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Écrire une biographie est toujours une entreprise risquée, parce que cela nous oblige à marcher sur une terre sacrée. Mais qu’en est-il de la fiction, quand la frontière entre fait et invention est, alors, plus floue ?
Les recherches que j’ai menées sur le terrain pour mon premier livre, About This Man Called Ali, ont été bouleversantes. Les interviews, surtout. Ali al-Jabri a été assassiné en 2002. Un an plus tard, après avoir longuement étudié ses lettres et ses journaux intimes, j’ai contacté sa famille à Amman et Alep, ainsi que ses amis des années 1960 et 1970 en Californie, à Bristol, Londres, Paris, au Caire et au Koweït, afin de mieux cerner la richesse de sa vie. Je faisais partie du cercle d’Ali à Amman, je nous ai donc laissés pour la fin.
Comme je connaissais personnellement Ali, je soupçonnais que cet homme avait enchanté ceux qui habitaient ses autres mondes de la même manière qu’il avait enchanté nos vies en Jordanie. Je vais volontiers utiliser un vieux cliché, car il convient parfaitement à Ali : cet homme était un tour de force. Magistral. Un maître du pinceau et de la plume. Un homme sophistiqué et naïf. Aussi énigmatique pour ses amants que pour ses connaissances lointaines. Élégant et terre-à-terre, avec un goût prononcé pour les aspects râpeux de la vie. Un cosmopolite aspirant à trouver un ancrage identitaire. Un hédoniste avec une admiration particulière pour la tradition et les rituels. À la fois reine, mendiant et prince.
Mes soupçons étaient fondés. Ceux qui avaient connu Ali des décennies plus tôt se souvenaient de lui avec la même vivacité que s’ils s’étaient vus hier. Il y avait toujours de l’amour, des rires, des larmes et une certaine mystification, le besoin de le posséder tout entier, alors qu’il ne s’offrait qu’en fragments.

Je pensais également que le temps aurait fait son œuvre en apaisant les fureurs qui avaient pu faire rage à l’époque. Je m’attendais à ce que sa mort tragique insuffle une bienveillance nouvelle dans d’anciens antagonismes. Je me trompais. À mon insu, de simples questions devenaient autant de champs de mines parsemant des émotions encore très vives, des souvenirs difficiles, des déceptions, des chagrins. Mes notes sont devenues bien plus que la matière première de mémoires. Elles constituaient une étude sur la manière dont nous revendiquons les morts avec possessivité.
Quand elle a lu, pour la première fois, le manuscrit fini, sa sœur Diala m’a traitée de nissra, d’aigle. En le lisant et le relisant, obsédée par telle ou telle révélation, elle m’a traitée de sorcière. Antonia, sa meilleure amie pendant ses années à Bristol et à Londres, m’a remerciée de l’avoir fait revivre de cette manière. Diana aussi. John, son compagnon de la même époque, n’a pas reconnu son Ali dans le livre. Il y avait beaucoup de joie chez cet homme, m’écrivit John. Mais vous vous complaisez dans le tragique. Quelques années plus tard, il changea d’avis.
Je suis sûre que d’autres ont lu le mémoire sans jamais partager leurs impressions. Je ne saurai jamais si la douleur de le rencontrer pour la première fois dans toute sa magnificence fugitive était trop grande, ou si le livre, en fin de compte, ne parlait pas strictement de lui. C’était un personnage réel à travers lequel j’ai retracé l’histoire de la région. Peut-être cela les a-t-il irrités. Lorsque j’ai partagé mon expérience avec feu Christopher Dickey, un ami proche et célèbre journaliste et écrivain, il a souri. « Les mémoires et les biographies sont bien ingrates, n’est-ce pas ? »
Le livre captivant de Chris, Summer of Deliverance: A Memoir of Father and Son, était sa propre interprétation de l’amour, de la trahison, de la colère, de l’éloignement et de la réconciliation entre lui et son père, James Dickey, poète acclamé et auteur du best-seller Deliverance. Chris a passé beaucoup de temps à réparer les ruptures causées par son livre dans sa propre famille.
Mon amie romancière, et cousine au deuxième degré, Hanan Al-Shaykh, a connu la même colère familiale lorsqu’elle a publié The Locust and the Bird, les mémoires de sa mère, Kamelah, racontées par Kamelah elle-même. Mais si Hanan pensait échapper à l’opprobre en laissant Kamelah raconter sa propre histoire, ses péchés et ses échecs avec une franchise surprenante, elle se trompait. Le livre a été publié en 2009. À ce jour, de nombreux membres de la famille murmurent encore à son sujet et à celui de sa mère avec acrimonie.
Le sentiment intime que chacun nourrit pour ses proches est sacré. Si vous y portez atteinte, vous risquez de perdre davantage que ce que vous êtes prêt à sacrifier. Tels sont les risques liés à l’écriture sur des vies réelles. Il en va de même lorsque l’on constate que sa propre vie fait l’objet d’une curiosité indiscrète, même (ou surtout) si elle est rendue sous forme de fiction. Les romanciers sont des voleurs d’histoires intimes, aimait à dire Philip Roth. Devenez ami avec l’un d’entre eux et vous pourriez bien vous retrouver dans ses pages.
Le cas de l’auteur algérien Kamel Daoud, qui a remporté le prix Goncourt 2024 pour Houris, et de Saâda Arbane, la femme qui l’a poursuivi en justice pour avoir prétendument volé son histoire, en est un exemple. Elle a survécu à un massacre perpétré par les forces islamistes pendant la guerre civile algérienne des années 1990. Elle avait six ans à l’époque. La femme de Daoud était sa psychiatre. Lui a dit à deux reprises à Saâda qu’il aimerait écrire sur elle. Elle a décliné ses invitations, mais a ensuite retrouvé des traces de son histoire dans Houris.
Daoud est bien sûr un conteur hors pair. Dans Meursault, contre-enquête, il revisite habilement L’Étranger d’Albert Camus, donnant vie et voix à Moussa, tué par Meursault, le protagoniste de Camus. À travers le roman, il redonne à l’indigène sa formidable présence dans le discours sur le colonialisme et l’empire.
Mais cet intellectuel algérien, qui réside aujourd’hui à Paris, est également un franc-tireur politique. Pour Daoud, l’islamisme et le régime algérien sont deux ennemis jumeaux et l’identité, un carcan. En Algérie, il est moins vénéré, en France, davantage. C’est le parcours de nombreux écrivains exilés. « Je refuse de lire des romans avec un passeport dans la tête », a-t-il déclaré à Robert Pogue Harrison dans une interview en 2024. Une citation merveilleuse. Un exploit enviable s’il y est parvenu.
Je n’ai pas lu Houris, mais il n’est pas difficile d’imaginer le romancier en Daoud s’emballer lorsqu’il a rencontré Saâda. Il est facilement imaginable qu’il n’ait pas pu résister à l’envie de la faire figurer dans son livre. « Trahie, mise à nu », telle est sa réponse à elle. Ce n’est pas difficile à comprendre non plus. « Le monde entier lisait quelque chose qui m’appartenait », c’est là l’essence de sa plainte. C’est une histoire, et c’est la sienne — du moins, selon ses dires — dans les trop nombreuses pages de Houris.
Mais si seulement il s’agissait simplement de souveraineté littéraire. Parce qu’il s’agit de l’Algérie, de sa guerre civile brutale, de la France et de Kamel Daoud, nous nous retrouvons dans un territoire beaucoup plus vaste et épineux. Deux citations, l’une de lui, l’autre du premier avocat algérien de Saâda, en éclairent les épines :
« Cette victime de la guerre civile est manipulée dans un but précis : tuer un écrivain, diffamer sa famille et sauver l’accord entre ce régime et ces assassins. »
« Il a bâti son succès sur la misère de Saâda. Pour la deuxième fois, il a étouffé la voix de ma cliente. Il lui a volé sa vie, son histoire et sa douleur, et il la laisse absolument sans vie. »
Mais malgré toutes ces complexités, au cœur de cette bataille royale se pose la question suivante : de qui est-ce vraiment la vie ? Les tribunaux français rendront un verdict juridique, mais je ne suis pas certaine qu’il satisfera quiconque. L’essence du débat va bien au-delà du droit.
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Joseph Dana, dans un article publié dans The Nation, revient sur cette histoire occultée et retrace comment la dissidence qui croît aujourd’hui au sein de la communauté remodèle le soutien des Juifs au sionisme territorial. Lisez l’essai ici.
La chronique bimensuelle d’Amal Ghandour, « This Arab Life », paraît tous les deux vendredis dans The Markaz Review, ainsi que dans son Substack, et est publiée en arabe dans Al Quds Al Arabi.
Les opinions publiées dans The Markaz Review reflètent le point de vue de leurs auteurs et ne représentent pas nécessairement celui de TMR.
Traduit de l’anglais par Marion Beauchamp-Levet

