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Le troisième long métrage de Cherien Dabis propose une relecture profondément humaine du récit Israël-Palestine.
Il y a un peu plus de 30 ans, j’étais un journaliste cinéma à Los Angeles invité à la projection de presse d’un nouveau film dont je n’avais jamais entendu parler. Projeté aux studios Universal, le film que j’ai vu ce jour-là était en fait La Liste de Schindler. Au moment où les lumières se sont rallumées, j’étais stupéfait, littéralement secoué. Comme la plupart des Américains, je connaissais bien l’histoire de l’Holocauste. Mais, après en avoir vu les détails à l’écran – surtout à travers le jeu intense de Ralph Fiennes dans le rôle de l’immonde Amon Göth – et malgré ma longue expérience, mes jambes peinaient à me porter lorsque j’ai quitté le cinéma.
Trois décennies plus tard, j’ai repensé à ce moment alors que je sortais de la projection de Ce qu’il reste de nous, le troisième long métrage de la scénariste et réalisatrice Cherien Dabis. Au moment où les lumières se sont rallumées, j’étais dévasté.
Ce qu’il reste de nous saisit le traumatisme générationnel de l’arrachement et de l’exil palestiniens comme aucun autre long métrage que j’aie vu. Porté par le regard méticuleux de Dabis, ce récit qui s’étend de 1948 à 2022 plonge le spectateur dans la réalité d’une famille de Jaffa, contrainte de fuir sa maison et son orangeraie pour se réfugier à Naplouse. Les humiliations quotidiennes qu’ils subissent sous le régime d’occupation militaire israélien mettent en lumière des décennies de persécutions. Il faudrait avoir un cœur de pierre pour ne pas ressentir la cruauté du destin palestinien et la souffrance de ce peuple aux mains d’une armée coloniale de peuplement : imaginez, d’abord expulsé de chez vous, vous vous retrouvez ensuite surveillé et contrôlé jusque dans votre lieu de refuge par un oppresseur qui ne rend de compte à personne sans qu’aucune autorité légale ne vous protège de ses caprices – destruction de biens, arrestation arbitraire, ou meurtre.
Ce qu’il reste de nous a dû être tourné en Jordanie, à Chypre et en Grèce, Israël ayant rendu impossible tout tournage à Jaffa et à Naplouse. L’État ne veut pas que cette histoire soit racontée, lui qui a dépensé des milliards de dollars et financé des décennies de hasbara, martelant les cerveaux américains à coup de mythes, à commencer par celui du récit héroïque selon lequel, le 15 mai 1948, des armées arabes de force supérieure et sans pitié auraient attaqué les Juifs, les outsiders, et leur nouvel État tout juste proclamé – par miracle, l’outsider avait triomphé cette fois-ci. En réalité, les colons, dont beaucoup venaient d’arriver d’Europe, se préparaient à cet affrontement depuis des années. Malgré la supériorité en nombre des forces arabes, les milices sionistes étaient bien mieux équipées sur le plan militaire. Elles avaient également élaboré le Plan Daleth, un plan stratégique pour la conquête des terres palestiniennes, qui reposait sur diverses tactiques de terreur destinées à expulser de force la population autochtone des maisons et des villages. Un nettoyage ethnique, en somme.
Malgré les nombreuses tentatives d’effacer l’Histoire à coups de récits simplistes, d’IA ou de publications trompeuses sur les réseaux sociaux, il existe une mémoire documentée de ce qui s’est passé en Palestine – le sang a coulé et ce n’est un secret pour personne. De nombreux historiens, parmi lesquels Rashid Khalidi, Nur Masalha, Ilan Pappé et Avi Shlaim – les deux derniers étant d’éminents historiens israélo-britanniques – ont interrogé un grand nombre de survivants de la guerre de 1948, tant israéliens que palestiniens, et traduit des milliers de documents officiels depuis l’arabe et l’hébreu. Ils ont ainsi produit un volumineux corpus de travaux historiques, permettant à toute personne désireuse de s’informer de le faire en dehors du récit unilatéral d’Israël. En bref, comme le rapportait Al Jazeera en 2022 (la même année que le meurtre de la journaliste palestino-américaine Shireen Abu Akleh par les troupes israéliennes à Jénine, et que la fin de l’histoire racontée dans Ce qu’il reste de nous) : « Entre 1947 et 1949, les forces militaires sionistes ont attaqué les principales villes palestiniennes et détruit quelque 530 villages. Environ 15 000 Palestiniens ont été tués dans une série d’atrocités de masse, dont des dizaines de massacres. »
Il convient de noter que ces événements ont commencé en 1947, c’est-à-dire avant la fin du mandat britannique en Palestine, et avant que l’Égypte, l’Irak, la Jordanie, le Liban et la Syrie ne déclarent la guerre à Israël.

Ce qu’il reste de nous suit le destin de Sharif et Munira, un couple de la classe moyenne de Jaffa qui, avec leurs jeunes enfants, sont chassés de leur ville par les forces sionistes. Après l’expulsion de 1948, le récit fait un saut de trente ans et nous mène en 1978, en Cisjordanie. Munira est entre-temps décédée et Sharif est désormais un grand-père brisé qui vit avec son plus jeune fils, Salim, ainsi que sa femme Hanan – interprétée avec tendresse et conviction par Cherien Dabis elle-même – et leurs trois enfants dans une modeste maison en béton, dans un quartier pauvre de réfugiés, à Naplouse.
Noor, le fils de Hanan, est un personnage central. Dans une scène clé, Noor, alors âgé huit ans, rentre chez lui avec son père Salim, instituteur dans une école locale, lorsqu’ils sont arrêtés aléatoirement par un groupe de quatre soldats israéliens qui sillonnent les collines de Naplouse en jeep militaire. Salim subit une humiliation cruelle sous les yeux de Noor, qui en viendra un jour à considérer son père comme un traître aux Palestiniens pour avoir cédé face à l’occupation – Noor estime en effet que Salim ne montre aucune volonté de résister à l’oppression israélienne.
Bien que l’histoire commence à Jaffa en 1948, le film s’ouvre sur une scène dynamique à Naplouse : deux adolescents se baladent lorsque l’un d’eux, Malek, trouve une douille de balle vide. Noor veut la voir, et une course-poursuite à travers la ville s’engage entre les deux amis. Nous sommes en 1988, c’est la première Intifada. La poursuite prend fin lorsqu’ils tombent nez à nez avec un groupe de jeunes Palestiniens révoltés, poussés à bout par l’occupation, en pleine confrontation avec des soldats israéliens qui lancent des gaz lacrymogènes sur les manifestants, avant de tirer à balles réelles.
La Nakba et ses conséquences sont présentes tout au long du film, dont la structure crée des parallèles entre 1948 et différents autres moments de l’histoire palestinienne. Dès le début, les spectateurs attentifs remarqueront que les enfants de Sharif et Munira ne vont pas à l’école, à cause des « hostilités » en cours. Noor et Malek non plus, cette fois-ci à cause des « hostilités » liées à l’Intifada. On ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec les centaines de milliers d’enfants de Gaza, privés de scolarité depuis le 7 octobre 2023. C’est un fait, l’occupation militaire israélienne prive les enfants d’école, tout comme les checkpoints et les forces d’occupation entravent l’économie palestinienne en empêchant les parents de travailler. Ces cycles de « scolasticide » et de récession économique se répercutent de génération en génération. Et pourtant, les Palestiniens comptent parmi les populations arabes les plus éduquées : selon l’AMP, « défiant l’occupation, la pauvreté et la peur omniprésente de la violence israélienne, les Palestiniens affichent un taux d’alphabétisation de 99 %, soit le plus élevé du monde arabe ».
Le sumud – la légendaire persévérance des Palestiniens face à l’oppression et aux difficultés – est palpable dans ce film. Si les hommes, Sharif et Salim, semblent accablés par des décennies de pertes, le personnage de Hanan, incarné par Dabis, est le pilier de la famille, un symbole de détermination. Elle se bat avec tendresse pour son fils Noor et pour son mari, même après l’humiliation de ce dernier par des soldats deux fois plus jeunes que lui, dans sa propre ville.
Ce qu’il reste de nous est sublimé par la puissante présence d’une dynastie d’acteurs palestiniens, composée du regretté Mohammad Bakri (Sharif âgé), de Saleh Bakri (Salim) et d’Adam Bakri (Sharif jeune). La production du film a été assurée par plusieurs figures d’Hollywood qui tenait à ce que cette histoire soit racontée, parmi lesquelles on trouve Mark Ruffalo, Javier Bardem et Eve Ensler (aujourd’hui connue sous le nom de « V »). Aux côtés du film Palestine 36 d’Annemarie Jacir, la candidature officielle de la Palestine pour le prix du Meilleur Film International lors de la 98ᵉ cérémonie des Academy Awards, Ce qu’il reste de nous représente la Jordanie aux Oscars cette année (la mère de Cherien Dabis vient de Salt, en Jordanie, et son père est un médecin à la retraite d’origine palestinienne). Les deux films sont interdits en Israël.
En 1948, aux côtés de de 600.000 autres Palestiniens, les habitants de Jaffa ont été confrontés à un choix impossible : fuir pour survivre, mais tout perdre, ou rester en risquant sa vie, et tout perdre quand même. Sharif choisit de rester pour défendre sa maison et ses orangers, tandis que son épouse Munira fuit pour se réfugier avec les enfants chez son frère à Naplouse pendant deux semaines, dans l’idée de revenir lorsque les combats se calmeront. Brutalement arrêté sur sa propriété en 1948 par les forces militaires sionistes et jeté dans un camp de détention, Sharif finira par retrouver Munira à Naplouse, chez son frère, toujours vivante malgré les mauvais traitements, la famine et une crise cardiaque.
À Jaffa, plus de 100.000 personnes ont été expulsées en 1948. Ce nombre équivaut à 98 % de la population arabe de la ville. Israël a donc acquis illégalement tout ce qui restait – des maisons, des commerces, des institutions culturelles et d’innombrables hectares de terres.
Des décennies plus tard, le cœur fragile et montrant des premiers signes de démence, le grand-père Sharif clame : « Nous sommes de Jaffa, et la Palestine est notre patrie. » Plus tard, dans une autre scène clé, il avertit son fils Salim : « Souviens‑toi de mes mots. Ils ne s’arrêteront pas avant d’avoir pris toute la Palestine. »
En septembre 2025, Netanyahu a déclaré sans détour : « Cette terre est à nous. Il n’y aura pas d’État palestinien à l’ouest du Jourdain. »
Au plus fort de la Première Intifada, alors qu’ils font face à un choix difficile pour leur fils Noor, Hanan et Salim consultent un imam local. Ce dernier leur conseille : « Votre humanité est aussi une forme de résistance. N’oubliez pas le pouvoir de votre humanité. »
Salim répond : « Tout ce qu’on fait, c’est pour nos enfants. Pour quelle autre raison serions-nous en vie ? »
Vers la fin du film, Hanan parle avec un Israélien dans un café-librairie de Tel Aviv-Jaffa. Ce dernier insiste sur le fait que les Israéliens aussi portent leur lot de souffrance. Hanan réplique : « Nous payons le prix de ce qui est arrivé à votre peuple. Nous le payons encore aujourd’hui. »
C’est l’une des conclusions du film : aujourd’hui encore, en 2026, les Palestiniens continuent de payer la lourde addition de l’Holocauste.
Ce qu’il reste de nous est actuellement à l’affiche.
Traduit de l’anglais par Alice Nalpas
