L'artiste au travail : une conversation avec Souad Massi

Souad Massi en concert lors de sa dernière tournée, à l'Opéra de Montpellier (photo : Jordan Elgrably).

1 MAY 2023 • By Jordan Elgrably

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La tournée européenne du dernier album de Souad Massi se poursuivra jusqu’à la fin de l’année. Pour tout renseignement, rendez-vous sur son site officiel. À Montpellier, son concert à guichets fermés a été coproduit par Caravan Arabesques, un projet d’Unison qui promeut les arts du Monde arabe et l’éducation dans la région et au-delà.

Souad Massi est un esprit libre et une fleur sauvage. Telle un myosotis ou une julienne des dames, elle s’épanouit aussi bien dans les climats chauds que froids, tant au sommet de sa carrière que dans les plaines de basse altitude, pendant le confinement. Comme un caméléon botanique, elle s’adapte à l’ombre et au soleil, et la métaphore n’est pas arbitraire : sur la pochette de son dernier album Sequana, sorti après le confinement, des pâquerettes fleurissent dans les yeux de Souad.

« J’adore toutes les fleurs sauvages », me dit-elle au détour de notre conversation, juste avant un concert donné à Montpellier à l’occasion de sa tournée. « Je trouve que les gens sont un peu méchants avec les fleurs et les plantes sauvages. Ils les arrachent tout le temps. Et moi, ce que j’adore avec ces plantes, c’est qu’à chaque fois, elles repoussent. À mes yeux, c’est un symbole de résistance. »



Souad Massi est un symbole de force pour des millions de fans et de followers. Tout au long de sa carrière d’autrice-compositrice-interprète, elle s’est battue contre le patriarcat sur une scène musicale dominée par les hommes. Elle a consacré plus de la moitié de sa vie à ses activités d’artiste et de compositrice, de ses débuts en Algérie jusqu’à la carrière internationale qu’elle mène depuis Paris, où elle élève ses deux filles avec son mari et manager, Mohammed Abdel. Elle a également milité pour les femmes, pour la justice, et – elle n’hésite pas à le dire – pour l’amour universel.

À propos de la pandémie, Souad Massi raconte : « Au début, j’étais comme tout le monde, très angoissée. » Pendant le confinement, elle s’est nourrie de nombreuses lectures, en revenant à l’un de ses textes favoris, Le Prophète de Khalil Gibran, une poésie qui, dit-elle, lui apporte un « amour universel qui la nourrit ». Elle a aussi écouté un bonne dose de musique classique et de jazz : « Ça peut paraître bizarre, mais j’écoute beaucoup de sons de nature, d’eau, beaucoup d’oiseaux… J’y trouve une lueur d’espoir. »

Sequana, son premier album depuis Oumniya en 2019, compte onze morceaux : des puissantes ballades telles que « Dessine-moi un pays » et « Dib El Raba » y côtoient des chansons belles et pleines d’espoir « Ch’ta ». C’est un album « pour se régénérer ».


Le dernier album de Souad Massi, Sequana, compte onze morceaux.

« Sequana, c’est la déesse gauloise de la guérison. Quelque part sur la Seine, il y a un endroit précis où les gens, jadis, allaient prier et utilisaient l’eau pour se soigner. Ce qui m’a frappée [en lisant sur le sujet], c’était que les médecins s’y rendaient pour nettoyer les outils qu’ils utilisaient pour leurs opérations, surtout pour les opérations des yeux. »

Il n’est pas exagéré de dire que les fleurs sauvages de Sequana représentent le désir de liberté qui anime Souad Massi depuis toujours. Dans sa chanson « Dessine-moi un pays », elle chante en arabe pour la vérité et la liberté et parle de la harga, cette traversée clandestine de la Méditerranée que de nombreuses personnes d’Afrique du Nord entreprennent en quête d’une vie meilleure. Souad Massi chante : « Le sang de la liberté coule dans mes veines. » C’est un thème que l’on croise continuellement à travers son œuvre.

« Je suis une personne qui n’aime pas l’injustice et qui a subi l’injustice à des échelles différentes et à tous les âges, surtout envers les femmes, ou envers certaines ethnies. Je suis d’origine kabyle : en Algérie, j’ai vu le racisme envers les Berbères. Ou vers les Noirs. J’avais des amis africains venus étudier en Algérie, et j’ai senti ce racisme. »

Souad Massi poursuit : « On n’en parle pas beaucoup en Algérie, mais il y a plein de problèmes et ça me révolte. J’ai été élevée dans une famille qui aime la musique, une famille où l’on va à l’essentiel et où l’on n’aime pas l’injustice. C’est dans le sang. »

Justin Adams, qui a travaillé l’année dernière avec Souad Massi sur l’enregistrement de son album à Paris, est un fan de longue date. Le guitariste et producteur de musique britannique, qui a joué avec des artistes aussi divers que Sinead O’Connor et Rachid Taha, a eu la chance d’assister au récent concert de Massi au Barbican de Londres. Il raconte : « C’était formidable de voir comment Souad connecte avec le public, et de voir qui se trouvait dans le public – vous savez, des enfants de troisième culture. Si vous êtes né dans un pays de parents issus d’une voire deux cultures différentes, puis que vous êtes vous-même parti vivre dans un autre pays, vous avez déjà une sorte de conscience culturelle [plus large]. Les gens comme ça se rebellent face aux nationalistes fermés d’esprit. Souad parle à des gens qui veulent valoriser leurs cultures et qui ne viennent pas d’une culture strictement blanche et occidentale – une culture qui tend à dominer dans le monde numérique. »

Justin Adams ajoute : « Je pense que l’impact de Souad a été immense en tant que femme issue d’un pays musulman, qui s’est simplement levée pour être sa propre voix singulière. Elle a été un modèle pour les femmes du monde entier, et j’aime la façon dont elle a refusé d’être enfermée dans ses origines. Son ancrage dans la culture – la culture musicale, ou autre – est si évident et profond, mais dans le même temps, elle reste tout à fait ouverte et au courant des autres  types de musique, y compris la country ou le rock. Cette vision large, c’est simplement l’expression de ce qu’elle est, de son écriture. »

« Ce que j’admire chez elle », poursuit Adams, « c’est cette artiste qui a un pied dans un pays musulman, une culture du Maghreb et une tradition amazighe, et qui, de l’autre côté, reprend avec assurance une chanson de Trent Reznor avec une référence à la version qu’en a faite Johnny Cash, ou est capable de convoquer des rythmes latino-américains. Elle fait un truc mondial, en fait, comme l’est la réalité de tant de gens, aujourd’hui. »

Collaborer avec une grande artiste

Souad Massi étant souvent la seule femme – et la seule femme arabe – à la fois au studio d’enregistrement et sur scène, le risque d’incompréhension et de friction est évident. Adams, cependant, décrit une expérience remarquable.

Selon lui, la collaboration a été simple : ils se sont entendus à merveille. « Elle dégage une sorte de sérénité confiante. Je crois que son écriture est sincère et profonde, c’est une musicienne née. J’aime particulièrement la façon dont elle se fraye un chemin dans ce monde, qui est assez macho. Elle a cette façon douce et légèrement drôle de se dire : “Bon, je suis entourée de beaucoup d’hommes [dominants]”. Sans vouloir exagérer les choses, il y a quelque chose de colonial et de raciste en toile de fond, que Souad traverse avec calme. Elle est tout simplement elle-même, elle a sa propre vision des choses. »



Jouer selon ses propres règles

Selon la légende, Souad Massi aurait fui l’Algérie dans les années 90 pendant la décennie noire, mais elle tient à rétablir les faits lors de notre conversation : ce n’est pas à cause de menaces de mort qu’elle a quitté l’Algérie pour Paris en 1999.

« Ce serait un mensonge de vous dire ça », rectifie-t-elle. « J’ai quitté l’Algérie parce qu’à l’époque, je travaillais dans un bureau d’études. Je venais d’avoir mon diplôme – je suis urbaniste de formation. J’étais très contente de gagner mon premier salaire. C’était pas beaucoup, mais j’ai été invitée à un festival à Paris, Femmes d’Algérie, qui a eu lieu au Cabaret Sauvage. Ça s’est super bien passé, et je suis restée. »

Elle ne s’est donc pas exilée à Paris par peur d’être empêchée de s’exprimer en Algérie, mais parce qu’elle s’y sentait davantage dans son élément avec ses choix musicaux éclectiques. Souad Massi a toujours été une innovatrice : depuis le début, ses traditions d’origine, le raï et le chaabi, se mêlent au rock et au folk dans des chansons en arabe, en kabyle et en français. Elle a également fait partie d’Atakor, un groupe de hard rock algérien d’avant-garde. Mais, malgré un certain succès déjà acquis en Algérie, elle confie : « Je me sentais quand même comme un extraterrestre avec mon style de musique, qui mêlait le rock et le folk américain comme algérien, avec des éléments de musique du monde. »

Ses performances au Cabaret Sauvage ne sont pas passées inaperçues : peu après, elle signe un contrat avec Island-Mercury, filiale d’Universal Music. Deux ans plus tard, en 2001, elle sort son premier album, Raoui (le conteur), salué par la critique.

Au vu du contexte de tensions exacerbées par les démagogues d’extrême droite anti-immigration en France, on pourrait se demander si Souad Massi se sent chez elle dans le pays, ou si elle se sent plutôt nomade.

L’artiste marque une pause et réfléchit avant de répondre lentement. « Alors, je vais vous dire… les deux. Je me sens un peu nomade, parce que je voyage beaucoup et que c’est merveilleux de pouvoir voyager. Et en même temps, je me sens chez moi dans le cœur des gens qui sont bons. Je ne sais pas si ça vous parle. »

Je lui réponds que ses mots me rappellent un vers du poète palestinien Mahmoud Darwish : « Le cœur des gens se trouve dans leur passeport. »

Elle acquiesce : « Je pense qu’on est chez soi quand on est bien entouré. Quand je suis avec des belles personnes, je me sens vraiment chez moi. »

Un symbole de courage

Souad Massis, l’artiste, est polyvalente et plurielle : elle est tout à la fois kabyle, algérienne, arabe, femme, mère, artiste, militante. Sa diversité est sa richesse, mais on s’interroge sur les défis que suppose une identité complexe. Est-ce parfois un fardeau ?

« C’est une richesse, c’est un trésor », répond-elle. « Si c’est un fardeau ? Non, au contraire, c’est un cadeau, qui nous permet d’évoluer, d’avoir une certaine conscience pour pouvoir communiquer avec d’autres personnes. Je pense que, par rapport aux jeunes, aux jeunes filles, par exemple, je parle ici du Maghreb ou du Moyen Orient, on devient malgré soi un symbole. Il faut toujours essayer d’être à la hauteur et de ne pas décevoir. Disons que c’est une responsabilité. »

Depuis 2005, Massi travaille avec l’ONU en tant qu’ambassadrice pour les femmes en Afrique. C’est une cause à laquelle elle reste pleinement engagée aujourd’hui : « C’était vraiment une très belle mission de parrainer le projet de microcrédit qui donnait l’opportunité à des femmes africaines de monter leurs petits projets. En ce moment, je suis la marraine d’une association qui s’appelle “Le Fonds pour les femmes en Méditerranée“. C’est une magnifique association qui travaille avec d’autres associations en Méditerranée – toutes les Méditerranées – pour former des femmes à la sensibilisation contre les violences faites aux enfants et aux femmes, pour les rendre plus indépendantes, dans différents domaines. »

Bien qu’elle aspire à retourner en Algérie pour passer du temps avec sa famille, Souad Massi reste sur ses gardes et triste. « Je suis triste de ne pas pouvoir rentrer chez moi en Algérie », avoue-t-elle. « J’étais une des premières artistes qui a soutenu le mouvement hirak. Et il y a [les paroles de] certaines chansons aussi, qui peuvent déranger. »


Souad Massi et son groupe reçoivent une standing ovation après leur concert à Montpellier en 2023 (photo : Jordan Elgrably).

Les fans de Souad Massi à travers le monde arabe et en Europe sont nombreux, tout comme aux États-Unis, où elle n’organise malheureusement pas autant de concerts qu’elle le souhaiterait.

« Je suis réticente à faire des tournées aux États-Unis », explique-t-elle. « Je n’aime pas la façon dont on est questionné. Je n’aime pas la façon dont on est assimilé à des terroristes ou au terrorisme. C’est quelque chose qui me révolte vraiment, moi qui ai souffert de l’intégrisme en Algérie. Je trouve ça vraiment injuste. Après, la montée du racisme, malheureusement, c’est un phénomène qui a évolué en même temps en Europe. J’ai l’impression que c’est comme s’il y avait une feuille de route générale : à chaque élection, il faut créer un ennemi. Et l’ennemi, c’est l’autre. Celui qui ne parle pas la même langue que nous. Et ça peut devenir très dangereux. »

Massi est le genre d’artiste que l’on aimerait inviter à dîner, non seulement parce que elle s’entendrait avec nos amis, mais aussi parce qu’elle a un effet profondément apaisant sur son entourage. Même sur la scène de l’Opéra de Montpellier, alors qu’elle enchaînait une douzaine de chansons avec son quintet d’excellents musiciens, l’artiste transmettait du calme, de la beauté et de la majesté à chaque composition. Elle a par ailleurs repris Johnny Cash dans un chant d’hommage à la liberté, et parmi les titres de son répertoire figurait un morceau dédié aux femmes iraniennes qui risquent leur vie pour le mouvement « Femme, Vie, Liberté ». Par moments, sa voix se faisait hypnotique et rappelait les chants gnawa, une vibration mystique se mêlant à un rythme rock, tout en invoquant un peu de Rachid Taha – paix à son âme – sur scène avec elle. Du début à la fin, Souad Massi a offert une impeccable et authentique performance.

La prochaine fois que je croiserai des fleurs sauvages pendant une promenade, en ville ou dans les champs, je penserai à elle.

Traduit de l’anglais par Alice Nalpas

 

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Jordan Elgrably

Jordan Elgrably is an American, French, and Moroccan writer and translator. His stories and creative nonfiction have appeared in many anthologies and reviews, including Apulée, Salmagundi, and the Paris Review. Editor-in-chief and founder of The Markaz Review, he is the cofounder and... Read more

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1 thought on “The Artist at Work—a Conversation with Souad Massi”

  1. What a great singer. The quality of her voice is such that it is enough for her to accompany herself on the guitar.

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