui se fraye un chemin à travers la destruction et la douleur, à la recherche de la vérité. Je ne partage pas la vendetta des rebelles, ni leur quête désespérée de liberté. Je suis ici uniquement pour recueillir l’histoire. Ils peuvent garder leurs armes pleines de sang. Les mots sont les miennes.
2.
Ses cheveux sont en bataille. Il arbore un sourire des plus chaleureux. Il vit seul dans une tente avec sa chèvre – la dernière dans le pays, affirme-t-il – après une campagne systématique visant à affamer la population et à la retourner contre les rebelles. Je ne suis pas une experte en matière de chèvres, mais, à mon avis, celle-ci ne fera pas long feu. Je peux voir sur les visages de mes escortes armées qu’elles ont envisagé de mettre fin à sa misérable existence. Peut-être que ma présence l’a sauvée. J’aime à le croire.
Que ce soit par peur ou par courtoisie, l’homme accepte d’être interviewé.
« Depuis combien de temps êtes-vous ici ? »
« Depuis un certain temps. »
« C’est un moment important dans l’histoire de votre peuple, et vous avez choisi de ne pas y prendre part. Pourquoi ? »
« C’est mieux ainsi. Plus on apprend à connaître les humains, plus on apprécie la compagnie des bêtes. »
« Ne partagez-vous pas la foi ardente que votre peuple a dans la liberté et le martyre ? »
Il secoue la tête, la voix brisée. « J’étais enseignant autrefois. La guerre venait de commencer, et tout le monde se disputait. Normal, un comportement sain, pensais-je. Puis l’un de mes élèves a été assassiné. Il aurait pu être poète aujourd’hui… J’ai noté tous leurs noms. Je voulais me souvenir de tous. Avec le temps, ces noms sont devenus des chiffres, et j’ai arrêté. Si le paradis est rempli de meurtriers, je préfère l’enfer. »
« Avez-vous essayé de raisonner vos compatriotes ? »
« À quoi sert la raison quand tout le monde est devenu fou ? »
3.
C’est une enfant de quatre ans. Son visage est pâle, maculé de traces de goudron, ses yeux noisette brillent de larmes silencieuses.
« Où sont tes parents, ma chérie ? » lui demandé-je.
Elle baisse la tête, montrant ses chaussures déchirées. Ses orteils couverts de terre attirent un essaim de mouches. Je lui offre du pain.
« Je rêve de pain », dit-elle. « Du vieux pain. Celui-ci est terriblement aigre. »
4.
Deux fossoyeurs se tiennent à côté d’une charrette recouverte de draps sales.
« Combien t’en as ? » demande le premier.
« Cinquante. Cinquante-trois. Et toi ?
« Vingt, au mieux. Pas assez pour nourrir les enfants. Tu pourrais m’en donner quelques-uns?
« Ça va te coûter cher. Les jeunes coûtent toujours cher.
— Vingt de plus ?
— Quinze, c’est tout. Beaucoup sont mutilés.
— T’as les papiers d’identité ? Leurs parents auront besoin d’être convaincus.
Le deuxième hausse les épaules. « On vend du réconfort, pas la vérité. »

5.
J’ai une nouvelle cicatrice, une fine entaille sur le haut du bras. Pendant la journée, elle me chatouille, la nuit, elle me brûle. Les cicatrices sont des souvenirs. Quelqu’un a déjà dû dire cela avant moi, dans un livre peut-être. Je vois mes camarades accumuler de nouveaux souvenirs tous les deux jours, certains sont fatals. Le mien vient d’une glissade sur une route difficile.
6.
À l’aube, il pose son couteau sur son genou. Avec un peu d’eau, il en nettoie le sang avec la douceur d’un amant caressant le cou de sa maîtresse après une nuit torride. Et il chante :
Le souffle de l’automne
Sur des feuilles de foin
Le sang de l’eau
Une couleur que nous appelons matin.
7.
Une jambe coincée dans la neige, seule sous le squelette dénudé d’un arbre. Tous les arbres se ressemblent désormais, du moins ceux qui n’ont pas brûlé. Juste une jambe. Pas de corps.
Qui a fait ça ? Nous ? Eux ? Difficile à dire.
Je passe la journée à vomir.
8.
Ma mère ne l’approuvera pas, mais je dois l’avouer.
Je crois en Dieu, mais je n’ai jamais compté sur Lui. Je ne prie pas. Je ne jeûne pas. Je n’ai jamais pardonné à l’écolier qui a cassé mon stylo. Si je le voyais aujourd’hui, je l’étranglerais de mes propres mains.
Mais j’ai lu les Écritures.
Il y a une parabole qui me trotte dans la tête aujourd’hui, alors que je grave mes initiales sur les vestiges de ce qui était autrefois une maison paisible.
Après la mort de la prophétesse, saint Aphrahat a eu la chance d’échapper au pogrom qui a suivi. Une nuit, alors qu’il priait près d’un érable, il s’est endormi. Dieu lui est apparu en rêve, d’abord sous la forme d’une colombe.
« Où est ma prophétesse bénie ? » demanda Dieu.
En larmes, Aphrahat répondit : « Lapidée à mort. »
Dieu resta silencieux pendant un long moment. « Et Hitta, mon élu ? »
« Brûlé sur un bûcher. »
« Suma au Cœur Blanc ? »
« Pendu et écartelé. »
« Où étais-tu alors ? »
« J’ai été témoin. Je n’ai rien fait. »
Dieu se transforma en corbeau et, d’une voix tremblante, Il dit : « Dis-le à tout le monde. Tu es seul désormais. »
Dire la vérité ne suffit jamais. Il faut verser son sang pour elle.
9.
Aujourd’hui j’ai tué quelqu’un. L’ennemi nous a tendu une embuscade dans un col étroit à la tombée de la nuit, et je ne me suis pas mise à l’abri. Cette fois, je ne voulais pas le faire. Un soldat s’est jeté sur moi. Nous nous sommes embrassés. Il est tombé sur moi et je l’ai repoussé, tiré jusqu’à qu’il soit en-dessous de moi, j’ai griffé son poignet, mordu son cou, serré les dents, grincé, hurlé, crié, glapi, cherché mon couteau et je l’ai enfoncé dans son cœur. Il a poussé un râle, pas de douleur ou de choc, mais de soulagement. La poignée du couteau froide contre ma paume, le sang chaud bouillonnant dans ma gorge, un terrible réconfort.
La nuit, mes camarades ont porté un toast en mon honneur. À l’aube le lendemain, j’ai enfilé mon armure, j’ai chargé, ivre, exaltée, poussant des cris de guerre… tandis que Dieu me murmurait à l’oreille : « Tu es seule maintenant. »
Traduit de l’anglais par Marion Beauchamp-Levet

