Alors que la fin de la guerre semble si lointaine, où peut-on puiser la force de faire de l’art ? Et quel sens y trouver ?
Ces derniers temps, quel que soit le média où vous vous informez, vous ferez l’invariable constat que le monde est encore et toujours en guerre. Certains journaux se montrent remarquablement vagues quant aux parties responsables : on pourrait admirer leurs tours de passe-passe grammaticaux à coups de titres et légendes rédigés à la voix passive s’ils n’étaient pas aussi manifestement évasifs – et si lourds de conséquences sur l’opinion publique. Dans ce contexte – celui de la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran (déclarée victorieusement terminée au moment où nous écrivons ces lignes, mais on a connu plus convaincant), de l’intensification des bombardements cruels du Liban, des frappes de représailles lancées contre les États du Golfe, de la dévastation absolue de Gaza, et enfin, de tentatives quotidiennes de déformer ou de nier les faits – quelle motivation peut-il bien rester à écrire, dessiner, peindre ou créer quoi que ce soit ? Plus préoccupant encore : à quoi bon ? Tout cela a-t-il encore du sens ?
Incertaine quant à la réponse à la première question, mais convaincue de la seconde – oui ! – la rédaction de The Markaz Review a interrogé quelques écrivain·e·s et artistes sur leur relation à la création au milieu de ce long et violent conflit.
Noura Ali-Ramahi • Abou Dhabi • artiste multimédia
Je me tourne vers d’autres outils : casseroles, poêles, couteaux, fouets, farine, beurre, sel, sucre.

L’alerte aux missiles fait vibrer mon téléphone. La même que celle utilisée en 2020 pour les avertissements de couvre-feu liés du covid. Elle est si forte dans le silence de ma cuisine. J’envoie un message d’un seul mot sur mon « familia group chat » : « bip ». Ils savent ce que ça veut dire et je continue à préparer le fattoush. Je presse les citrons et j’attends le « boum » sourd de l’explosion, je sais qu’il me fera sursauter. Mes enfants disent que je garde un stress post-traumatique de mon enfance au Liban. Ce n’est pas faux, et tout remonte en ce moment. Sumac, sel, huile d’olive. Puis je commence à faire frire les pignons de pin pour garnir la magluba. Cette guerre a réveillé la cuisinière qui sommeillait en moi. Quand le risque de chute de débris dus aux interceptions de missiles m’empêche de sortir, je peins, je dessine, je fais des collages et je cuisine. Quand le pinceau hésite, que les ciseaux dorment sur les photographies éparpillées et que je ne sais plus quoi couper ni pourquoi, je me tourne vers d’autres outils : casseroles, poêles, couteaux, fouets, farine, beurre, sel, sucre. Mes mains hachent et pétrissent et remuent tandis que mes pensées vont en toute liberté, toute tranquillité, tout le contraire de moi, qui me trouve sans cesse en quête d’échappatoires et d’abri et de sens et d’inspiration et d’espoir et de réponses. Soudain, le crépitement dans la poêle est couvert par les mots d’un poème qui se forme dans ma tête. J’éteins le feu, attrape mon téléphone, ouvre les notes et commence à taper. Quand ça m’arrive, je ne suis plus là. De loin, je me regarde moi-même, je regarde ma vie, le monde. Je ne m’arrête pas – je ne reviens pas – avant de savoir que le dernier mot a été écrit. Puis, comme d’un coup tirée d’une rêverie, je retourne à mes fourneaux, rallume le feu et me remets à remuer dans les casseroles. La deuxième alerte vibre tout aussi fort, mais cette fois pour nous assurer que l’attaque est terminée. La vie continue.
Noura Ali-Ramahi est une artiste multidisciplinaire émiratie née au Liban, basée à Abou Dhabi (Émirats arabes unis).
Mai Al-Nakib • Koweït • romancière
[Dans l’incertitude,] je me tourne vers les gens que j’aime, et j’écris parce que je le dois.

Les guerres et la violence qui se déroulent aujourd’hui dans la région ont lieu parce que la Palestine n’est pas libre. Si des bombes explosent ici, c’est parce qu’elles explosent là-bas en toute impunité depuis des décennies. Si nous, en tant que région, voulons vivre en paix, alors nous, en tant que région, devons soutenir la Palestine sans équivoque, sans division. Ne pas le faire, c’est courir à notre perte.
L’avenir est incertain. En tant que Koweïtienne, j’ai grandi avec cette incertitude. La personne et l’écrivaine que je suis aujourd’hui sont le produit de cette incertitude. C’est un cadre d’existence inconfortable, et pourtant il permet une sorte de souplesse en tension qui, paradoxalement, me maintient ancrée. Au milieu de tout ça, je me tourne vers les gens que j’aime ; j’écris parce que je le dois ; et je m’accroche aux valeurs qui me font tenir – la justice avant toute chose.
Mai Al-Nakib est née au Koweït et a passé les six premières années de sa vie entre Londres, Édimbourg et Saint-Louis (Missouri). Ses recherches et ses publications se concentrent sur la politique culturelle au Koweït et, plus généralement, au Moyen-Orient, avec une attention particulière pour les questions liées à la citoyenneté, au féminisme et aux problématiques postcoloniales. Elle est l’autrice de The Hidden Light of Objects (Saqi 2025) et de An Unlasting Home (Harper Collins 2022).
Lama Balaghi • Dubaï • autrice-compositrice-interprète
Ces morceaux représentaient la dernière lueur de sens dans un monde qui en semblait vidé.

Quand le génocide de Gaza a commencé, le monde s’est arrêté de tourner. Il m’était impossible de me concentrer sur quoi que ce soit d’autre. À l’époque, je travaillais à l’enregistrement de morceaux de jazz, que j’avais mis en pause afin de me consacrer à un projet parallèle de compositions pour la Palestine, le Liban et la région en général – un recueil qui s’appelle « Songs I Wish I Never Wrote » (Des chansons que j’aurais préféré ne jamais avoir à écrire). Ces morceaux représentaient la dernière lueur de sens dans un monde qui en semblait vidé.
Puis, alors que les choses revenaient à une sorte de normalité recalibrée, j’ai peu à peu repris le projet de jazz. Ces chansons constituent désormais mon EP March, dont la sortie a été soigneusement planifiée à une date symbolique. Et voilà que tout s’intensifie à nouveau juste au moment où cette date – déjà repoussée de deux ans pour la même raison – approche.
Le monde devrait s’arrêter à nouveau. Ma famille vient du Sud-Liban et, comme les autres, ils sont profondément affectés par la menace imminente de l’occupation. Cette fois, malheureusement, j’ai la réaction d’une habituée. Je suis surtout fatiguée et en colère, et fatiguée d’être en colère que notre réalité continue d’être celle-ci. Et, à tort ou à raison, que tout ça me fasse dérailler à nouveau s’apparenterait à une défaite pour moi.
Alors je porte en moi deux mondes en parallèle : l’un qui avance comme (plus ou moins) prévu, et l’autre qui reste immobile. Dans le monde qui avance, je respecte les dates de sortie. En tant qu’artiste libanaise travaillant avec d’autres artistes libanais et touchant un public international, il me semble important que nous ne laissions pas nos créations se faire ensevelir. Comme si continuer à avancer était une forme de protestation.
Dans le monde qui reste immobile, j’affronte la dissonance que c’est que de continuer à avancer. J’écris des poèmes pour me défouler. Je sortirai peut-être encore une chanson que j’aurais préféré ne pas avoir à écrire. Ce n’est pas parfait, mais c’est ce qui me semble juste aujourd’hui. Reposez-moi la même question demain.
L’EP March de Lama est désormais disponible. La moitié des revenus des ventes numériques de l’EP sera reversée afin d’aider des familles déplacées au Liban.
Originaire de Beyrouth et élevée à Montréal, Lama Balaghi, est active sous le nom de scène Lululeloup comme autrice-compositrice-interprète de jazz et de blues. Elle est connue pour son style musical vintage, sa voix lyrique acérée et ses performances charismatiques. Connue pour mêler nostalgie et récits contemporains, Lama crée une musique à la fois intemporelle et hautement personnelle. Surnommée « la romantique sombrement comique du jazz », Lama est saluée pour son humour subtil et sa capacité à rendre la dévastation du chagrin avec un humour tranquille.
Roshanak Aminelahi • Dubaï • artiste visuelle
Ce n’est pas facile d’entrer dans l’espace de calme et de concentration que la peinture demande.

Franchement, ça a été très compliqué de me concentrer et de travailler ces derniers jours. Avec tout ce qui se passe, je ressens une inquiétude constante, une lourdeur émotionnelle, et ce n’est pas facile d’entrer dans l’espace de calme et de concentration que la peinture demande.
Cela dit, je crois tout de même que certaines idées commencent à spontanément émerger de cette situation. J’ai la sensation que quelque chose est en train de se former, et il est bien possible que je me mette à travailler là-dessus dans un avenir proche. Mais, pour l’instant, je traverse une phase difficile émotionnellement, et je ne me sens pas vraiment capable de me concentrer pleinement et de peindre.
Dans le même temps, je me sens vraiment en sécurité ici à Dubaï. Tout au long de cette période, les Émirats arabes unis ont été d’un grand soutien et ont fait preuve d’une grande efficacité pour protéger tout le monde. Il y a des canaux d’information très clairs et des lignes d’assistance à appeler en cas de besoin ou d’anxiété. Tout est géré de façon très calme et organisée. La vie quotidienne continue, les approvisionnements aussi, il y a un vrai sentiment de stabilité.
Par ailleurs, entendre le cheikh Mohammed témoigner son soutien à tous les Iraniens vivant aux Émirats et dire que nous étions ici chez nous a été très important. Cette garantie est accueillie avec chaleur, d’autant plus dans une période comme celle-ci.
Roshanak Aminelahi est née à Téhéran, en Iran. Elle réside actuellement à Dubaï, où elle se consacre à la peinture, au dessin et à l’enseignement.
Hatem Imam • Liban • artiste visuel
Je m’absorbe dans des activités que j’ai toujours eu envie de faire mais qui semblaient affreusement chronophages et contraignantes.

Mon professeur de 80 ans m’a convoqué dans son atelier. L’air était lourd dans cet espace encombré. À peine avions-nous fini notre café qu’un fracas tonitruant a ébranlé la pièce, et quelques secondes plus tard, un autre. Un bang supersonique, avons-nous pensé. J’ai demandé à mon professeur et à sa femme s’ils avaient passé un peu de temps à la montagne. Ils ont tous les deux secoué la tête avant de répondre qu’en des périodes comme celle-ci, on ne part pas, puis se sont mis à raconter des anecdotes sur la guerre à laquelle ils avaient survécu cinquante ans plus tôt dans leur appartement à Hamra. En tant que personne qui a vu un téléphone portable pour la première fois au lycée et qui a envoyé son premier email depuis la salle informatique de l’université, j’avais du mal à imaginer comment il était possible de traverser une journée sans téléphone ni internet en temps de guerre.
Depuis qu’Israël a ajouté un nouvel épisode à son interminable série d’agressions, je m’absorbe dans des activités que j’ai toujours eu envie de faire mais qui semblaient affreusement chronophages et contraignantes. Je me suis lancé dans le compostage sur mon balcon ; j’ai commencé ma première aquarelle botanique ; j’ai enfin acheté un citronnier. Curieusement, la futilité potentielle et l’épuisement inutile que tout ça représentait auparavant ne m’ont même pas effleuré. Je n’ai jamais eu une telle discipline.
Je parle à mon professeur de mes projets – une semaine plus tôt, je lui avais apporté une assiette de mfataa, un riz au curcuma et au lait qui demande des heures et des heures de préparation. Il rit et me fait part d’un adage qu’il a remanié avec éloquence à partir d’enseignements soufis en un distique rimé en arabe : Natrok el amal, w namdi ila-l ‘amal. Abandonnons l’espoir et mettons-nous au travail.
Hatem Imam est un artiste et graphiste qui vit et travaille à Beyrouth, au Liban. Il a cofondé l’agence de design Studio Safar, ainsi que le magazine de design et de culture visuelle Journal Safar. Il est également l’un des cofondateurs du collectif Samandal pour la bande dessinée et du label Annihaya. Il enseigne le design graphique et la gravure depuis 2007. Il est actuellement directeur artistique du média d’information Megaphone.
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