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Afin de commémorer la Journée mondiale des écrivains en prison, nous avons interviewé le poète kurde İlhan Sami Çomak, qui a été incarcéré durant trente ans.
İlhan Sami Çomak est un poète kurde qui a passé trente ans, trois mois et huit jours dans une prison de Turquie. Né à Karlıova, Bingöl, en 1973, il a été arrêté en 1994 alors qu’il étudiait la géographie à l’université d’Istanbul pour sa supposée implication dans des activités politiques, accusation qu’il a toujours niée. Condamné après des années d’irrégularités juridiques et de rapports faisant état de tortures, Çomak est devenu l’un des poètes dont l’emprisonnement a été le plus long au monde.
Au cours de ses décennies d’incarcération, il a écrit sans relâche, publiant de nombreux recueils de poésie qui révèlent une voix à la fois intime et communicative, enracinée dans les paysages de son enfance et les géographies imaginaires de la liberté. Sa poésie, marquée par la tendresse, l’imagination et une foi inébranlable dans la vie elle-même, se tourne vers la nature et la mémoire comme actes de résistance et de renouveau. Depuis l’enfermement de sa cellule, Çomak a transformé son isolement en une profonde force créatrice, s’imposant comme l’une des voix les plus vitales et les plus durables de la littérature contemporaine.
Ma première rencontre avec Çomak s’est faite à travers ses poèmes, lorsque j’ai été invitée, par PEN Norvège en 2021, à traduire en anglais certaines de ses œuvres, ainsi que des poèmes écrits pour lui par des poètes internationaux de renom, qui cherchaient à sensibiliser le public sur son emprisonnement illégal. Notre première conversation a toutefois eu lieu beaucoup plus tard, après sa libération en 2024. Elle reste l’un des moments les plus inoubliables de ma vie : Çomak, enfin libre, marchant sur l’avenue İstiklal à Istanbul, la voix pleine d’émerveillement et de joie. Ce son – son rire porté par la foule – restera à jamais gravé dans ma mémoire.
Cette interview a été réalisée en turc par correspondance et traduite en anglais par Sevda Akyüz. Nous la publions à la veille de la Journée internationale des écrivains en prison de 2025.
Öykü Tekten : Il m’a fallu des semaines pour décider là où commencer cette conversation. Peut-être serait-il exagéré de dire que ce retard est dû à l’hiver, que sa longue ombre m’a retenue ? Mais qu’il en soit ainsi. Comme beaucoup d’autres, je vous ai d’abord connu à travers votre poésie, non seulement en tant que lectrice, mais aussi en tant que traductrice. Cela me semble être le meilleur point de départ : la poésie et la traduction. Comment la poésie est-elle entrée dans votre vie ? Quels poètes avez-vous lus, qui vous ont inspiré à l’époque et qui continuent de vous inspirer aujourd’hui ? Quels poèmes connaissez-vous par cœur ? Et quels livres gardez-vous à portée de main ces jours-ci, sur votre bureau ou peut-être dans votre poche ?
İlhan Sami Çomak : Commencer cette interview par la poésie, avec la chaleureuse familiarité qu’elle a créée entre nous, semble être un choix tout à fait approprié. Surtout avec le froid persistant, la pluie et le vent cinglant qui règnent à Istanbul, cela semble être exactement le meilleur point de départ.
N’est-ce pas la poésie qui nous a réunis, après tout, chère Öykü ?
Nous sommes à ta poursuite
Nous sommes à l’heure des feuilles, au soir
où l’on répand le sel
Le tourbillon s’étend à l’infini, les troubles se multiplient
La chaleur des pierres avance du passé vers le futur
Nous sommes à la recherche de sourires où infuse la lumière
fruits secs et noix dans nos poches
Le ciel se fend sous le craquement des branches
Peut-être ici, à nos pieds
avec notre regard d’acier décomposant le marbre
avec l’esprit du cheval qui descend vers la rivière
nous poursuivons le vent.
Traduit du turc vers l’anglais par Öykü Tekten, et de l’anglais vers le français par Marion Beauchamp-Levet
Lorsque ma poésie s’est aventurée pour la première fois à l’extérieur – au sens propre comme au sens figuré –, elle a trouvé le chemin qui menait à vous, une traductrice, et a frappé à la porte de votre langue. La poésie est notre maîtresse. Depuis le début, notre credo commun, notre boussole commune, a toujours été la poésie elle-même.
Comme vous le savez, je suis notoirement en retard, non seulement dans la vie, mais aussi en poésie. Je n’ai commencé à écrire que tard dans la vingtaine, voire au début de ma trentaine. C’est, à tous égards, assez tard.
Même en tant que lecteur, mon rapport à la poésie s’est construit lentement. En Turquie, presque tous les adolescents se plongent dans la poésie, tant comme lecteurs que comme écrivains. J’ai échoué de manière assez définitive dans ces deux domaines. Ma propre vie de lecteur était sans histoire. Bien sûr, je connaissais Nazım Hikmet, dont certains vers populaires étaient restés gravés dans ma mémoire. J’aimais bien Ahmet Arif, comme Nazım, il m’était familier. Et j’avais entendu parler de Pablo Neruda. Ces poètes célèbres m’ont effleuré au passage, mais je n’ai jamais lu aucun d’entre eux, y compris Nazım, avec une attention constante et délibérée, ni de manière exhaustive.
Et pourtant, un jour, la poésie elle-même a frappé à ma porte avec une foi sans pareille et m’a ramené sur terre, depuis ce monde de mots, de nostalgie et de défiance, ce royaume né de l’ouverture et de la clarté. Il serait peut-être plus juste de dire que la poésie m’a béni.
Au commencement
Au commencement, je m’étais assis pour regarder le ciel
Les feuilles tombaient et la journée était humide
Quelqu’un vint et emporta les mots dans mon esprit
Quelqu’un vint et alluma un feu avec du foin
L’obscurité est la qualité de la nuit — je devins
digne de l’obscurité
Je dessinai sur le jour un visage avec les chaînes de la réalité faites de lumière
le nuage en était ébahi
Je tendis la main vers le matin avec la grenade de la solitude dans le jardin
Je suai une fois de plus et l’horizon s’élargit
Chaque direction que je regardais s’approfondit
Le sens conquit mon regard.
Je m’installai à l’intérieur des lignes en lisant encore et encore
Mon esprit était familier avec les sons des feuilles, le corps candide
des lettres
Tout à coup, je cherchai la paix. Il y avait une myriade de sens
Je refusai la chute de la neige, les vagues de la mer,
la prolifération de la vie
Ils m’éloignèrent de mes propres mots, de la tension de l’arc,
de l’intense solitude du sycomore et de ma soif
au moment où j’atteignis l’eau.
Je fus empoisonné par la raison.
Traduit du turc vers l’anglais par Öykü Tekten, et de l’anglais vers le français par Marion Beauchamp-Levet
Je ne connais aucun poème par cœur, ni les miens, ni ceux des poètes que j’admire le plus. J’ai toujours résisté à garder les choses en mémoire. Pour moi, lorsqu’un poème ou une chanson s’y imprime, il y a quelque chose de son mystère, de cet éclat qui ne devrait jamais être entièrement révélé qui se perd. Je veux préserver la poésie dans son essence, avec ses profondeurs cachées et sa beauté inaccessible.
Sur mon bureau reposent les œuvres complètes d’İlhan Berk, Turgut Uyar, Edip Cansever, Cemal Süreyya et Ehmed Huseynî. Depuis les débuts de mon parcours poétique, ces voix m’ont accompagné et, je crois, guidé.
Même en prison, j’ai trouvé le chemin vers Ted Hughes, Ezra Pound, T. S. Eliot et E. E. Cummings. Et au-delà, d’innombrables poètes écrivant en turc et en kurde ont éclairé l’obscurité de ma détention et m’ont tendu la main.
Je dois également citer Rênas Jiyan, qui a insufflé un vent nouveau à la poésie kurde, le lumineux Arjen Ari et Kawa Nemir, qui allie son travail de traducteur à une poésie d’une précision remarquable.
Maintenant que je suis libre, j’ai à la fois la joie et le privilège de découvrir les livres d’une nouvelle génération de poètes et de faire leur connaissance, un par un.
TMR : Vous écrivez à la fois en kurde et en turc, deux langues pourtant très différentes. Comment cette dualité vous influence-t-elle, vous et votre poésie ? Doit-on considérer cela comme la voix d’un seul poète ou comme deux entités distinctes ? Je pose cette question en tant que personne qui vit également avec plusieurs langues, je sais à quel point chacune d’elles peut remodeler la voix, l’imagination, voire le fondement même de qui l’on est.
ÇOMAK : Le kurde et le turc sont des langues très différentes, tant dans leur structure que dans leur origine. Il est difficile de déterminer exactement comment cette différence influence ma poésie. Cependant, je peux affirmer avec certitude que je vis dans un espace où leur interaction est extrêmement positive, où les deux langues se nourrissent mutuellement, offrent une plus grande flexibilité d’expression, s’entremêlent parfois dans une syntaxe fluide, tout en restant des univers poétiques distincts.
Lien
Il y a une douleur dans ma voix que les femmes connaissent
Je suis en colère. Ma gorge est sèche.
Je me cisèle moi-même pour m’adapter à la journée
C’est mon travail ! C’est la vie ! Et je descends dans la
rue avec une obscurité glaciale
Les aiguilles tricotent ma pâleur, l’ombre va
vers la mer
L’accordage de la nuit rouille silencieusement
Partout un pouls désabusé
Et pourtant, je suis lié à la vie.
Le tonnerre dans le ciel, les feuilles changent de couleur
Les gazouillis s’accumulent sur le rideau d’une aube silencieuse
Mon visage se crispe dans une expression d’étonnement
Il y a quelque chose sur le mur, dur et inadapté
au désert
Peut-être y a-t-il de la pluie qui ne se mélange pas à l’eau à proximité
peut-être sur les rochers
La pierre vers laquelle je me tourne encore et encore
m’étouffe de sa lourde conscience, mes bras sont épuisés
Ma phrase s’étend avec l’incertitude de la brume
Et pourtant, je suis lié si fort avec la vie
si fort !
Traduit du turc vers l’anglais par Öykü Tekten, et de l’anglais vers le français par Marion Beauchamp-Levet
Dans un art aussi exigeant que la poésie, cette dualité enrichit les images et les associations, elle me donne une base plus solide dans l’acte de création. Le turc, en tant que langue cultivée et largement enseignée, véhicule une certaine arrogance, voire une certaine rudesse, un privilège qui façonne sa présence en moi. Le kurde, en revanche, persiste avec défi, malgré des décennies de déni et d’oubli forcé. En tant que membre de la famille indo-européenne, le kurde possède une structure complexe qui se replie sur le passé pour protéger la mémoire et l’identité, c’est une langue fragile, émotionnelle, brute, qui refuse tout compromis. Elle révise l’avenir, chérit l’enfance avec certitude et présume d’un moi intrinsèquement généreux et tourné vers la communauté.
Dans ce contexte multilingue, il est possible, dans une certaine mesure, de parler de deux poètes, de deux poésies. Pourtant, dans le monde que crée ce langage, la frontière entre les deux ne peut être clairement définie. Presque tout ce qui nourrit ma poésie vient de mon enfance. Le monde dans lequel je suis né à travers le kurde est ancré dans les fondements de ma poésie kurde et turque. Il ne serait pas faux de dire que le « moi » turc emprunte au « moi » kurde. Cet emprunt n’est pas seulement toléré, il est bienvenu. Les identités façonnées par le kurde et le turc, et les voix qu’elles produisent, ne s’opposent pas.
Je viens d’un monde kurde et alévi, façonné par ses propres codes culturels. Mais je n’ai jamais reçu d’éducation formelle en kurde, en raison des politiques étatiques de discriminations et d’effacement. J’ai commencé à écrire en turc, mais même alors, une grande partie de ce qui émergeait reflétait le monde que je connaissais à travers le kurde. Les deux langues ont toujours été présentes dans mon écriture, et je crois que cela a ajouté de la profondeur et de la résonance à ma poésie.
Une fois que j’ai atteint une certaine sensibilité en turc, j’ai transposé cette conscience – la valeur que la poésie m’avait inculquée – dans mon écriture kurde. En ce sens, le monde que j’habitais à travers le kurde a nourri ma poésie turque. Au fil du temps, parce qu’elle se souvenait de sa dette envers le kurde, cette poésie turque a affiné ce qu’elle avait emprunté et l’a rendu, je l’espère, sous une forme plus riche. Aucune dette ne devrait rester unilatérale. Mais s’il faut voir une dette quelque part, il est juste de dire que le turc doit encore quelque chose au kurde.
TMR : En tant que l’une de vos traducteurs, je sais que vos poèmes ont été traduits en anglais. Pourriez-vous nous parler des traductions dans d’autres langues ?
ÇOMAK : En plus de l’anglais, mes poèmes ont trouvé leur chemin vers l’allemand, le français, l’italien, le norvégien, le grec, le gallois, l’hindi et le russe. En bref, à ma connaissance, ils ont été traduits dans plus de quinze langues, chacune porte son propre écho des originaux.
TMR : Comment cela a-t-il été possible d’écrire de la poésie en prison et la partager avec des lecteurs malgré le poids des si nombreuses restrictions et interdictions ?
ÇOMAK : Être poète en prison — trouver un moyen pour que les poèmes que j’écrivais atteignent le monde, franchissent les portes et les murs — exigeait un niveau de difficulté que je peux à peine mesurer, et une persévérance obstinée à la mesure de ce défi.
Dès le début, j’ai dû faire face à la réalité que mon énergie ne pouvait pas être consacrée uniquement à l’acte d’écrire. Le défi n’était pas seulement d’écrire de bons poèmes ou de les réciter depuis un endroit plus profond, plus raffiné. La structure asservissante de la prison — l’étroitesse de l’espace, le passage lent et pénible du temps — m’a obligé à puiser dans un amour persistant et inépuisable pour la poésie. J’ai travaillé avec discipline, j’ai consacré chaque jour à la poésie, à créer la possibilité d’illuminer le monde sombre qui m’entourait avec un seul nouveau vers.
Mais la création seule ne suffisait pas. Faire sortir mes poèmes, les multiplier et les envoyer au-delà des murs de la prison était un autre combat. Chaque mot que j’écrivais était surveillé et contrôlé par l’administration. Après des semaines de délai, il ne pouvait atteindre l’extérieur que par courrier. Et il y avait toujours cette tension psychologique : à tout moment, une descente soudaine pouvait confisquer tout ce que j’avais écrit. Pendant des années, je n’ai même pas eu mon propre bureau. Tout, à tous égards, semblait aller à l’encontre de la poésie.
Me nourrir intellectuellement était un autre défi. Lire est essentiel pour un prisonnier-poète, mais j’avais rarement accès aux livres dont j’avais besoin. Mes demandes étaient souvent refusées, et je n’avais droit qu’à sept livres provenant de l’extérieur tous les deux mois, c’était comme si on privait une plante de soleil et d’eau. Mais le plus difficile était peut-être l’impossibilité de savoir comment ma poésie était accueillie dans le monde extérieur. Il n’y avait personne à mes côtés pour les lire d’un œil critique, les évaluer, s’y intéresser pleinement. Cette distance rendait l’acte de création d’autant plus difficile.
Je dois également corriger une idée fausse mais pourtant répandue selon laquelle la poésie ne nécessite que du temps libre, qu’elle naît dans les moments de loisirs. En prison, le temps lui-même est contrôlé, dominé par le système, ce qui est tout à fait contraire à l’esprit de la poésie. Écrire de la poésie dans de telles conditions signifie voler du temps à l’autorité, se tailler un espace dans la hiérarchie. C’est l’un des plus grands défis du processus créatif. Le temps et l’espace, en collaboration avec l’administration, deviennent des instruments d’épuisement, qui pillent l’esprit humain, pillent la beauté. Dès le début, j’ai dû résister à tout cela, en restant fidèle à mes convictions et à ma passion pour la vie et la poésie.
Bien sûr, mes poèmes n’auraient pas pu atteindre les lecteurs grâce à mes seuls efforts. Il s’agissait d’un travail collectif. Pendant de nombreuses années, ma sœur Suna a été mon contact à l’extérieur. Plus récemment, İpek, qui est devenue ma tutrice légale, a pris ce rôle en Turquie et à l’étranger. Mes éditeurs, bien qu’ils n’aient pas eu directement accès à moi, ont travaillé avec soin et dévouement. Les poètes, les éditeurs et les organisations de défense des droits humains – PEN en particulier– ont également joué un rôle crucial en faisant sortir ma poésie de prison, et lui ont ainsi permis de résonner à travers le monde. Je suis pour toujours reconnaissant du rôle essentiel joué par toutes ces personnes et institutions.
TMR : Vous avez passé trente ans, trois mois et huit jours en prison. Je suis très curieuse : qu’avez-vous ressenti le jour où vous avez enfin été libéré ?
ÇOMAK : Le jour de ma libération, j’étais bouleversé par une sorte de joie angoissée. J’étais anxieux parce que, puisque je n’avais pas été libéré le 21 août alors que cela était prévu, je craignais d’être à nouveau maintenu en prison pour des raisons arbitraires. Je ne pouvais pas m’abandonner à la fraîcheur et à la légèreté que pouvait apporter la réalité de la liberté. J’ai donc attendu le moment de la décision avec un espoir prudent, mais un espoir qui ne laissait aucune place au désespoir.
Quand j’ai finalement appris, bien que tardivement, que j’allais effectivement être libéré, j’ai d’abord été submergé par une vague d’émotion enivrante – une envie de crier, un cri que j’ai à peine retenu, et des larmes que j’ai eu du mal à retenir. J’ai failli fondre en larmes. Vraiment, j’étais à deux doigts de le faire.
Mais cet état n’a duré qu’un instant. Puis, je me suis replié une fois de plus sur ma propre voix — la voix qui m’avait porté pendant toutes ces années, et qui est devenue de plus en plus forte — et sur l’espace de mon identité façonné par ces sentiments et ces pensées. Je suppose que c’est ce qu’on appelle être réaliste, ou mature. Car la décision pouvait encore être annulée à tout moment. Ma libération pouvait encore être annulée.
Je devais attendre jusqu’au soir. Et donc, j’ai attendu.
Lorsque je suis retourné dans l’aile de ma cellule après avoir reçu un message de mon avocat m’informant que l’administration pénitentiaire avait donné un avis favorable concernant ma libération, mais que la décision finale reviendrait au tribunal d’application, j’ai vu que mes amis m’attendaient, pleins de curiosité, impatients d’entendre ce que j’avais appris. Quand j’ai dit : « Je vais être libéré », les acclamations, les sifflements et les larmes qui ont jailli de la salle ont résonné sur les murs, ils m’ont annoncé à maintes reprises que la liberté était devenue une possibilité très réelle.
On aurait pu croire que les chevaux qui galopaient dans mon sang avaient bondi dans les yeux et les veines de mes 31 codétenus.
Plus tard dans la soirée, à 20 h 30, j’ai été libéré, emportant avec moi non seulement mes propres sentiments, mais aussi la tristesse des amis que je laissais derrière moi. J’étais physiquement fatigué, mais la force silencieuse de la liberté qui transperçait l’obscurité m’a rendu résilient. Ce n’est que lorsque les soldats m’ont fait monter dans une camionnette et m’ont déposé à l’extérieur des murs de la prison, dans la nuit, dans l’inconnu, que j’ai enfin commencé à croire que j’étais libre.
Au début, j’étais quelque peu engourdi. Peut-être que je n’arrivais pas encore à y croire. Peut-être que j’étais encore émotionnellement distant parce que mes sentiments n’avaient pas rattrapé la réalité. J’étais un peu détaché de moi-même. Mais dès que j’ai embrassé mes proches, quand je les ai serrés dans mes bras, c’est à ce moment-là que j’y ai cru. J’ai cru en ma liberté, en moi-même et en eux. Ce fut une journée sombre, et la nuit est devenue notre lumière.
TMR : Lors de notre premier entretien téléphonique, vous marchiez dans la rue İstiklal à Istanbul. Il y avait de la joie et de l’émerveillement dans votre voix, comme celle d’un enfant qui voit la neige pour la première fois ou qui aperçoit la mer. J’aimerais revenir à ce moment et, à partir de là, aborder un peu votre vie avant la prison. Pouvons-nous commencer par Bingöl, puis parler de vos années d’études ?
ÇOMAK : Depuis que j’ai retrouvé ma liberté, j’ai presque chaque jour l’impression de passer d’un monde à un autre.
Bien sûr, je n’ai pas oublié le passé, ma vie d’il y a trente ans. Mais une chose est indéniable : je suis entré dans une nouvelle vie, une nouvelle époque. Les gens ont changé. Les lieux ont changé. Les relations ont changé. Rien n’est resté intact.
Je n’ai aucun critère de comparaison fixe, aucun point de référence pour cette transformation. Il me semble plus juste de dire que je suis entré dans un monde entièrement nouveau, que je dois apprendre, mémoriser et absorber à partir de zéro.
Des êtres chers m’attendent, dont je n’ai pas encore visité les tombes. Des cousins dont je me souvenais comme d’enfants m’accueillent maintenant avec leurs propres enfants, des enfants du même âge qu’eux lorsque je les ai vus pour la dernière fois. Tous mes neveux et nièces sont nés pendant que j’étais en prison. Mes grands-mères sont décédées. Il me faut désormais des indications pour retrouver les maisons que je connaissais autrefois les yeux fermés.
Je le répète encore et encore : tout a changé. Et pourtant, une chose reste la même : l’étincelle dans les yeux de ceux que j’aime. Leurs étreintes sont empreintes de la même tendresse, du même désir et de la même acceptation inconditionnelle qu’il y a toujours eu. Ce parapluie d’amour m’a été indispensable, il m’a permis de naviguer sans trébucher dans ce vaste monde transformé. Je lui en suis profondément reconnaissant — vraiment, quelle bénédiction !
Bingöl, la ville où je suis né, reste un pays que je n’ai pas encore visité. Il serait plus juste de parler d’un monde caché, celui qui m’a donné le sentiment d’exister. J’ai si souvent parlé de Bingöl – de l’amour indéfectible que je lui porte, des fondations qu’elle a posées en moi, de mon enfance, de mes années d’études, de ma jeunesse, qui ont inévitablement façonné ma poésie – que je crains qu’en en disant davantage, je ne l’use, que je n’émousse son souvenir. Pourtant, l’enfance ne nous quitte jamais vraiment.
Je dirai toutefois ceci : les fondations que j’ai reçues pour être un bon enfant, une bonne personne, un bon poète, ont été posées dans le Bingöl de ma jeunesse. Les valeurs qui m’y ont été inculquées m’ont accompagné jusqu’à aujourd’hui et ont rendu cette conversation possible.
Oui, nous avons parlé pour la première fois alors que je marchais dans la rue İstiklal. Cette fraîcheur, cet émerveillement enfantin que vous avez entendu dans ma voix, sont toujours vivants, chère Öykü. Ma soif de vie est pleine de passion, car ce monde est nouveau pour moi, débordant de choses qui restent à découvrir, de choses dans lesquelles je dois encore grandir. La beauté me submerge.
Parfois, j’observe les gens et les objets qui m’entourent : les vagues de la mer, le brouhaha de la foule, le vacarme des klaxons, l’insistance féroce des mouettes, le doux frôlement des chats contre mes jambes, les vastes ferries et les cargos. Et soudain, je m’élève, comme un oiseau, détaché de moi-même, rejoignant ce monde magnifique et inconnu, ancrant mon existence en son sein.
À ce moment-là, je suis submergée, comme si j’entendais une chanson folklorique profondément émouvante.
C’est un peu comme la poésie, voyez-vous.
TMR : Notre conversation touche à sa fin, et il apparaît clairement que pour vous, la poésie, la mémoire et la résilience sont indissociables. Des mondes cachés de l’enfance aux espaces confinés de l’emprisonnement, et enfin, à l’étendue de la liberté, votre voix est restée inébranlable, lumineuse et profondément humaine. Vos mots me transportent à travers le temps et l’espace, ils illuminent le poids et la merveille de ce que signifie être à la fois témoin et participant des transformations de (votre) vie. Je vous suis reconnaissante pour votre honnêteté, pour la façon dont vous nous permettez de ressentir le dévoilement d’un monde renaissant à travers vos yeux. La tendresse que vous décrivez, l’émerveillement enfantin, le pouvoir fondateur de l’amour — ce ne sont pas seulement les fondements de votre poésie, ce sont aussi les fils qui relient tous ceux qui la lisent à votre expérience. Merci de partager ce voyage, de nous laisser entrevoir les profondeurs de la mémoire et les sommets de la découverte, de nous rappeler que la poésie est un vecteur qui transporte l’esprit humain, même à travers les hivers les plus longs.
ÇOMAK : Merci — d’avoir écouté, d’avoir fait de la place et d’avoir laissé la poésie s’exprimer entre nous.
Entretien abrégé pour publication, traduit du turc vers l’anglais par Sevda Akyüz.
Article et entretien traduits de l’anglais vers le français par Marion Beauchamp-Levet.

