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Finaliste du Prix Dayne Igilvie pour les Auteurs émergents LGBTQ2S+ de 2025, Three Parties de Ziyad Saadi est un premier roman initiatique, décrit comme une réécriture tragicomique et moderne de Mrs Dalloway, de Virginia Wolf. Saadi en offre une réinterprétation centrée sur les expériences contemporaines d’un immigré palestinien homosexuel.
Three Parties de Ziyad Saadi
Penguin Canada/Hamish Hamilton, 2025
Firas avait besoin des fleurs pour faire passer son message. Tout devait faire passer le message : la nourriture, la musique, la décoration, les cadeaux. Même les invités devaient concourir à l’objectif, une pertinence thématique qui ne pouvait être ni falsifiée ni altérée. Chaque élément de sa fête servirait d’indice, de repère sur une carte tracée par ses lèvres, d’où son secret s’échappait souvent, sous forme de jargon, pendant les petits-déjeuners précipités et les dîners plus tranquilles. Ceux qui le voudraient bien participeraient au voyage, et ceux qui y seraient moins enclins se verraient imposer ce voyage comme si une maison de briques leur tombait sur la tête. Son secret serait révélé, de cela il était certain, mais la manière précise dont cela se produirait resterait un mystère jusqu’à ce que la réalité se confonde avec le surréel, que le temps cesse de faire tourner sa roue impitoyable et que tous les sens de l’esprit s’évanouissent dans un bourdonnement, car à ce moment-là, son cœur sans protection serait la seule chose qui existerait.
Il se demandait si les indices seraient assez de petits cailloux pour mener tout le monde vers la destination qu’il avait prévue, ou si ses parents seraient trop préoccupés, voire trop obtus, pour même remarquer qu’ils étaient sur le chemin. Ils avaient beaucoup de soucis ces dernières années, sa sœur et son frère aussi, chaque membre de la famille constituait chacun une île au sein du même archipel, tous se regardaient avec familiarité mais rien d’autre.
Quand il se réveilla ce dimanche-là, sa chambre affichait un nouveau motif étrange qu’il ne pouvait décrire, dans son état de somnolence matinale, que comme étant de travers. Comme s’il s’était réveillé au milieu de la nuit et avait tout réorganisé avec une légèreté qui lui refusait tout souvenir de cet acte. Une nouvelle intimité s’était développée entre ses possessions : l’armoire en bois massif Tustin s’était rapprochée de trois pouces de son lit, les occupants de ses étagères flottantes — livres, peintures de paysages, souvenirs — se blottissaient dans une réunion secrète. Le pouf en velours sur lequel reposait son tapis de prière, déployé une fois par jour pour donner l’impression qu’il était utilisé, était désormais replié dans un coin pour laisser place à sa plus vieille amie, la tache caramel qui maculait le mur, encore là malgré une décennie de tentatives pour la nettoyer. Même cet emblème éternel lui semblait désormais différent. Mais il était indéniable que cette désorientation était moins la faute de l’image que celle du spectateur, dont la tête parfaitement immobile et le regard perpendiculaire ne faisaient pas le poids face à l’esprit bouleversé qui se cachait derrière eux, voyant non seulement toute la pièce sous un angle différent, mais aussi le monde entier sous un angle différent, cherchant toutes les taches sur son chemin et y trouvant de la beauté. Après tout, aujourd’hui devait être une belle journée.

Il descendit les escaliers d’un pas assuré en s’attendant à recevoir les vœux d’anniversaire manquant d’enthousiasme de tout le monde, mais il ne trouva que Suhad, seule dans la cuisine, en train de préparer le petit-déjeuner. L’odeur du bacon en train de frire indiquait que leurs parents étaient sortis, et la contorsion maladroite de son corps, qui cachait la cuisinière, signifiait qu’ils seraient de retour d’une minute à l’autre.
« Où sont maman et papa ? »
Elle sursauta comme un lapin effrayé par le craquement d’une brindille. « Oh, c’est toi », soupira-t-elle avec soulagement.
« Mazen avait une séance ce matin. Ils devraient bientôt rentrer. »
« Ils ont pris rendez-vous pour aujourd’hui ? »
« Euh, oui ? » Son intonation montante trahissait son oubli, qui se fit encore plus flagrant quand elle glissa le bacon sur une assiette d’œufs et de pain grillé et s’assit pour manger. Une fourchette dans une main, son smartphone dans l’autre. Aucun contact visuel, même si elle sentait qu’il la regardait, bouche bée.
Il se dirigea vers le réfrigérateur pour récupérer les ingrédients qu’il avait achetés la veille afin de se préparer le petit-déjeuner d’anniversaire rituel fait de pancakes à la banane et au chocolat et qu’il appréciait depuis longtemps, depuis l’époque où Mme Tullinson vivait à côté. Myra Tullinson était une veuve de soixante ans aux mèches roses et aux rides d’expression sans complexe qui venait de voir ses enfants quitter le nid lorsque les Dareer emménagèrent. Firas approchait de l’adolescence, mais il avait encore des traits très enfantins, notamment des joues roses et des yeux innocents qui avaient immédiatement séduit sa voisine. Elle le chérissait sans cesse, elle lui achetait des vêtements dont il n’avait pas besoin et des jouets pour lesquels il était trop grand. Elle lui avait appris à cuisiner et à décorer son intérieur, ainsi que l’art d’apprécier la beauté, naturelle ou artificielle, et l’avait ainsi orienté vers une carrière d’architecte. Le jour de son quatorzième anniversaire, elle demanda à ses parents si elle pouvait le prendre pour la matinée afin de le gâter avec un petit-déjeuner spécial. Ils acceptèrent, à condition que Mme Tullinson ne se fatigue pas trop. À son dix-neuvième anniversaire, elle était tombée malade et ne pouvait plus lui préparer ses pancakes, mais elle insista pour l’inviter chez elle et lui apprendre la recette. Ce fut le dernier anniversaire qu’ils passèrent ensemble. Firas perpétuait depuis la tradition en préparant une version de cette gourmandise de plus en plus molle au fil des ans. Cependant, lorsqu’il ouvrit le garde-manger, les pépites de chocolat avaient disparu. Un sac entier, disparu. Il se dit que poser une question dont il connaissait déjà la réponse était vulgaire et indélicat, et se contenta de pancakes au babeurre, car les pancakes au babeurre étaient délicieux même sans ajout et qu’aujourd’hui allait être une belle journée.
Pendant que la pâte reposait sur la plaque chauffante, Firas sortit pour vérifier la boîte aux lettres, s’attendant presque à trouver un cadeau d’anniversaire anonyme. Au lieu de cela, il trouva une note remise en mains propres, qui lui était personnellement adressée et dont il se saisit avant de se précipiter dans la cuisine pour retourner sa crêpe. Surveillant le pancake de près de peur de brûler un côté, il vérifia le contenu du réfrigérateur pour s’assurer que les ingrédients nécessaires au repas à quatre plats prévu pour le soir même n’avaient pas subi le même sort que les pépites de chocolat.
Alors qu’il s’asseyait pour manger, il réfléchit à sa prochaine tâche de la journée. Le dimanche, le fleuriste ouvrait à onze heures, et il s’y rendrait dès qu’il aurait fini son petit-déjeuner. Cela lui laisserait suffisamment de temps pour préparer le dîner et la table, tout en commençant sa journée avec énergie et optimisme. Car quoi de plus prometteur pour un cœur qui bat que le parfum idyllique de la nature ?
Il ingurgita les pancakes sirupeux et il pensa à Mazen dans sa chambre avec les pépites de chocolat. Les grignotant comme un serviteur royal testant le repas du roi pour s’assurer qu’il n’était pas empoisonné. Toutes seules, les pépites avaient un goût étrange, une touche de sucre et de cacao agressée par un barrage de graisses aromatisées.
Mais Mazen ne s’en serait pas soucié. Mazen ne se souciait jamais des petites choses, ce qui faisait de lui l’invité idéal et donc le premier, parmi une liste de plus en plus courte, que Firas conviait à ses événements.
« OH PUTAIN DE DIEU ! » Suhad frappa la table du plat de la main, comme si son exclamation manquait d’emphase.
Il n’osa pas lui demander ce qui se passait, et n’en avait d’ailleurs pas besoin. « DJ Shiv fait une apparition au Grind ce soir ! » Elle ne le regarda pas quand elle prononça ces mots, car elle ne s’adressait pas à lui. En fait, elle ne les prononçait même pas, mais les projetait simplement dans l’univers, comme si le message qu’elle venait de lire n’était pas assez réel en lui-même.
Il restait une tranche et demie de bacon dans son assiette. Firas lui demanda s’il pouvait en avoir une. Elle ne l’entendit pas, alors il piqua la tranche entière avec sa fourchette maculée de sirop et la croqua en trois bouchées rapides et successives. Elle le remarqua à peine, ses yeux étudiaient et réétudiaient les détails du même message, comme si sa signification allait changer si elle osait détourner le regard. Ce n’est que lorsqu’elle enfourna la dernière demi-tranche dans sa bouche qu’une sensation, quelque chose qui s’apparentait à une alarme, retourna son attention vers lui, car lorsque l’odeur du bacon commença à s’évaporer dans la pièce, une nouvelle odeur prit sa place.
« Tu portes du parfum ? »
Oui. Un mélange musqué que Mme Tullinson lui avait acheté lorsqu’il avait eu seize ans et était officiellement devenu, selon le propre décret de cette femme aux yeux de biche, un homme. Il ne le portait que le jour de son anniversaire, car personne, et encore moins lui-même, n’appréciait beaucoup l’odeur.
« Je le porte chaque année. »
La lumière se fit enfin dans son esprit, suivie d’un rictus d’excuse.
« Joyeux anniversaire… » Le rictus persistait, mais, comme le montrait clairement son regard qui se reportait sur son téléphone, c’était uniquement à cause du caméo qui commençait à lui sembler moins réel. Les Dareer n’étaient pas proches, mais ils étaient de fervents partisans des conventions sociales, ils s’appuyaient fortement sur elles, car ils comprenaient qu’alors que l’eau autour d’eux montait, aucun d’entre eux ne serait capable de naviguer les courants de leur foyer sans elles.
Elle débarrassa la table et commença à faire la vaisselle dans l’évier. « Comment est-ce que je dois m’habiller ce soir ? »
Firas avait initialement prévu de faire les choses en grand en demandant à ses invités de s’habiller de manière aussi solennelle que possible, comme s’ils assistaient au mariage d’un couple si prestigieux que la moitié des invités ne les connaissaient que par association. Mais alors qu’il préparait les invitations — réalisées à la main sur du papier couché, avec une police Baskerville dorée sur fond bleu pervenche, une invitation audacieuse (« Vous êtes convié… ») couronnée d’un défi doux et espiègle (« Allez-vous manquer cela ? » ), il s’est rendu compte que transformer sa fête en une grande cérémonie ne mettrait pas en valeur sa grande annonce, mais la compromettrait, l’étoufferait sous une montagne d’attentes, la perdrait dans une atmosphère de battage publicitaire où le produit vendu n’a rien à voir avec le produit annoncé.
« Tenue décontractée », répondit-il.
« Je peux venir avec une amie ? »
C’était une autre question qu’il avait envisagée, une question qui l’avait empêché de dormir toutes les nuits depuis qu’il avait décidé d’organiser cette fête. Parfois, il avait même envisagé de tout abandonner, il avait même pensé à annuler une fois que l’idée s’était concrétisée et que les réponses avaient rapidement afflué dans sa boîte mail. La liste des invités était l’élément le plus soigneusement préparé de la fête, chaque participant jouait un rôle qui lui était propre : la voisine qui remplaçait Mme Tullinson pour aider en cuisine, les cousins de Sterling Heights pour une touche d’humour, ses collègues stagiaires du cabinet d’architecture pour le soutien moral. Un invité inattendu pouvait entraîner des événements inattendus. Il imaginait l’animosité entre des rivaux de longue date qui dégénérait en bagarre, ou le sabotage du repas pour nuire à sa réputation culinaire. Plus que l’animosité, il craignait le charisme, l’âme de la fête qui pourrait lui voler la vedette, le déstabiliser et rire si fort que Firas serait obligé d’aller se recroqueviller dans un coin pour trouver une tranquillité d’esprit qui ne viendrait jamais.
« Désolé, mais je n’ai juste pas assez de nourriture pour nourrir plus de monde. »
« Oh, elle ne mangera rien ! Moi non plus. »
« Il n’y a pas beaucoup de place dans la maison non plus… »
Elle sentit son malaise, acquiesça, puis finit de faire la vaisselle et monta dans sa chambre.
Il se demandait si les indices seraient assez de petits cailloux pour mener tout le monde vers la destination qu’il avait prévue, ou si ses parents seraient trop préoccupés, voire trop obtus, pour même remarquer qu’ils étaient sur le chemin. Ils avaient beaucoup de soucis ces dernières années, sa sœur et son frère aussi, chaque membre de la famille constituait chacun une île au sein du même archipel, tous se regardaient avec familiarité mais rien d’autre.
L’invitation donnait rendez-vous à sept heures et demie, ce qui signifiait qu’il était à huit heures et demie, plusieurs invités étant susceptibles d’arriver vers neuf heures. C’est alors que le dîner serait servi, en partie dans la salle à manger et en partie sur des tables pliantes dans le salon. Sa mère interdirait à quiconque de manger sur le canapé, son canapé, un sofa anglais à accoudoirs arrondis couleur pêche qu’elle avait repéré dans un magazine de décoration intérieure dont l’origine était inconnue. Il se demandait si quelqu’un se présenterait. Vingt-quatre des vingt-six invités avaient répondu qu’ils viendraient, les deux autres avaient envoyé des SMS pour s’excuser, feindre la déception et proposer de se rattraper une autre fois, probablement sans le penser.
Il était toujours plus reconnaissant envers les personnes qui refusaient d’emblée. Ces invités apportaient ainsi une certitude. Il est rare qu’une personne qui refuse une invitation se présente quand même, mais il arrive souvent que des personnes acceptent une invitation et ne viennent pas. Firas avait au moins deux plans B pour chaque aspect de sa vie quotidienne, que ce soit pour faire face aux lignes de bus peu fiables qu’il prenait vers ses destinations habituelles, ou aux restaurants trop bondés qui l’empêchaient de retourner en cours à l’heure, ou à ses projets, qu’il enregistrait sur des clés USB et copiait/collait dans des e-mails à chaque fois qu’il leur apportait une modification. Si son lieu de travail annonçait prendre une nouvelle orientation, il s’assurait d’avoir des entretiens d’embauche avant même que le nouveau patron, potentiellement monstrueux, ne commence. Lorsqu’il était possible d’élaborer un plan B, il en élaborait autant que possible. Pourtant, dans le cas où tous les invités attendus changeraient d’avis avec seulement une heure de préavis, il n’en avait aucun. Ses efforts particuliers d’élaboration de plans en cas de circonstances désastreuses, aussi improbables soient-elles, était un outil qu’il avait acquis à l’âge de douze ans, lorsqu’il devait organiser sa toute première fête d’anniversaire en Amérique. Les invités étaient tous les garçons de sa classe, car ses parents n’étaient pas encore habitués à l’idée de fêtes mixtes, une coutume qui finit par disparaître lorsque son frère entra dans l’adolescence. Mais entre le jour où Firas distribua les invitations et le jour prévu pour la fête, quelque chose se produisit. Il entendit son nom, pris dans un tourbillon de ricanements, comme une gazelle encerclée par une meute de hyènes, qui tournent autour de leur proie pendant ce qui semble une éternité afin de rendre leur attaque finale encore plus satisfaisante. Les garçons avaient prévu de ne pas venir, malgré leurs promesses contraires, le laissant découvrir la vérité seulement lorsque tout serait déjà prêt pour les accueillir. Le lendemain, il demanda à sa mère d’appeler les parents des garçons pour les informer que la fête était annulée. La mère de Firas ne leur donna aucune explication, pas plus que Firas n’en donna à sa mère. Il réussit à éviter le désastre cette fois-là, mais uniquement grâce aux circonstances qui lui étaient favorables : l’honneur d’avoir été chargé par sa dynamique enseignante, Mme Robbins, de porter un mot au bureau du directeur, ce qui le conduisit à passer devant les toilettes d’où provenaient les ricanements. Mais la chance frappe rarement deux fois la même personne. Que ferait-il en cas de catastrophe le soir de son vingt-troisième anniversaire ? L’annonce elle-même pourrait mettre fin à la fête, mais qu’en serait-il de tout ce qui la précèderait, de tout ce qui pourrait empêcher l’annonce d’avoir lieu et priver la fête de son objectif premier ?
Il se demandait pourquoi, cette fois, il n’avait pas prévu de plan B. Peut-être était-ce une audace toute nouvelle qui lui avait permis d’abandonner enfin le contrôle qu’il exerçait sur son univers, une foi naissante en l’humanité qui lui rendrait les nombreuses faveurs qu’il lui avait accordées depuis des années. Il sourit à cette pensée, fier du courage qu’il fallait pour se soumettre à la volonté de l’univers.
Mais son sourire ne dura pas longtemps : très vite, la vérité fit surface, d’abord discrètement, le taquinant depuis le fond de son esprit, puis se rapprochant de plus en plus à mesure qu’il osait l’ignorer. Il n’y avait aucun courage dans sa décision, aucune fierté légitime : son incapacité à prévoir une catastrophe était en fait née du désir secret qu’elle se produise. La catastrophe lui servirait d’excuse, de confirmation qu’il était bel et bien courageux, mais simplement malchanceux, que la fête se serait sûrement déroulée à la perfection sans l’incendie, le tremblement de terre, l’astéroïde, la peste, l’invité indésirable. Car la seule catastrophe qui importait vraiment ce soir-là était les conséquences inévitables de son annonce.
Sa mère, qui niait, sans trop de conviction, l’évolution, se référerait aux versets du Coran et aux sermons qu’elle avait mémorisés sur YouTube, et un sentiment de malheur l’envahirait. Son père, un homme dont la valeur la plus précieuse était son statut social — qui lui échappait déjà chaque jour un peu plus parce qu’il était sans emploi — serait furieux de cette démonstration publique, et encore plus de la manière dont Firas l’exploitait pour étouffer une scène familiale. Chaque invité avait son propre objectif, mais collectivement, ils étaient tous censés le protéger des répercussions, les retardant jusqu’à la fin de la soirée, lorsque l’annonce aurait perdu le plus gros de son impact. Peut-être que les réactions des autres influenceraient même celles de ses parents. Peut-être pas.
Sa sœur finirait peut-être par le remarquer, mais seulement dans l’éclat éphémère que procure la découverte d’un nouveau fait sur quelqu’un que l’on croyait parfaitement connaître. Elle aussi pourrait nourrir un certain ressentiment contre cette foule rassemblée, ce spectacle criard, ce malaise que procure le fait d’être placé juste à côté du centre d’attention. Ses parents accordaient la plupart de leur attention à Mazen, mais Suhad acceptait cela comme une nécessité. Pour Firas, il semblait très improbable, voire impossible, que son cas soit considéré de la même manière.
Et puis il y avait Mazen, que Firas comprenait rarement tout en l’admirant en permanence. Il l’admirait pour son attitude discrète qui vous faisait souvent oublier qu’il était à la maison. Il l’admirait pour sa façon simple de voir le monde et tout son chaos. Comment Mazen allait-il réagir ?
Le douzième anniversaire de Firas — un dîner de sushis dans un restaurant de Dearborn pour remplacer la fête annulée — s’était terminé en larmes, qu’il avait versées dans la chambre qu’il partageait avec son frère dans l’ancien appartement familial. Ils avaient des lits jumeaux, celui de Firas plus près de la fenêtre, le clair de lune zigzaguant à travers les branches d’un chêne vénérable faisait briller ses joues humides, et Mazen lui avait demandé ce qui n’allait pas. Firas, allongé sur le côté, lui tournant le dos, essuya ses larmes, ferma les yeux et s’endormit sans un mot. Il ne pleura plus jamais devant personne. Il ne pleurerait pas ce soir.
Alors que Firas se levait de la table de la cuisine, la porte d’entrée s’ouvrit et se referma. Des coupe-vent bruissaient au niveau du porte-manteau, des chaussures cognaient contre le mur. Son père passa devant lui en courant pour se rendre à la salle de bain, tandis que sa mère, le teint un peu blême, les yeux rivés sur son téléphone, monta les escaliers sans le remarquer. Puis Mazen entra dans la cuisine, les yeux gris, les cheveux séparés par une raie sur le côté gauche. Des taches brunes entouraient sa bouche, où s’était formé un sourire à la vue de son frère. Il déposa délicatement les pépites de chocolat sur la table devant Firas. A en juger par le sac, tordu à environ deux centimètres du fond, il semblait que Mazen lui en avait laissé deux dizaines.
« Joyeux anniversaire Firas ! »
Aujourd’hui serait une belle journée.
Traduit de l’anglais par Marion Beauchamp-Levet

