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M.-F. Husain, l’un des artistes indiens les plus prolifiques, et les plus polémiques, a passé les dernières années de sa vie en exil au Qatar, choix qu’il s’était lui-même imposé.
DOHA. Le passeport qatari de M.F. Husain est exposé dans une vitrine à l’entrée du Lawh Wa Qalam, musée qui a ouvert ses portes le 28 novembre à Education City au Qatar, et premier espace d’exposition au monde qui soit consacré à son œuvre. Ce musée a été construit sous le patronage de l’État qui lui a accordé la citoyenneté lorsque son propre pays l’a contraint à l’exil. Ironiquement, l’un des peintres modernes indiens les plus célèbres est mort en dehors des frontières de l’Inde — Husain est, en effet, mort en tant que citoyen qatari.
M.F. Husain (1915-2011) était l’un des rares artistes d’Asie du Sud à travailler à une telle échelle et à susciter des réactions aussi fortes et durables. Il est arrivé à Mumbai presque sans formation académique et a commencé à gagner sa vie en peignant des panneaux publicitaires pour le cinéma sous la forme d’énormes affiches de films sur des panneaux en bois. En 1947, Francis Newton Souza l’a fait entrer dans le Progressive Artists’ Group (le Groupe des Artistes Progressistes – NdT), qui était le collectif qui a contribué à définir le modernisme indien après l’indépendance. Dans les années 1970, il était devenu une figure incontournable de la scène artistiques.
Que je peigne à Paris, Londres, New York ou au Qatar, je reste un peintre indien.
Il peignait sans cesse et de manière prolifique. Sur toile, sur bois, sur papier, en séries. Il travaillait en public, terminant ses croquis dans des restaurants et des halls d’hôtel. Sa production totale comprend des peintures originales, des affiches de cinéma, des gravures, des sérigraphies, des lithographies et des dessins. « Il y a plus de 30 000 à 40 000 de mes œuvres à travers l’Inde », a-t-il déclaré à NDTV à la fin de sa vie. « C’est la chose la plus importante que j’ai donnée à mon pays bien-aimé. »

Et puis les peintures ont donné lieu à des poursuites judiciaires.
En 1996, des groupes hindous d’extrême droite ont vandalisé l’œuvre de Husain à Ahmedabad en raison d’une de ses peintures de 1976 qui représentait la déesse Saraswati nue. Deux ans plus tard, sa maison à Mumbai a été attaquée en raison de sa représentation de Hanuman portant une Sita dénudée. Les plaintes se sont multipliées. Il avait peint une silhouette dénudée sur Bharat Mata, la Mère-patrie elle-même. Les procureurs ont engagé des poursuites pénales dans plusieurs États indiens. Chacune d’entre elles était passible d’une peine de prison et exigeait la présence physique de Husain au tribunal.
La pression judiciaire s’est accumulée pendant une décennie. En 2006, Husain, alors âgé de plus de 90 ans, faisait face à des citations à comparaître devant des tribunaux à travers toute l’Inde, alors qu’il voyageait entre Dubaï et Londres. Il a alors cessé de revenir dans son pays natal.
Il a ainsi refusé d’être incriminé. « Je suis un citoyen libre, je n’ai commis aucun crime », a-t-il déclaré. « Il ne s’agit que de quelques personnes qui n’ont pas compris le langage de l’art moderne. L’art est toujours en avance sur son temps. Demain, ils le comprendront. »

L’exil a cessé d’être métaphorique. « Je peux rentrer demain, rien ne m’en empêche », a-t-il déclaré publiquement. Mais il n’est jamais rentré. Il a reconnu sa nouvelle citoyenneté. « Je suis désormais Qatari », a-t-il déclaré. Son identité, elle, est toutefois restée ailleurs. « Que je peigne à Paris, Londres, New York ou au Qatar, je reste un peintre indien. »
Il est décédé à Londres en 2011, en tant que citoyen qatari.
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Sheikha Moza bint Nasser, présidente de la Fondation du Qatar, a commandé à Husain, alors dans ses dernières années, une série de peintures sur la civilisation arabe. Avant sa mort, il a réalisé plus de 35 œuvres au sein de cette collection. Elle lui a également commandé « Seeroo Fi Al Ardh » (Voyage sur Terre), une installation cinétique qu’il a conçue en 2009 mais qu’il n’a jamais terminée. La Fondation du Qatar l’a achevée à titre posthume et a dévoilé l’œuvre en 2019, six ans avant l’ouverture du musée.
La Fondation du Qatar, créée en 1995, construit des institutions culturelles comme elle construit des universités. La fondation a implanté des antennes de Georgetown, Northwestern et Carnegie Mellon à Education City. Elle gère des musées, des instituts de recherche et des programmes artistiques. Sheikha Moza préside son conseil d’administration.

Le Qatar a inauguré le Musée de l’art islamique en 2008, il a été conçu par I.M. Pei. Mathaf, le Musée arabe d’art moderne, a suivi en 2010. Le Musée national du Qatar, designé par Jean Nouvel, a ouvert ses portes en 2019. Le musée Husain est le dernier en date dans cette entreprise d’édification d’espaces culturels. Le schéma est toujours le même : acquérir l’artiste, achever l’œuvre, construire le musée, l’intégrer dans l’infrastructure éducative.
La commande de Husain était à la fois personnelle et institutionnelle. Sheikha Moza a voyagé avec l’artiste au Yémen. Elle apparaît dans l’une de ses dernières peintures, un triptyque sur les religions abrahamiques, sa silhouette vêtue d’une robe ancrant le panneau islamique. Cette relation a donné naissance à une œuvre et, finalement, à un bâtiment pour l’abriter.
D’un point de vue culturel, l’existence d’un artiste est marquée par une dualité rare : une de ses vies est confinée au temps fini qu’il passe sur terre, et une autre est vécue en tant que créateur dont la vision perdure à travers son héritage. En ce sens, les artistes légendaires ne connaissent pas de mort culturelle : ils continuent plutôt à survivre dans la mémoire collective de l’humanité. C’est là toute la beauté de leur art : vivant dans leur présence, éternel dans leur absence.
Maqbool Fida Husain était l’un de ces artistes légendaires, un véritable maître dont les œuvres artistiques transcendent les frontières et relient les cultures, les histoires et les identités. –Sa Majesté Sheikha Moza
Les critiques qui ont observé les dernières peintures ont eu des réactions mitigées. Kishore Singh, écrivant pour le Business Standard, se souvient d’une époque où Husain était rejeté comme « trop gadget ou trop axé sur le marché », un jugement qui a refait surface lorsque la portée de ses commandes sur la civilisation arabe est devenue plus importante. Ces œuvres soulèvent une question sur la nature du mécénat : s’agit-il d’une libération pour les artistes parce qu’il leur permet de travailler selon leurs propres conditions, ou redirige-t-il leur attention pour satisfaire les désirs du mécène ? Les peintures du musée Lawh Wa Qalam incarnent cette tension, existant à la fois comme le produit de la vision de Husain et comme le résultat du contexte culturel qatari qui en était le soutien.
La conception architecturale du musée Husain est issue d’une esquisse réalisée en 2008 par l’artiste lui-même, intitulée « Lawḥ Wa Qalam » (Tablette et stylo), elle a ensuite été exécutée par l’architecte Martand Khosla, basé à Delhi, après la mort de peintre. Le musée se trouve à l’angle d’Education City, son extérieur recouvert de tuiles bleues y capte les rayons du soleil en fin d’après-midi. À quelques mètres de là se dresse la structure cylindrique en verre qui abrite « Seeroo Fi Al Ardh ».

Khosla et Husain s’étaient brièvement rencontré, une première fois chez un ami de la famille à Londres alors que le premier étudiait l’architecture, puis une seconde fois dans l’atelier du second, qui se trouvait dans le même immeuble que celui où vivaient les parents de Khosla à Mumbai. Husain a écrit une lettre à ce sujet que l’université affiche à l’entrée du musée. Les liens se tissent à travers les familles, les rencontres fortuites, le petit monde des artistes et architectes indiens qui se connaissent depuis des décennies même s’ils vivent dans différentes villes.
Indien de naissance, d’origine yéménite et de nationalité qatarie, Husain correspond parfaitement à ce cadre.
Une autre rencontre s’est faite par l’intermédiaire de son grand-père. « Il avait brièvement un atelier dans un appartement situé deux étages en dessous de celui de mes parents. C’est là que je l’ai rencontré, dans son atelier. » Des années plus tard, le cabinet de Khosla a conçu la galerie M.F. Husain à l’université Jamia. « Il a écrit une belle lettre, qu’ils ont affichée à l’entrée de la galerie. »
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Travailler à partir des croquis de Husain consistait davantage à interpréter qu’à transcrire. Selon Khosla, un plan est en quelque sorte un ensemble d’instructions très précises, ce qui conduit à penser que la marge d’interprétation est limitée. En revanche, la marge d’interprétation est beaucoup plus grande dans un croquis. Un croquis comporte intrinsèquement une intention, mais aussi une certaine hésitation.
Le croquis représente environ un tiers du bâtiment. « Les deux tiers sont les dérivés du langage développé à partir du croquis », a déclaré Khosla à The Markaz Review. Les carreaux bleus font référence à l’architecture d’Asie centrale, leur positionnement répond au climat de Doha et à la structure cylindrique existante.
Sa réflexion s’inscrit davantage dans une perspective régionale que nationale. « Si l’on considère les divisions postcoloniales et les identités nationales, ce n’est qu’une façon de voir les choses. Je suis en Asie du Sud. Le musée se trouve en Asie occidentale. Mais si je remonte quelques années en arrière, il est évident que ces régions sont liées depuis des siècles. Elles se sont influencées mutuellement dans leur langue, leur cuisine, leurs vêtements. Il existe des routes commerciales qui partent de la côte ouest de l’Inde et vont jusqu’au Yémen, en passant par Alexandrie pour rejoindre l’Europe. »
« J’espère vraiment que le musée deviendra davantage un lien régional, un pont contemporain entre les régions. J’espère vraiment que le musée contribuera à renforcer l’identité asiatique. Au sud et à l’ouest. »

La vision de l’architecte correspondait à celle de son mécène. La programmation culturelle de la Fondation du Qatar met l’accent sur le dialogue interrégional et Education City attire les universités occidentales dans le Golfe. La collection du musée couvre plusieurs zones géographiques. Indien de naissance, d’origine yéménique, et de nationalité qatarie, Husain s’inscrit parfaitement dans ce cadre.
L’entrée s’ouvre sur une porte voûtée dorée qui donne sur une pièce où sont exposés des objets personnels. Le passeport repose dans son étui. À proximité, une photographie de Husain pieds nus. Des pinceaux. Une palette. Une kurta éclaboussée de peinture.
« Lorsque vous entrez dans cette première salle, m’explique Kholoud Al-Ali lors de ma visite, c’est vraiment comme si vous entriez chez lui. Il vous accueille avec des fragments de sa vie : son passeport, les codes de ses différentes disciplines. »
Al-Ali est directrice exécutive de l’engagement communautaire et de la programmation à la Fondation du Qatar. « C’est devenu une philosophie », déclare-t-elle à propos de la photo pieds nus. « Devenir citoyen qatari vers la fin de sa vie avait une signification profonde pour lui. »
« Il vaut mieux laisser cette pièce respirer quelques minutes. Pour laisser les gens ressentir qui était Husain, avant que nous commencions à leur expliquer tout cela davantage. »
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Noof Mohammed, la conservatrice du musée, a conçu l’exposition autour de trois galeries principales, chacune organisée par thème. « Que l’on suive l’histoire étape par étape ou que l’on explore librement, chacun peut appréhender son œuvre telle que sa créativité l’a voulue. Avec ouverture d’esprit et curiosité. »
La galerie suivante est immersive. Les chevaux de Husain galopent sur des sols couverts de LED où une animation est jouée en boucle. Des pétales flottent dans les airs. Une danseuse se fond dans un coup de pinceau. « C’est ainsi que nous familiarisons les visiteurs avec son langage visuel », explique Al-Ali. « Vous entrez dans les toiles. »
Les premières peintures côtoient des documents retraçant ses années passées à peindre des affiches de cinéma. « Il a travaillé avec de nombreux supports. La tapisserie, la photographie, la gravure. C’était un véritable polymathe. » Une œuvre, « Doll’s Wedding », fait référence à son enfance. « Peindre sur des portes, jouer avec des poupées, s’imprégner des textures de la vie indienne. »
« Quit India Movement » (1985) occupe un mur dans une galerie plus récente. La peinture se concentre sur l’année 1942, lorsque Gandhi a appelé à la désobéissance civile massive. Husain a inscrit la date en haut. Des figures coloniales sans visage traversent la partie supérieure de la toile dans des contours nets. En dessous d’elles, un ascète assis lève la main. L’image de Gandhi se superpose au slogan « Quit India ». « Il croyait profondément au nationalisme indien, mais il a pourtant été chassé de cette nation plus tard », explique Al-Ali. Elle désigne le « Do or Die » (Agir ou mourir) de Gandhi peint à côté des dates et des événements marquants de la vie de Husain. « Cette contradiction est présente dans cette toile. Il n’est pas parti de son plein gré. Il a été contraint à l’exil. Quand on regarde cette œuvre, on assiste à un dialogue entre l’histoire personnelle et l’histoire nationale. »
Une galerie ultérieure présente les œuvres interconfessionnelles. « Il croyait profondément que les différentes religions sont en dialogue. Que la spiritualité est une quête humaine commune, et non une frontière », me dit Jowaher Al Marri, responsable de la communication et de la sensibilisation à la Fondation du Qatar.
Le triptyque sur les religions abrahamiques montre Sheikha Moza dans le panneau islamique. « Cette œuvre traite du dialogue interculturel. Le christianisme, l’islam, le judaïsme sont représentés. Son Altesse se tient parmi eux. Sa posture est protectrice. Elle préserve l’espace nécessaire au dialogue. »
Lors de l’inauguration du musée, Sheikha Moza a présenté l’œuvre tardive de Husain sous l’angle de la double appartenance plutôt que du déplacement. « Bien qu’il soit indéniablement un citoyen indien, nous pouvons voir qu’il était également un musulman arabe : deux identités qui ont enrichi sa compréhension de la condition humaine », a-t-elle déclaré dans son discours. Le cadre met l’accent sur la construction d’un pont culturel plutôt que sur la persécution juridique qui a fait de sa citoyenneté qatarie une nécessité plutôt qu’un choix.
Des femmes sans visage apparaissent dans toutes les œuvres religieuses. « Il a perdu sa mère très tôt dans sa vie. C’est devenu un langage visuel pour exprimer le chagrin et la tendresse », explique Al Marri.
Une autre œuvre célèbre l’élection de Barack Obama en 2008 en la reliant à Bilal ibn Rabah, le premier esclave affranchi devenu muezzin. « Il voyait un lien entre ces deux moments. Tous deux symbolisaient une nouvelle possibilité de dignité et de leadership », explique Al Marri. À 93 ans, depuis Doha, Husain est resté éveillé toute la nuit pour écouter les nouvelles de la victoire électorale d’Obama en 2008. Trop exalté pour dormir, il s’est mis à peindre, établissant alors un lien entre Obama et Bilal ibn Rabah.
Noof Mohammed, la conservatrice du musée, a mis l’accent sur la continuité plutôt que sur la rupture. « J’ai toujours refusé de présenter les années qataries de Husain comme une simple fin ou quelque chose de distinct », déclare-t-elle. « Au contraire, je les considère comme l’aboutissement naturel d’une vie passée à chercher, à expérimenter et à repousser les limites. »
Les dernières galeries présentent des œuvres de sa période à Doha : « Zuljanah Horse » (2007), « Battle of Badr » (2008), « Call of the Desert » (2010). De grandes toiles rendent le mouvement par la multiplication et le flou. La calligraphie se superpose au paysage, l’écriture arabe devenant une texture visuelle plutôt qu’un texte lisible. Les racines yéménites de Husain ancrent l’interprétation. « Il a voyagé avec Son Altesse au Yémen, et ces œuvres montrent à quel point il a naturellement mélangé les mondes culturels arabe et sud-asiatique », raconte Mohammed.
Le musée se trouve au milieu des différentes facultés de l’université. « Le musée n’est pas isolé », m’explique Al-Ali. « Les étudiants l’utilisent, les chercheurs l’utilisent. Même des groupes d’ingénieurs viennent y étudier les systèmes mécaniques. Dans tout Education City, nous plaçons l’art là où les gens circulent. Nous ne le cachons pas. L’art doit vous interpeller, éveiller votre curiosité, perturber votre routine juste assez pour vous faire penser différemment. Ici, l’art n’est pas une simple décoration. Il fait partie intégrante de l’expérience éducative. »
Le modèle de la Fondation du Qatar intègre la production culturelle à la production de connaissances. Le musée fonctionne comme une infrastructure du campus. Les étudiants passent de la bibliothèque aux galeries. Les professeurs organisent des visites. Les artistes en résidence travaillent aux côtés des laboratoires d’informatique.
« Lorsque nous avons ouvert, ce n’était pas seulement pour rendre hommage à un grand artiste », me dit Mohammed. « C’était pour reconnaître la vie qu’il a menée ici, l’œuvre qu’il a laissée ici et l’influence profonde qu’il a eue sur les habitants du Qatar. Ce musée est notre façon de partager ouvertement cet hommage. »
Le nom du musée, Lawh Wa Qalam — la tablette et la plume — fait référence à la sourate 68 du Coran. « Il reflète les racines sacrées de la créativité dans notre tradition et reflète la foi en l’art comme force de transformation qu’avait Husain », raconte la conservatrice. « Ce titre situe son œuvre dans un récit plus large de la connaissance, de l’imagination et des échanges culturels. »
Le cadre relie les panneaux publicitaires bollywoodiens de Husain à la tradition artistique islamique à travers ses origines yéménites et ses œuvres religieuses tardives. La validité de ce lien dépend de la manière dont on interprète les peintures elles-mêmes, et de la question de savoir si le mécénat les a façonnées ou simplement rendues possibles.
Parmi les milliers d’œuvres de Husain à travers l’Inde, on trouve des peintures originales, des gravures, des lithographies, des sérigraphies, des dessins et des reproductions.
M.F. Husain n’est jamais retourné en Inde. Le musée se trouve à Doha. Le passeport dans la vitrine indique le Qatar.
traduit de l’anglais par Marion Beauchamp-Levet

