Chère Souseh : je ne veux pas suivre ma sœur dans la quatrième dimension conspirationniste

Living in the age of disinformation and conspiracy theories

23 MAY 2025 • By Lina Mounzer

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À l’heure des « fake news » et des vérités alternatives, comment faire la différence entre une théorie du complot avérée et une manipulation orchestrée par le gouvernement ? Dans cette deuxième édition de la rubrique conseil de TMR, Souseh répond au courrier d’une lectrice qui se demande comment communiquer avec sa sœur, qui s’est pris de passion pour les théories du complot, alors qu’elle-même les trouve, au mieux, discutables. 

Chère Souseh, 

Cela fait maintenant quelques annĂ©es que ma sĹ“ur, de dix ans ma cadette, parle de diverses thĂ©ories complotistes qu’elle a trouvĂ© sur les rĂ©seaux sociaux. Depuis peu, elle s’exprime de plus en plus ouvertement sur des problèmes que ses informations semblent valider. Elles n’ont fait que renforcer ses opinions. Par exemple, elle affirme que le virus de la covid a commencĂ© Ă  se propager Ă  la suite d’une fuite dans un laboratoire de Wuhan en Chine, ce que l’administration Trump prĂ©sente dĂ©sormais comme l’origine du virus sur les sites web du gouvernement amĂ©ricain. Elle parle aussi de l’assassinat de JFK. Après que la dernière sĂ©rie de dossiers a Ă©tĂ© dĂ©classifiĂ©e et rendue publique, ma sĹ“ur a affirmĂ© que la CIA Ă©tait impliquĂ©e dans l’assassinat de JFK, et elle pense que ce sont les mĂŞmes personnes qui ont ensuite formĂ© le Mossad en IsraĂ«l. C’est cette relation historique, insiste-t-elle, qui est Ă  l’origine du soutien complaisant du gouvernement amĂ©ricain envers le gouvernement israĂ©lien, quoi qu’il fasse. Beaucoup de membres de notre grande famille arabe s’inquiètent du soutien indĂ©fectible du gouvernement amĂ©ricain Ă  IsraĂ«l, que l’argent des contribuables amĂ©ricains serve Ă  financer les bombes de 900kg utilisĂ©es contre des personnes sans dĂ©fense Ă  Gaza nous horrifie. Cette politique amĂ©ricaine d’appui Ă  IsraĂ«l nous dĂ©route, mais s’agit-il, comme elle l’affirme, d’une conspiration de l’État profond ?

Il n’y a pas longtemps, ma sœur et moi étions dans sa cuisine, elle scrollait sur les réseaux sociaux. Beaucoup de ce qu’elle m’a montré était drôle et nous a fait rire. Je suis d’une autre génération, je ne passe pas beaucoup de temps sur les réseaux, mais ce que j’ai pu remarquer c’est que c’est comme ça qu’elle arrive à se détendre après une dure journée au travail, et que ça l’amuse beaucoup. Je me suis demandé si c’était justement parce qu’elle avait baissé sa garde qu’elle s’était laissé influencer par des idées, que je ne qualifierais pas d’infectes ou de stupides, mais qui sont souvent pour le moins discutables, voire tout à fait bizarres. 

Elle m’a expliqué qu’elle aimait beaucoup comprendre les « points de vue différents ». Peut-être que je vois tout en noir et blanc, mais je lui ai répondu que certaines des choses qu’elle racontait n’étaient pas des « points de vue différents ».  La vérité existe, les mensonges aussi. Mais j’avoue que je ne sais plus vraiment comment appeler la zone grise entre les deux. Pourriez-vous m’aider ? J’adore ma sœur, qui est si drôle, si intelligente et engagée politiquement, et je ne veux pas qu’elle disparaisse dans cette quatrième dimension conspirationniste. 

Cordialement, 

Noir et Blanc (et Gris)


Chère Noir et Blanc (et Gris),

En essayant de trouver comment commencer ma rĂ©ponse, j’ai relu votre lettre plusieurs fois, et je reviens sans cesse Ă  une phrase : « La vĂ©ritĂ© existe, les mensonges aussi. » Je pense qu’avant d’aller plus loin, nous devons d’abord analyser ce que vous entendez ici par vĂ©ritĂ© et par mensonge. Dans certains cas, la diffĂ©rence est flagrante et limpide. Par exemple, si une fenĂŞtre est ouverte, dire qu’elle est fermĂ©e est un mensonge Ă©vident. Dire que vous allez avoir 34 ans alors que vous allez sur vos 43 en est un autre. Mais ce n’est pas le genre de vĂ©ritĂ© dont vous parlez ici, ni la vĂ©ritĂ© sur laquelle vous ĂŞtes en dĂ©saccord avec votre sĹ“ur. Ă€ première vue, il semble s’agir d’un dĂ©saccord sur les rĂ©cits, ou plutĂ´t sur le type de rĂ©cits que la grande majoritĂ© de la sociĂ©tĂ© dominante considère comme Ă©vidents sur le plan social et politique. Mais sous la surface de chaque conflit, dispute ou brouille entre un adepte des thĂ©ories du complot et ceux qui l’aiment, il y a quelque chose de plus fondamental, et c’est pourquoi ces discussions sont si animĂ©es. Parce qu’il s’agit de dĂ©saccords sur la nature du monde dans lequel nous vivons. La douleur que vous ressentez lorsque vous ĂŞtes en dĂ©saccord avec votre sĹ“ur, c’est la douleur de vous rendre compte que cette personne que vous aimez tant, qui est si « intelligente, drĂ´le et engagĂ©e politiquement », ne vit pas tout Ă  fait dans le mĂŞme monde que vous.

Vivre dans le mĂŞme monde signifie que nous partageons une sensibilitĂ© gĂ©nĂ©rale, que la plupart de nos repères, qu’ils soient politiques, sociaux, historiques, moraux ou Ă©thiques, sont, sinon identiques, du moins compatibles. Mais, ce qui est encore plus important c’est que la manière dont nous dĂ©terminons les paramètres de notre rĂ©alitĂ© suit la mĂŞme logique gĂ©nĂ©rale. C’est ce qui semble si discordant dans votre relation : ce n’est pas que chacune d’entre vous ait une « perspective diffĂ©rente » de la vĂ©ritĂ©. C’est que la logique qui dĂ©termine vos perspectives, les lois physiques, si on peut les appeler ainsi, qui sous-tendent les constantes universelles selon lesquelles tout est ordonnĂ© dans vos mondes respectifs, sont diffĂ©rentes.

Dans votre monde, chacun peut voir la plupart des raisons qui expliquent pourquoi les choses se passent comme elles se passent. Elles sont rapportĂ©es et documentĂ©es dans divers mĂ©dias. Dans votre monde, les gens parviennent Ă  ce qu’ils considèrent comme la vĂ©ritĂ© en consultant diverses sources, en les comparant les unes aux autres avec plus ou moins de scepticisme, puis en se forgeant une image cohĂ©rente de la rĂ©alitĂ© Ă  partir de cet ensemble. MĂŞme si vous affirmez sans Ă©quivoque que « la vĂ©ritĂ© existe, les mensonges aussi », je dirais que dans votre monde, la vĂ©ritĂ© peut ĂŞtre plus mallĂ©able ou relative, et qu’une partie de sa valeur dĂ©pend de celui qui la raconte. Dans le monde de votre sĹ“ur, la vĂ©ritĂ© est plus absolue. Il existe des forces plus grandes et plus singulières qui animent l’histoire, et si elles ne sont pas visibles par tous, c’est parce qu’elles sont dĂ©libĂ©rĂ©ment cachĂ©es au public afin de maintenir le statu quo.

Dans votre monde, les gens parviennent à trouver la vérité grâce à une sorte de consensus sur ce qu’il se passe, dans le sien, ce même consensus généralement admis est la preuve d’un mensonge. La crédulité que vous lui reprochez quand elle reprend ces théories conspirationnistes est, sans aucun doute, la même que celle dont elle vous accable parce que vous croyez aux récits communément pris pour vrais. 

Peut-ĂŞtre que rĂ©flĂ©chir Ă  la raison pour laquelle elle croit ce qu’elle croit pourrait vous aider. Les thĂ©ories du complot existent Ă  diffĂ©rents niveaux, du plausible au farfelu absolu, je ne peux donc pas me prononcer sur tout ce en quoi qu’elle peut croire, mais sur exemples que vous avez donnĂ©s ici. Par exemple, ce sur quoi elle est convaincue concernant le gĂ©nocide Ă  Gaza. Elle pense que ce gĂ©nocide continue d’ĂŞtre perpĂ©trĂ© avec une telle cruautĂ© parce que le Mossad contrĂ´le les États-Unis et, par extension, le monde occidental tout entier. Certes, c’est une thĂ©orie qui a des relents d’antisĂ©mitisme europĂ©en. Mais au-delĂ  de cela, si nous voulons lui accorder le bĂ©nĂ©fice du doute (ce que je fais, car vous qualifiez ses idĂ©es de « discutables » ou « bizarres » plutĂ´t que « infectes » ou « stupides »), demandons-nous quelle histoire elle se raconte rĂ©ellement sur le monde. C’est une histoire dans laquelle la plupart des personnes au pouvoir aimerait pouvoir faire quelque chose pour mettre fin au gĂ©nocide, mais dont les mains sont liĂ©es par des forces malĂ©fiques. Une histoire dans laquelle elle n’a pas Ă  faire face Ă  l’alternative, Ă  savoir que les autoritĂ©s s’en fichent complètement, car elles ont entre elles des liens Ă©conomiques et culturels qu’elles prĂ©fèrent ne pas mettre en pĂ©ril, et bien qu’elles pourraient, en fait, s’organiser, sanctionner et mettre fin ensemble au gĂ©nocide en un rien de temps, elles ne font mĂŞme pas le moindre reproche, ni n’acceptent simplement de se conformer aux mandats d’arrĂŞt dĂ©livrĂ©s par la CPI Ă  l’encontre des architectes du gĂ©nocide. Dans quel monde peut-on vivre de la manière la plus rĂ©confortante et la moins absurde ? Celui oĂą le gĂ©nocide, le nettoyage ethnique et les massacres les plus abjects peuvent se dĂ©rouler au vu et au su des autoritĂ©s pendant près de deux ans et oĂą les gens s’y habituent de plus en plus, au lieu de s’en dĂ©tourner ? Ou celui oĂą il existe une seule et unique force motrice derrière tout cela, et donc un vĂ©ritable ennemi Ă  vaincre ? 

Il peut Ă©galement ĂŞtre utile de se rappeler que nous vivons dans un monde oĂą certaines choses qui n’Ă©taient au dĂ©part que des thĂ©ories se sont ensuite rĂ©vĂ©lĂ©es ĂŞtre de vĂ©ritables complots : par exemple, le fait que les États-Unis aient orchestrĂ© un coup d’État en Iran en 1953 Ă  la demande des Britanniques, furieux que l’Iran ait dĂ©cidĂ© de nationaliser son pĂ©trole. Ou encore le fait que pendant plus de 40 ans, le gouvernement amĂ©ricain ait Ă©tudiĂ© la syphilis en utilisant des hommes noirs en Alabama comme cobayes, tout en leur faisant croire qu’ils recevaient un traitement. Ou encore que les États-Unis vendaient des armes Ă  l’Iran dans les annĂ©es 1980 afin de financer les Contras au Nicaragua et de dĂ©stabiliser le pays. Il est beaucoup plus facile de comprendre pourquoi les populations de ces rĂ©gions soumises Ă  l’hĂ©gĂ©monie amĂ©ricaine peuvent croire aux thĂ©ories du complot. Mais si nous savons aujourd’hui qu’il s’agissait bien de complots, c’est parce que ceux-ci impliquent des dizaines, voire des centaines de personnes. Ils sont difficiles Ă  garder secrets, car, eh bien, les gens parlent ! Ils laissent Ă©chapper certaines choses, ils se vantent d’autres, ils boivent trop et crachent le morceau. Ce qui fait qu’au bout de quelques petites dĂ©cennies après les Ă©vĂ©nements que nous venons de mentionner, les impostures des pouvoirs en place se rĂ©vèlent pour ce qu’elles ont en fait toujours Ă©té : des mensonges. 

Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas des choses qui se passent aujourd’hui et dont nous ne savons rien, qu’il n’y a pas de dissimulations Ă  grande Ă©chelle sur lesquelles personne n’enquĂŞte, ou, pire encore mais bien plus probable, totalement ignorĂ©es. Il est beaucoup plus facile pour les autoritĂ©s de laisser la vĂ©ritĂ© se voir sans fard, en comptant sur le fait que la propagande, ainsi que la xĂ©nophobie, le racisme, le nationalisme, le sectarisme et la confiance aveugle dans les autoritĂ©s suffisent amplement Ă  maintenir l’indiffĂ©rence et Ă  dĂ©tourner toute protestation publique. Il me semble, une fois de plus, qu’un monde oĂą les horreurs sont exposĂ©es mais ignorĂ©es pour des raisons systĂ©miques, oĂą nous sommes tous, Ă  des degrĂ©s divers, complices du maintien d’un mal tout Ă  fait banal, est bien plus terrifiant qu’un monde oĂą la seule chose qui empĂŞche un bouleversement complet serait que les moutons se rĂ©veillent et se rebellent.

Il existe de nombreuses raisons et idĂ©es diffĂ©rentes pour expliquer pourquoi les thĂ©ories du complot semblent avoir atteint le niveau sans prĂ©cĂ©dent auquel elles sont arrivĂ©es aujourd’hui. Les communautĂ©s en ligne y sont pour beaucoup : elles permettent Ă  un plus grand nombre de personnes de se rassembler autour d’un mĂŞme sujet, de former une communautĂ© autour d’un grief ou d’une confusion en commun, de s’encourager mutuellement et de partager, parfois en les fabriquant de toutes pièces, des preuves Ă  leurs thĂ©ories. Internet a Ă©galement rendu plus difficile la distinction entre les sources fiables et celles qui ne le sont pas. Beaucoup ont aussi une mĂ©fiance tout Ă  fait justifiĂ©e envers les autoritĂ©s qui, grâce Ă  Internet toujours, ont enfin perdu leur monopole sur la diffusion de l’information. Mais surtout, il y a aujourd’hui tellement d’informations disponibles que les thĂ©ories du complot sont un moyen d’organiser ce chaos et d’y mettre un peu d’ordre. C’est une façon de donner un sens et une signification au monde, comme tout système de croyance, qu’il soit religieux/spirituel ou laĂŻc, nous offre un moyen tout fait d’interprĂ©ter le chaos du monde et de l’organiser en un rĂ©cit avec lequel nous pouvons vivre et qui nous aide Ă  dĂ©finir notre vie.

Au dĂ©but de cette lettre, je suis partie de l’idĂ©e que votre souffrance provenait du sentiment que vous et votre sĹ“ur vivez dans des mondes diffĂ©rents. Pour plus de clartĂ©, prĂ©cisons qu’en fait, vous adhĂ©rez Ă  des systèmes de croyances diffĂ©rents. Ce qui rend la conversation difficile dans ces cas-lĂ , ce n’est souvent pas tant le conflit entre les rĂ©cits eux-mĂŞmes que la rigiditĂ© avec laquelle chaque croyant affronte l’autre. Souvent, les « thĂ©oriciens du complot » prĂŞchent avec un zèle quasi religieux, semblable Ă  celui d’une secte. Ils essayent de convaincre leurs proches de leur version de la vĂ©ritĂ©. Cela suscite alors le mĂŞme niveau de zèle en retour, et des disputes violentes s’ensuivent. Je ne dis pas que vous devez tolĂ©rer des idĂ©es qui contredisent les valeurs morales et Ă©thiques qui vous sont les plus chères. Mais une vision du monde qui ne laisserait absolument aucune place au doute rend la vie très difficile, mĂŞme si l’on est convaincu d’avoir entièrement raison. Elle entrave non seulement nos relations avec les autres, mais aussi notre capacitĂ© Ă  changer, qu’il s’agisse de nos opinions, de nos jugements, de nos idĂ©es prĂ©conçues, de nos attentes ou de la manière dont nous menons notre vie.

Compte tenu de l’amour Ă©vident que vous avez pour votre sĹ“ur, de votre respect pour son intelligence et son humour, il semble y avoir une marge de manĹ“uvre de votre cĂ´tĂ©, une façon d’avoir une conversation diffĂ©rente, oĂą vous prenez un peu de recul Ă©motionnel afin d’explorer rationnellement les raisons qui la poussent Ă  croire ce qu’elle croit. Ă€ quoi semblent servir ses croyances ? Quelle histoire se raconte-t-elle ? En quoi cela vous aide-t-il Ă  mieux la comprendre ? Si vous pouvez lui poser des questions et lui laisser suffisamment d’espace pour qu’elle vous rĂ©ponde, mĂŞme si ce ne sont pas les rĂ©ponses que vous souhaitez entendre, vous pourrez peut-ĂŞtre abandonner toutes les deux vos positions respectives, accepter la possibilitĂ© d’une zone grise entre vos deux vĂ©ritĂ©s et vous retrouver sur ce terrain d’entente. C’est dans cette zone que se dĂ©roulent toutes les relations humaines, c’est d’ailleurs le seul endroit oĂą cela est possible.

Et si cela s’avère complètement impossible et qu’une conversation polie n’est pas au menu, vous pouvez toujours mentir et changer de sujet.



traduit de l’anglais par Marion Beauchamp-Levet



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Lina Mounzer

Lina Mounzer is a Lebanese writer and translator. She has been a contributor to many prominent publications including the Paris Review, Freeman’s, Washington Post, and The Baffler, as well as in the anthologies Tales of Two Planets (Penguin 2020), and Best American Essays 2022 (Harper Collins 2022). She is Senior Editor... Read more

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