Quand la blessure chante. Des Israéliens reprennent les vers du poète Yahia Lababidi

Palestinian poet Yahia Lababidi (photo Logan-Werlinger, courtesy eniGma Magazine).

18 JULY 2025 • By Yahia Lababidi

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En mettant en musique l’un des poèmes de Yahia Lababidi, un groupe israélien a créé un pont fragile au-dessus des divisions politiques. Dans cette méditation lyrique, il réfléchit à la morale complexe de l’art en ces temps de génocide et de souffrances. En ressort une foi pleine d’humilité dans le pouvoir de la poésie, de la musique et des peines partagées qui composent notre humanité.

Entendre ses propres mots chantés est une expérience étrange et qui pousse à l’humilité. D’autant plus étrange lorsque ces mots vous reviennent d’un lieu chargé d’histoire et de tristesse. Il y a quelque temps, j’ai appris qu’un groupe israélien, The Hazelnuts, avait repris l’un de mes poèmes, « You Again », et l’avait mis en musique. Ils l’ont interprété en live à Jérusalem, leurs voix tissant mes vers dans l’air d’une ville à jamais suspendue entre le sacré et la destruction.



J’ai regardé la vidéo en silence, moi simple individu de notre famille humaine commune et souffrante, j’essayais de comprendre ce que ces inconnus avaient pu entendre dans mes vers. Il y avait une douceur dans leur interprétation, une révérence qui suggérait qu’eux aussi avaient été touchés par l’esprit du poème. J’ai été ému de voir un public nombreux et reconnaissant, écouter avec tant d’attention ma poésie dans un cadre intimiste.

Le poème commence par un vers, qui est, en quelque sorte, un manifeste artistique :

Encore toi, qui vient de la blessure qui chante.

Comme si la douleur n’était pas seulement récurrente, mais mélodique. Comme si la souffrance, transfigurée, pouvait nous revenir sous forme de musique, et que ce retour pouvait la rendre plus supportable. Il y a ici une certaine résignation, mais aussi un certain émerveillement dans l’acceptation que la douleur, lorsqu’elle est transformée par l’art, peut devenir une compagne plutôt qu’une adversaire.

Les lignes qui suivent sont elliptiques, austères dans leur langage mais pleines de nostalgie :

Là à nouveau, perdu puis retrouvé puis perdu
trafiquant métaphysique et éternité
comme espoirs les plus proches.

C’est le terrain du mystique et de l’exilé, de tous ceux qui ont dû rationner l’espoir comme on rationne la nourriture, ceux pour qui le spirituel est un instinct de survie. Et lorsque ces mots sont chantés, surtout dans une ville comme Jérusalem, la métaphysique devient le réel. L’éternité ne plane pas au-dessus de nous, elle nous oppresse. Les chanteurs deviennent des pèlerins, tout comme le sujet du poème :

vers où, pèlerin
dépassant les gouffres
rationnant les émotions
à la recherche de subsistance

Honnêtement, j’ai été assez surpris lorsque le groupe a choisi de mettre en musique ce poème en particulier. Je pensais qu’il était trop introspectif, trop insaisissable pour être apprécié par un large public. Mais entre leurs mains expertes, leur interprétation sincère a élevé les mots écrits sur la page à un autre niveau et les a rendus plus accessibles. La musique jazzy et leurs voix pleines d’émotions ont donné des ailes à mon poème. Il me semble que les goûts des gens évoluent et s’orientent vers des paroles de chansons qui véhiculent davantage de notre vie intérieure et de charge poétique. Vive cette sophistication des sentiments qu’est l’art ! 

Je me souviens que lorsque mon poème a été interprété en direct à Jérusalem, je vivais loin du Moyen-Orient, aux États-Unis, et je me sentais impuissant, frustré et submergé par la politique. Lorsque j’ai découvert que The Hazelnuts avaient adapté « You Again » et l’enregistraient en studio, je les ai contactés pour leur exprimer ma gratitude. Nous étions déjà en contact, ils m’avaient fait part de leur intérêt pour ma poésie. Mais je ne savais pas quel poème les intéressait précisément, ni ce qu’ils comptaient en faire. Écouter cette première version studio, avant qu’ils ne la jouent en public, a été comme une révélation et une expérience proprement palpitante. Plus tard, en lisant des interviews et des critiques du nouvel album de Hazelnuts dans la presse locale israélienne, j’ai espéré que les lecteurs et les auditeurs soient encouragés d’une manière ou d’une autre à écouter le groupe parler de sa collaboration avec un poète d’origine palestinienne. J’ai senti que nous avions accompli quelque chose qui nous dépassait : créer un petit pont tissé de mots, de musique et de bonne volonté.

J’ai trouvé que le groupe avait interprété ce poème quelque peu difficile avec grâce, voire avec tendresse. J’ai donc été sincèrement surpris, et quelque peu déçu, lorsque les membres de ma propre famille n’ont pas partagé ma joie sans réserve, et qu’ils ont même remis en question la décision que je croyais la plus sage de collaborer avec des Israéliens à notre époque. Y avait-il un moment opportun pour le faire, me suis-je demandé ? Le pire moment n’était-il pas le meilleur moment ? Ne devrions-nous pas tous essayer de faire ce qui est en notre pouvoir pour affirmer notre humanité commune et dépasser le chaos sordide de la politique ? Malgré ces sentiments mitigés, j’ai puisé du courage dans la collaboration musicale d’Edward Said avec le chef d’orchestre et pianiste israélien Daniel Barenboim, une alliance qui cherchait à montrer comment le dialogue, aussi hésitant soit-il, pouvait être maintenu grâce au langage commun de la musique.

Pourtant, toutes ces émotions confuses se sont faites plus pesantes ces derniers mois. Avec le génocide en cours à Gaza, les cris des blessés et des mourants qui envahissent les ondes, entendre mes propres paroles chantées à Jérusalem par un groupe israélien me semble moralement plus complexe, d’une manière que je suis encore en train d’analyser. En revoyant la vidéo, j’ai lâché un soupir et me suis demandé ce qui pouvait bien se passer dans le cœur de toutes ces personnes réunies. N’étaient-elles là que pour se divertir ?

Ont-elles pris clairement position contre leur propre gouvernement dépravé, et déclaré « Pas en mon nom » ? Qui sait… Pourtant, je ne peux pas nier la valeur essentielle de notre lien en tant qu’artistes, fidèles à la Palestine, à Israël et à notre famille humaine. Ce lien était réel et continue d’avoir de l’importance. L’art peut transcender les frontières, mais il ne nous en absout pas entièrement. Je crois toujours en cette fragile transmission de la beauté au-delà des divisions, mais aujourd’hui, je pense qu’elle doit être portée en toute conscience, avec tristesse et avec responsabilité. Les mots de Mahmoud Darwish résonnent dans mon esprit : « Chaque beau poème est un acte de résistance » et « Nous souffrons d’une maladie incurable : l’espoir ».

Il est vrai que je n’ai pas écrit ce poème en pensant à son potentiel pouvoir diplomatique. Je l’ai écrit à l’une de ces heures du crépuscule où la poésie vient sans qu’on la demande et où elle est acceptée avec gratitude, comme un remède spirituel. C’est là le mystère et le miracle de l’art. Comment une telle aide spirituelle peut-elle voyager et être reçue avec gratitude au-delà des frontières que la politique ne peut franchir ? Je crois depuis longtemps que l’art traverse des pièces qui restent interdites aux diplomates et aux soldats. Il force à l’humilité dans sa façon d’exprimer la douleur des choses et de transformer cette souffrance, ne serait-ce que brièvement, en quelque chose que nous pouvons supporter. Qu’un groupe israélien reconnaisse quelque chose de lui-même dans mes propres mots, et leur donne une voix dans notre ville commune témoigne de la manière transcendante et persistante dont l’art trouve des voies de communion.

Qu’est-ce que la diplomatie, sinon la tentative de parler au-delà des différences, de trouver un langage commun là où les phrases ordinaires ont échoué ? La poésie, dans son essence, accomplit cette tâche quotidiennement. Elle parle de l’intérieur, là où la souffrance et la beauté ont souvent des racines communes. Au-delà des anciennes inimitiés, l’art s’offre en sacrifice. Et la musique porte plus loin ce cadeau qu’est cette douleur qu’on fredonne, elle les porte dans les oreilles, dans les corps, dans les espaces grand ouverts à la guérison.

Dans l’interprétation de la chanson en direct, il y a un mouvement suspendu, juste avant la dernière strophe. Les voix s’éteignent, puis vient cette révélation :

maintenant, après avoir réveillé quelques bruissements
à une heure où la lune projette
sa lumière pleine
sur tout, comme un écran argenté
de films muets, le ronronnement
de la bobine.

L’image est insaisissable (même pour moi, son auteur supposé) et semble désuète : films muets, la lune comme projecteur, des souvenirs qui défilent à travers le temps. Pourtant, elle fonctionne à sa manière, en évoquant un état fragile qui nous enveloppe tous et nous rassure. Une reconnaissance commune de nos blessures et une tentative de les bercer dans une chanson qu’on dirait sortie d’un rêve.

Cette interprétation réconfortante de « You Again », filmée et partagée par Sofar Jerusalem, me confirme que même aujourd’hui, même ici, il est possible et nécessaire de créer des liens. Elle ne nie pas l’énormité des souffrances en Palestine/Israël, mais y répond par le souffle, la voix, l’imagination et la beauté, qui refusent toute territorialité. Une blessure qui chante reste peut-être une blessure. Mais lorsque d’autres choisissent de la chanter avec vous, quelque chose dans cette blessure commence à se refermer.

Traduit de l’anglais par Marion Beauchamp-Levet

Yahia Lababidi

Yahia Lababidi is the author of a dozen books, most recently Palestine Wail (2024) and What Remains To Be Said (2025). His writing appears in DAWN, World Literature Today, and The New Arab, with work forthcoming in Salmagundi and Liberties Journal.

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