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En matière de nationalité, nous sommes plus riches grâce à la diversité de nos identités, et plus pauvres à cause de nos divisions.
Zohran Mamdani, né en Ouganda, est le maire élu de la ville de New York. Il est marié à Rama Duwaji, une artiste syro-américaine. Il est musulman, il est immigrant, ses parents sont immigrants ; sous le régime de Trump, les immigrants ont été pourchassés et envoyés dans des prisons à l’étranger ; l’immigrant est l’Autre, il a été criminalisé. L’élection de Mamdani a inexorablement modifié les perceptions, ou du moins changé la teneur du débat sur les immigrants et l’identité nationale.
Nous nous souvenons que ce sont les immigrants qui ont construit les Amériques, du Canada à la pointe de l’Argentine. Les immigrants ont construit de nombreux pays ; ils ont certainement changé la façon dont le pays se perçoit. Il suffit de penser que les Arabes ont occupé la Sicile pendant deux cents ans ; la Sicile a été occupée par les Grecs, les Romains, les Vandales et les Vikings. Comment les Siciliens contemporains conçoivent-ils leur identité ?
Les Maures, bien sûr, ont occupé la péninsule ibérique, l’Espagne et le Portugal, pendant 800 ans, sous le règne d’Al-Andalus. Imaginez comment cela a influencé l’identité espagnole contemporaine (les Espagnols disent « ojalá », qui signifie « je l’espère », une douzaine de fois par jour, sans se souvenir que cela vient de l’expression arabe et islamique « inshallah » — si Dieu le veut).
Quand on pense à la nationalité, on ne peut s’empêcher de penser à la langue. N’oubliez pas que beaucoup d’entre nous ont été colonisés et ont appris à parler la langue du colonisateur. Il y a plus de mille ans, les Arabes ont colonisé les peuples indigènes d’Afrique du Nord, les Bédouins et les Amazighs ; il y a plus de 500 ans, les Européens ont colonisé les Amériques. On peut donc dire que l’arabe, tout comme l’anglais, l’espagnol et le français, sont des langues colonisatrices, responsables de l’oppression des langues indigènes, qui dans certains cas sont presque éteintes, et dans d’autres, connaissent un renouveau, comme le catalan dans le nord-est de l’Espagne. Mais les colonisés tirent également profit de la maîtrise de la langue du colonisateur : la conversation va dans les deux sens.
Qui est « des nôtres » et qui ne l’est pas ? La nationalité est une question brûlante. Les agents masqués de l’ICE aux États-Unis ratissent large, des Hispaniques américains et des migrants vénézuéliens sans papiers jusqu’aux touristes irlandais qui dépassent la durée de leur visa, et les envoient dans des centres de détention collectifs inhumains à travers le pays. En Europe aussi, la nationalité est une question déterminante. Les petits bateaux remplis de Kurdes, de Soudanais, d’Afghans et d’autres arrivent sur les côtes britanniques pendant un été marqué par des émeutes d’extrême droite devant les hôtels des demandeurs d’asile. L’origine et la nationalité des personnes sont devenues des questions déterminantes dans un monde en crise, où les personnes en déplacement refusent de cesser de fuir les conflits, la guerre civile, la sécheresse et la pauvreté.
Quand il s’agit de garantir l’égalité des droits pour tous les habitants d’un pays, le nationalisme est un échec cuisant, comme le suggère un poème de Mahmoud Darwish. Dans « Passeport », il écrit :
« Tous les cœurs des gens sont mon identité
Alors, confisquez mon passeport ! »
Plus de la moitié des Palestiniens dans le monde restent apatrides, et les citoyens palestiniens d’Israël ne jouissent pas des mêmes droits que leurs homologues juifs. Leur nationalisme est synonyme de discrimination inhérente et d’espérance de vie plus faible.

Selon le dictionnaire Merriam Webster, les quatre aspects du nationalisme comprennent le caractère national, la loyauté et le dévouement à une nation ; le statut national et l’appartenance à une nation particulière ; l’indépendance politique ou l’existence en tant que nation distincte ; et les personnes ayant une origine, une tradition et une langue communes et capables de former ou de constituer effectivement un État-nation ou un groupe ethnique, élément d’une unité plus grande. Cependant, les synonymes de nationalité élargissent et enrichissent les possibilités du mot : ethnicité, race, famille, clan et parenté, pour n’en citer que quelques-uns. À l’ère des réseaux sociaux, la nationalité ne se réfère plus strictement à un pays, elle peut désigner la religion, l’identité ou la simple culpabilité par association, comme le montre la campagne réussie de la théoricienne du complot de droite Laura Loomer pour empêcher les enfants de Gaza gravement blessés et affamés de recevoir des soins médicaux aux États-Unis.
Dans TMR 55 • NATIONALITÉ, notre essai central d’Adam Makary, « The Grammar of Power » (La grammaire du pouvoir), examine l’hypocrisie et le double standard du libéralisme occidental en ce qui concerne la vie des Palestiniens. Dans « We the Wanderers » (Nous, les nomades), notre artiste vedette El Mehdi Largo réfléchit à la façon dont il est passé de Marocain à Italien, avant de découvrir en France qu’il était finalement Arabe. Largo insiste sur le fait que « nous, immigrants, nomades, suivant le soleil couchant vers l’exil, sommes les chercheurs ultimes de sens ».
Dans « The Absent Homeland » (La patrie absente), Mayssa Alajjan accepte le fait que, bien qu’elle soit née et ait grandi au Liban, le pays refuse de lui accorder la nationalité, car son père était syrien. Dans « Home, a State of Restlessness » (Le chez-soi, un état sans repos), Neemah Ahamed, une Kenyane musulmane de troisième génération d’origine indienne vivant à Londres, aspire à une vie à Athènes, car elle compatit avec les Palestiniens de Gaza et de la diaspora. Elle écrit : « Peut-être que le paradoxe est de reconnaître que pour moi, la maison n’est pas un lieu, mais un état “sans repos”. » Dans la nouvelle « Paranoia » de Parand, la société afghane contemporaine est dépeinte à partir de perspectives opposées : des femmes qui perdent toute apparence de liberté, face aux talibans qui ont leurs propres idées rigides sur ce que signifie être Afghane. Et dans la nouvelle « Sultana to the Rescue », l’écrivain libanais MK Harb accueille une femme pauvre chez lui, réalisant sans le savoir que c’est elle qui le sauve.
Tous nos contributeurs de ce mois-ci, y compris Amy Omar qui écrit sur la nomade et romancière turque Ayşegül Savaş, Nohshin Bokth qui explore l’œuvre de l’écrivaine britannique irakienne Dalia Al-Dujaili, Gaar Adams qui critique deux livres explorant l’identité du Golfe ; et Lara Vergnaud, rédactrice en chef adjointe de TMR pour 2025-2026, qui interviewe le romancier franco-palestinien et libanais Jadd Hilal, s’efforcent de mettre en lumière ce que signifie appartenir à un peuple, à une culture, à une nationalité, voire à une tribu. En fin de compte, nous sommes plus riches grâce à la diversité de nos identités, et plus pauvres à cause de nos divisions.
Jordan Elgrably et Malu Halasa
Traduit de l’anglais par Maï Taffin

