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Ce mois-ci, Souseh répond à deux lettres de lectrices aux prises avec le poids insupportable de la guerre.
Ce mois-ci, c’est sans grande surprise que j’ai reçu deux lettres de lectrices différentes, bouleversées par la guerre qui a éclaté au Moyen-Orient. Chaque lettre, cependant, aborde le sujet sous un angle différent. L’une décrit le dilemme que ressent instantanément une personne de la diaspora qui fait l’expérience de la guerre à distance. L’autre parle de la manière dont ce dilemme se transforme en problème existentiel au fil du temps, au point d’en venir à se sentir presque littéralement scindée en deux êtres distincts. J’ai décidé de répondre aux deux en même temps.
Chère Souseh,
Je suis une femme palestinienne et libanaise qui vit actuellement en Occident, et presque toute ma famille vit entre le Golfe et le Liban. Depuis que notre région a été attaquée, je me sens à nouveau extrêmement anxieuse. Je scrolle les infos de manière obsessionnelle pendant des heures, je suis dévastée par la destruction et la déshumanisation à l’œuvre dans nos pays. Je tiens à préciser qu’aucun membre de ma famille ne se trouve en Iran, en Palestine ou au Sud-Liban, qui ont été, et sont encore, les premières cibles de la violence génocidaire.
Dans la diaspora, nous devons constamment faire comme s’il était normal de vivre avec la terreur et le stress générés par ce qu’on fait subir à nos familles, nos proches et nos terres, tout en vivant au cœur de l’empire. Bien qu’ici, en Occident, mes collègues et mes proches soient assez conscients de ce qui se passe et se montrent compréhensifs, j’ai du mal à concilier cette double existence – cette attente insensée, venant des autres et de moi-même, de continuer à être présente et performante au travail comme dans ma vie personnelle, en dépit de l’angoisse profonde que je ressens pour mes proches et des horreurs constantes qui s’abattent sur nos régions.
Comment faire pour naviguer cet enfer ?
Signé,
Épuisée et stressée
*
Chère Souseh,
Je suis une expat libanaise qui a construit sa vie à l’étranger. C’est une bonne vie, bien réussie, je suis au sommet de ma profession.
Je rentre tous les six mois pour brièvement retrouver le goût de la maison et prendre des nouvelles de mes parents âgés et malades. Je lutte avec des émotions que beaucoup d’expats connaissent bien : le fardeau de la responsabilité et la culpabilité de ne pas être là. Des pointes de chagrin transpercent des moments pourtant joyeux. Des flashs infos terrifiants nous ramènent à Beyrouth. Nous emportons avec nous la tristesse de cette ville, peu importe jusqu’où nous gravissons les échelons.
Et plus je monte haut, plus la dissonance cognitive est forte. À l’étranger, on me regarde avec perplexité. Avec tout ce que j’ai accompli, ne devrais-je pas rayonner de joie ? Après tout, peu de gens comme moi – des immigrés, des Arabes – ont réussi comme j’ai réussi.
Mais dans ma tête, deux systèmes opérationnels travaillent en même temps. Ils sont incompatibles, interfèrent l’un avec l’autre. Deux personnes différentes, toutes deux incomprises, habitent un seul corps, séparées par des frontières floues. Elles se contredisent et agissent dans une dissonance permanente.
Laquelle des deux suis‑je réellement ?
En 2006, quand les Israéliens ont rasé une partie du Liban, j’étais à Londres. Pendant cette guerre, mon « moi » anglais a commencé à écrire des lettres à mon « moi » arabe, qui y répondait parfois – à chacun sa manière de faire face. La guerre à distance génère un étrange brouillard. Une déconnexion. À l’époque, j’avais du temps. J’étais étudiante.
Le 7 octobre 2023, la contradiction était encore plus brutale. J’occupais un poste très exposé publiquement, j’avais d’énormes responsabilités. Dans le même temps, la vie au Liban et à Gaza se faisait de plus en sombre, violente, cruelle. Les outils grâce auxquels je tenais le coup ont commencé à me faire défaut.
Aujourd’hui, je vis entre deux extrêmes : d’un côté, le privilège de la vie que je mène, de l’autre, l’ombre de la culpabilité. L’angoisse et l’impuissance face à ce spectacle quotidien d’horreur et de deuil, et puis la routine londonienne qui se poursuit comme si de rien n’était.
La machine du capitalisme continue de tourner. Et je fais partie de cette machine. Mes impôts financent des bombes qui tombent sur des gens qui me ressemblent.
Je me répète que mon travail compte. Que je construis des ponts dans un monde en pleine fracture. Que c’est important d’y ajouter de la compréhension et de la nuance.
Mais ces derniers temps, je doute.
Pendant que des hommes avides et génocidaires font tout ce qu’ils veulent, des gens comme moi travaillent d’arrache-pied pour contextualiser, expliquer, adoucir et humaniser, et nos efforts commencent à me sembler épuisants. Voire naïfs.
Alors, je te demande, ma très chère Souseh : comment vivre honnêtement entre le privilège et le deuil sans se sentir imposteur dans les deux mondes ?
Signé,
La Dissonante cognitive

Chère Épuisée et stressée, chère Dissonante cognitive,
Pardonnez-moi de combiner ainsi vos questions, mais il me semblait impératif de les examiner en même temps, non seulement à cause de l’urgence de la situation, mais également parce qu’elles se renforcent l’une l’autre, comme vous le verrez dans les prochains paragraphes. Donc :
Il y a quelques nuits, à Beyrouth, les bombardements étaient particulièrement intenses. Les drones et les avions de chasse volaient si bas qu’on aurait dit qu’ils allaient arracher le toit des immeubles. Le monde était trop bruyant et horrible pour s’endormir, mon corps trop nerveux. Il n’y avait personne à qui je voulais parler, ici. Qu’y avait-il à dire ? Nous sommes tous piégés sous le même ciel meurtrier. J’ai préféré appeler mon amie aux États-Unis à la place. Elle m’a mise sur haut-parleur pour que je puisse discuter avec son mari, également un ami. Je me suis soudainement retrouvée chez eux à Chicago, avec leur chat qui se promenait dans la maison et, en arrière-plan, la chaleureuse agitation d’un dîner en préparation. Leur voix a couvert le bruit des avions. La nuit s’est dissipée, elle s’est éclaircie jusqu’à se changer en une après-midi dans le Midwest. La peur et la tension se sont apaisées. C’était plus que le simple réconfort d’entendre d’autres voix. C’est que j’avais été transportée ailleurs.
Pendant la conversation – qui n’était pas qu’à propos de la guerre, mais y revenait sans cesse – mon amie m’a raconté comment, pendant les attaques israéliennes de 2024 sur le Liban, elle s’était surprise à tressailler au son des vols commerciaux allant et venant de l’aéroport O’Hare. Il fallait qu’elle se rappelle consciemment que ces avions n’allaient pas se mettre à lâcher des bombes. Je lui ai répondu que je voyais exactement ce qu’elle voulait dire : pendant la guerre de 2006, j’étais moi aussi loin du Liban – comme toi, Dissonante cognitive – et je fuyais à la vue du moindre camion de livraison ou d’une simple ambulance. Au pays, les Israéliens ciblaient spécifiquement ces véhicules, prétendant qu’ils étaient utilisés pour transporter des combattants. Nous – mon amie et moi – sommes restées dans cet état de sidération tant que la guerre a duré. Mais il ne s’agissait pas simplement d’avoir l’esprit à un endroit et le corps à un autre, comme on explique habituellement ce genre de dissonance. C’est notre existence entière qui s’était accordée à un ailleurs – à notre chez-nous, aux gens que nous aimions, à ce qu’ils pouvaient être en train de traverser. Comme une radio réglée sur une certaine fréquence, impossible à éteindre.
Ce que j’essaye de dire, c’est que nos liens avec les autres ont le pouvoir d’altérer le temps et l’espace, d’une manière magnifique et tout à fait atroce à la fois.
Ce supplice augmente de manière exponentielle quand le pays bombardé est le nôtre, quand nos amis, notre famille et nos communautés sont en première ligne face au danger. L’angoisse et la rage nous rendent presque sauvages. La culpabilité se fait si intense qu’il en devient difficile de respirer.
Cette part atroce, tout le monde dans la diaspora, et quiconque avec un tant soit peu de sensibilité, en fait l’expérience depuis plus de deux ans maintenant. Depuis le début du génocide à Gaza. Nous avons lu les journaux, nous avons vu les images. C’est un supplice d’assister à tant de cruauté sadique, de ressentir la culpabilité et la honte de poursuivre nos vies privilégiées, alors que d’autres sont soumis à des privations indicibles.
Ce supplice augmente de manière exponentielle quand le pays bombardé est le nôtre, quand nos amis, notre famille et nos communautés sont en première ligne face au danger. L’angoisse et la rage nous rendent presque sauvages. La culpabilité se fait si intense qu’il en devient difficile de respirer. Impossible d’arrêter de regarder les infos, qui prennent des allures de bouées de sauvetage, dans la mesure où elles sont notre lien avec ce que nous pensons que les gens vivent, « là-bas ». Il semble insupportable qu’ils et elles doivent traverser tout ça, alors que nous-mêmes sommes en sécurité. Nous sommes terrifiés à l’idée que le prochain bombardement blesse quelqu’un que nous aimons ou détruise un lieu cher à notre mémoire. Nous sommes conscients de la guerre et, même si nous ne sommes pas touchés physiquement, nous en subissons à chaque seconde l’impact émotionnel tout en étant, comme tu le dis, chère Épuisée et stressée, contraints de répondre à une « attente insensée […] de continuer à être présents et performants au travail comme dans [nos] vies personnelles ».
C’est bel et bien un « enfer », et j’ai de l’empathie pour toutes celles et ceux qui doivent passer par là, comme ce fut mon cas lorsque j’étais loin du Liban en 2006, puis de nouveau en 2024. C’est une expérience si terrible, déstabilisante et solitaire que je dois admettre que, émotionnellement parlant, être à ici Beyrouth pendant la guerre est en quelque sorte plus facile pour moi. En partie parce qu’ici, la peur et l’inquiétude sont des réactions à des stimuli directs et concrets. Et aussi parce qu’ici, lorsqu’on demande comment elles vont aux personnes qu’on croise chaque jour, on reconnaît chez l’autre notre propre angoisse, ce qui aide énormément à ne pas avoir l’impression de devenir fou. Et pourtant, ni moi ni personne que je connaisse ici n’est épargné par la culpabilité, car nous savons que tant d’autres personnes traversent cette guerre dans des conditions bien pires que les nôtres. Et ici aussi, on attend de nous que nous continuions à travailler, même si ça semble impossible parfois (d’ailleurs, cette chronique aurait dû être publiée la semaine passée). Malgré tout, les choses continuent au même rythme. On ne peut pas se permettre de tout lâcher et de sombrer dans la paralysie, même si ce n’est pas l’envie qui manque. Personne ne le peut. L’ordinaire et le déchirant se déploient toujours côte à côte, en même temps.
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Ta question, Épuisée et stressée, et la tienne, Dissonante cognitive, sont au fond la même question. C’est une question qui se déploie au-delà de la guerre actuelle, mais que la guerre rend cruciale. Elle concerne le maintien de votre équilibre et de votre intégrité morale alors que vous vivez « au cœur de l’empire », alors que vos « impôts financent des bombes qui tombent sur des gens qui [vous] ressemblent ». Il s’agit, comme tu le dis si bien, Dissonante cognitive, de « vivre honnêtement entre le privilège et le deuil sans se sentir imposteur dans les deux mondes ». La notion d’honnêteté est fondamentale ici. Il s’agit du désir de vivre une autre vie, dans un autre monde, complètement différent.
Tu me dis, Dissonante cognitive, que deux systèmes opérationnels cohabitent dans ton corps. Tu te demandes lequel des deux est le vrai toi. La réponse, je crois, c’est qu’il n’y a en fait qu’un seul système, et un seul « moi », mais avec une multitude de préoccupations, de liens et de relations.
Le capitalisme – ainsi que le système de guerre et d’extraction sans fin qu’il génère et dont il dépend – se construit sur la fracture. C’est plus que ça : il a besoin de la fracture. La fracture du « moi » d’avec lui-même. La fracture entre le « moi » et la communauté, la fracture entre la communauté et la nature, la fracture entre les espèces. C’est ce qui nous permet de nous conformer aux besoins d’un système qui n’a pas été construit pour notre confort, notre sécurité ou notre survie (même si le confort de certains garantit leur complaisance), mais bien pour le profit. Fractionnés en différentes parties, nous sommes plus à même de compartimenter notre être, de mettre de côté les parties qui ne « servent » pas la machine. Nous devons travailler. Nous devons être « présents et performants » et faire le taf. La détresse émotionnelle, ça se gère sur le temps personnel. Cet état de fracture nous empêche de faire le lien de manière générale : faire le lien entre nous et les autres, entre les idées, entre ce sentiment de détresse que nous ressentons au travail et la machine que nous alimentons. Ça nous prépare, nous et le monde, à accepter et à justifier la logique génocidaire. Nous cessons de nous percevoir comme les différents composants d’un tout, comme les membres d’un écosystème vaste et fragile dans lequel nos destins ne sont pas seulement connectés, mais aussi interdépendants. Ainsi, nous sommes donc plus enclins à accepter certaines choses comme naturelles : que le prix de mon confort soit ta misère, que les armes de destruction massive des uns assurent la fortune d’autres, que la garantie de ma sécurité chez moi exige un nettoyage ethnique chez toi. Puisque nous sommes séparés, ta souffrance ou ta mort ne me diminuent pas. Elles sont la condition, le prérequis de ma propre survie.
Et pourtant, la culpabilité, ce terrible sentiment auquel tant d’entre nous tentent de s’accommoder, est le signe que quelque chose ne tourne vraiment pas rond dans ce mode de vie.
L’effondrement de l’économie libanaise m’a donné l’occasion de méditer sur la notion de culpabilité et d’y penser autrement. La culpabilité n’est pas seulement une réinterprétation du crime collectif du capitalisme en transgression individuelle. Elle est la douleur fantôme là où la communauté a été amputée. Nous ressentons notre lien avec les autres, leur douleur nous affecte, mais nous ne disposons pourtant d’aucun cadre d’interprétation qui nous permette de comprendre comment cette douleur nous touche. Nous ne comprenons la douleur qu’au niveau individuel. Ce mode de pensée nous isole et, de cette manière, sert le système et sa logique de fracture.
Comment, dès lors, repenser notre relation à nous-mêmes, aux autres, au monde, de manière à prendre ce type de douleur en compte ? C’est, au fond, exactement ce que vous ressentez en ce moment, toutes les deux – comme la majorité des personnes de la diaspora. La guerre ne fait que rendre cette douleur plus nette et l’amplifier.
Eh bien, il faut nous souvenir, à rebours de ce que le capitalisme nous enseigne, que nous ne sommes pas des systèmes clos, affectés par notre environnement tout en lui restant imperméables. Nous sommes plutôt des nœuds, des points de relais – des points de lumière dans une constellation, des mailles dans une vaste trame, des neurones dans un réseau – choisissez la métaphore qui vous parle le mieux. L’essentiel est que nous existons en relation avec les autres, que notre existence affecte et est affectée par ceux qui nous entourent. Nous ne sommes pas non plus des points stagnants dans ce réseau. En tant que nœuds, en tant que neurones, nous sommes également traversés. Nous sommes des passerelles. La douleur, la joie, l’inquiétude et la peur des autres nous traversent, résonnent dans nos propres corps. Plus nous sommes proches d’eux, plus nous partageons leurs sensations. Mais ce mode d’existence n’a pas de valeur pour les systèmes dans lesquels nous vivons. Ils nient notre nature de créatures collectives et nous contraignent à agir contre notre propre survie, faute de reconnaître que celle-ci dépend fondamentalement, de manière symbiotique, de la survie des autres – humains, animaux et plantes. C’est de là que nous viennent la dissonance, l’angoisse, l’horreur, la douleur. Et la culpabilité : nous recevons la douleur de l’extérieur et l’assimilons comme une preuve de nos mauvaises actions, plutôt que comme une indication que c’est dans le monde que nous avons construit que quelque chose ne va pas. Ce monde s’oppose à la vie.
Est-ce que ça vous aide de savoir ça ? De changer votre manière de voir qui vous êtes, ce que vous êtes ? En tout cas, je l’espère.
Par ailleurs, cet effort n’est pas seulement mental. Il faut aussi transformer la façon dont vous interagissez avec vous-mêmes et avec ce qui vous entoure, ce qui implique d’agir en conscience. Comprenez que les plus petites de vos actions peuvent avoir un impact considérable. Agissez en tant que partie du monde, et non comme un élément séparé de celui-ci. Revendiquez votre droit au monde, à la communauté, à la douleur. Vous avez raison de dire que « la guerre à distance génère un étrange brouillard. Une déconnexion ». Alors, connectez-vous aux autres. Ouvrez-vous. Contactez ceux et celles que vous aimez. Contactez vos amis restés au pays. Contactez vos amis de la diaspora. Alimentez le réseau, la constellation, la trame avec de l’amour. Occupez-vous de ces liens, entretenez-les. Maintenez-en l’ouverture et le flux : donnez du temps, de l’attention, du soin, des efforts. Ne vous saturez pas d’actualités et de nouvelles en permanence. Ça n’aide pas, en plus d’obstruer le circuit. Vous devenez un point d’accumulation, la rage et l’impuissance s’inscrivent dans votre corps et bloquent toute possibilité d’action. Considérez les petites joies non comme de l’égoïsme, mais comme des actes conscients d’alimentation du réseau, de diffusion d’amour. Il faut que vous compreniez que ce réseau fonctionne dans les deux sens. Lorsque vous nourrissez vos liens, ils vous nourrissent en retour. Sachez que vous n’êtes pas seules, ni dans votre chagrin, ni dans votre rage, ni dans ce profond sentiment de décalage par rapport à la réalité qui vous entoure. C’est pour ça que j’ai tenu à vous répondre ensemble, Épuisée et stressée, Dissonante cognitive. Vous ne vous connaissez pas, mais vous faites communauté ensemble, toutes les deux, tout comme je fais communauté avec vous.
Je n’aurais pas pu traverser l’autre nuit sans mes amis. Tout comme aucun et aucune d’entre nous ne peut traverser cette longue nuit de l’âme sans les autres. Rien de ce que je pourrais dire ne forcerait l’empire à mieux vous traiter, à mieux traiter vos proches, ni même à reconnaître votre souffrance d’assister à toute cette horreur de loin. Si vous pouvez demander des jours de congé maladie, faites-le. Si vous pouvez parler ouvertement aux personnes autour de vous, faites-le. Si vous pouvez vous engager localement, faites-le. Faites du bénévolat, organisez-vous collectivement, militez, écrivez. Faites toute chose qui vous permette de vous imposer sans aucune concession, dans l’intégralité indivisible de votre être. Vous êtes des personnes qui vivent des vies ordinaires et confortables en Occident. Vous êtes aussi des personnes chez qui il y a la guerre. Imposez cette réalité à votre entourage. N’ayez pas honte de le leur rappeler. Refusez d’être fractionnées ou compartimentées. C’est une petite révolte, mais avant, pendant, après, et dans le but de préserver l’action collective, nous devons transformer notre manière de nous voir nous-mêmes, tout comme notre manière de voir le monde. Comment construire un autre monde si nous ne savons pas vers quel genre de vie, vers quelles relations nous voulons tendre ?
À vous qui m’écrivez des lettres, à mes chers et chères amies : vous êtes des passerelles et des ouvertures. Vous existez à travers un réseau d’amour et de soin. Votre douleur en est la preuve – la preuve que nos liens avec les autres ont le pouvoir d’altérer le temps et l’espace. Qu’allez-vous faire de ce pouvoir ?
Traduit de l’anglais par Alice Nalpas