Un registre de la destruction, une communauté de deuil et de griefs

Trois aquarelles issues de « To Save What Can Be Saved », Une série d’Ali Cherri (avec l’aimable autorisation d’alicherri.com).

10 APRIL 2026 • By Amal Ghandour

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Dans un monde de paradoxes déconcertants et de retentissantes invocations de la fin des temps, se pourrait-il que nous soyons effectivement en train d’assister à une fin – ne serait-ce que celle d'une saga parmi tant d'autres ?

 
Vous avez devant vous trois aquarelles issues de l’oeuvre « To Save What Can Be Saved » du célèbre artiste franco-libanais Ali Cherri. Cherri a récemment déposé une plainte contre Israël auprès du Pôle crimes contre l’humanité du Tribunal judiciaire de Paris : le 26 novembre 2024, l’armée israélienne a frappé l’appartement des parents de l’artiste à Barbour, Beyrouth, le confondant apparemment avec le domicile d’un responsable du Hezbollah portant le même nom de famille. Les deux parents de Cherri et leur employée de maison ont été tués dans l’attaque, survenue quelques heures seulement avant l’entrée en vigueur du cessez-le-feu entre Israël et le Hezbollah.

Les aquarelles ornent l’un des murs de la maison de ma sœur. Je les ai choisies pour ma chronique parce qu’elles saisissent notre éternel dilemme alors que nous passons, impuissants, d’une guerre à l’autre. 

The Israelis must feel very proud. By any measure, their state has amassed an extraordinary tally of destruction across a region encompassing close to 130 million people. I am thinking only of the present moment, the last three years, and of those societies that have directly borne Israel’s fury: Gaza, the West Bank, East Jerusalem, Lebanon, Syria, and Iran. In Occupied Palestinian Territories, southern Syria, and southern Lebanon, Israel can also boast of its “defensive” conquests, or attempts thereof. I say attempts because it struggles still to capture the Lebanese south it has targeted for occupation.

Les Israéliens doivent être très fiers. À bien des égards, leur État affiche un extraordinaire bilan de destruction sur une région englobant près de 130 millions d’habitants. Je n’évoque ici que la période actuelle et les trois dernières années, ainsi que les populations qui ont directement essuyé la fureur d’Israël : Gaza, la Cisjordanie, Jérusalem-Est, le Liban, la Syrie et l’Iran. Dans les Territoires palestiniens occupés, dans le sud de la Syrie et dans le sud du Liban, Israël peut également se vanter de ses conquêtes « défensives », ou tentatives en ce sens. Je dis tentatives, car Israël peine encore à s’emparer du sud libanais qu’il projette d’occuper.

Le registre de destruction d’Israël 

« Conquête défensive » est une expression de mon cru. Certes, c’est un oxymore, mais Israël a depuis toujours un talent particulier pour banaliser les oxymores – une démocratie juive, par exemple. Je m’incline donc devant l’évidence : à pays spécial, exceptions spéciales et termes spéciaux. Bien sûr, ce statut privilégié n’est pas l’œuvre d’Israël seul. En réalité, l’Occident peut revendiquer une grande part du mérite de la fabrication du consensus international qui sous-tend ce statut. Mais c’est à l’intrépide État juif que revient la gloire d’avoir tiré parti de cette assentiment en un mandat de violence permanent, au nom de la survie.

De ce point de vue, les guerres d’Israël ne pourraient être que défensives. Comment une armée au service d’un État qui a conquis et colonisé pourrait-elle défendre celui-ci contre ceux qu’il a conquis, occupés ou chassés autrement que par encore plus de conquêtes et de soumission ? Nous avons entendu les dirigeants sionistes et israéliens reprendre le même refrain de génération en génération : si seulement l’indigène voulait bien se soumettre, ce carnage sans fin ne serait pas nécessaire.

Telle est la logique du sionisme politique distillée jusqu’à l’essence de sa doctrine. Il était dès lors inévitable que ce qui s’appliquait en Palestine s’applique également au Levant, et au-delà. L’ambition sioniste, livrée à ses propres impératifs, devient un piège pour ses enfants, une prophétie autoréalisatrice : la domination ou l’anéantissement. Dans ce sinistre univers de fausses dichotomies, les enjeux sont existentiels – c’est faire ou mourir, tuer ou être tué. Et ils ne sont, hélas ! pas les seuls empêtrés dans ce piège. Nous sommes pris avec eux dans cette cage mentale, assignés à des rôles, et un script s’est gravé dans la pierre de paysages qui refusent d’être domptés. Le civilisé et le barbare, le guerrier héroïque et le fanatique, l’indigène de retour sur ses terres et le squatteur, le Juif dans le dernier bastion des Lumières repoussant héroïquement les hordes de Musulmans sauvages qui se pressent à ses portes.

Il y a quelque chose d’absolument tordu dans cette logique, mais cela fait bien longtemps qu’elle est entrée en parfaite résonance avec la mentalité coloniale occidentale – une mentalité qui, jusque tard dans le vingtième siècle, portrait sur le Juif d’Europe le même regard  condescendant que celui qu’elle nous réservait, à nous, dans les colonies. Que l’Occident ait fait cause commune avec le Juif israélien en Orient tout en nourrissant des sentiments antisémites sur son propre sol est une ironie non moins cruelle qu’Israël s’érigeant en croisé occidental en Orient tout en déplorant l’antisémitisme atavique sur les rivages occidentaux.

Ces paradoxes déconcertants, toutefois, pouvaient aisément être ignorés. Généralement, ce type de détails se perd dans les grandes fresques historiques. Cependant, comme pour toutes les constructions trop bien ficelées, celle d’Israël ne pouvait continuer indéfiniment à répondre aux exigences de sa propre perfection. Comme l’écrivait Jacqueline Rose dans The Question of Zion : « L’histoire du sionisme est trop cohérente, trop lisse, trop parfaite pour être vraie. Comme toujours avec ce genre de récits, elle doit tenir à l’écart ce dont elle ne peut s’accommoder. » Hélas, il lui faut aussi résister à l’épreuve du temps et continuer à tenir face à certains faits récalcitrants.

Des faits comme le génocide que vous diffusez avec fierté, le système d’apartheid que vous érigez dans les territoires que vous occupez, le nettoyage ethnique que vous perpétrez contre leurs habitants, les pogroms que vos colons commettent chaque semaine contre eux, la torture que vous infligez avec jubilation à ceux que vous faites prisonniers, les viols de détenus que vous célébrez, la peine capitale que vous inscrivez dans une loi qui ne concerne qu’eux, les zélotes illettrés que vous prenez pour ministres. Alors que vous vous enorgueillissez de ce tableau de brutalité ordinaire et de crimes de guerre, vous peinez à vous distinguer favorablement de vos ennemis, et encore plus à tirer d’un récit aussi souillé un noble cri de guerre. 

Avec une incrédulité perplexe, nous entendons des dirigeants israéliens et américains invoquer tout à tour l’Armageddon, le combat de la fin des temps et les croisades tout en bombardant des « espèces de tarés » pour les faire revenir à l’âge de pierre

En regardant tout cela, abasourdie et atterrée par l’absurdité qui suinte de ces indicibles batailles, je ne peux m’empêcher de me demander : est-ce ainsi que les grandes sagas primitives se déroulent à l’époque moderne ? Sommes-nous en train d’assister au dernier souffle de la nôtre ?

Il y a toujours eu quelque chose de particulièrement extravagant dans les prétentions d’Israël. Un si petit pays avec des attentes si démesurées envers lui-même et envers un monde complaisant, une foi si farouche en son exceptionnalisme et un mépris si profond pour les peuples parmi lesquels il s’obstine à s’installer, avant de s’étendre sans limites. Il exige de ses ennemis la capitulation et la soumission totales, de ses alliés et de ses amis l’obéissance politique – tout cela sans considération aucune pour les coûts internes ou les conséquences externes.

Malheur à ceux qui font si peu de cas des leçons d’humilité de l’histoire. Malheur à nous, pris dans leur étreinte.

Sur un autre sujet

Nous sommes nombreux à bien connaître le Palfest, le Festival palestinien de littérature, fondé en 2008 pour réunir des écrivains palestiniens et internationaux en Palestine. Eh bien, le Palfest vient de lancer The Key. Bien sûr, je me suis abonnée.

J’en partage un poème de Nasser Rabah, « The Cage », traduit en anglais par Wiam Tamimi :

Open up this huge cage —
Open it, just a crack —
Let the children escape this trap
that life has laid —

Let them savor, for the first time,
the smell of electricity;
touch, with thin fingers,
the cinema’s shivering thrill;
ask with worried voices
what time the train will come in.

Let them meet themselves
outside these waking dreams —
step, for once in their lives, onto
a crosswalk; test their feet out
on the asphalt.

Open up this huge cage —
So that birds will understand the value of wings,
will know there are other languages to sing,
and endings more beautiful
than the ambulance.
That wayfaring is more blue
than the sea, and ports,
like love, are glittering green.

Leave this place.
Let your parents guard your absence.
Leave the roots in the darkness of the soil
so the flowers can reach up towards the sun.
Climb onto our shoulders, clamber out of the rubble
so you can see what we have never seen
and know what we have never known:
That cages are a crime,
and we are innocent.

Open up this huge cage!
Open it — blow it up —
Let the young ones out of here
To knead their dreams with the waters of astonishment;
To send their desires through the mail of experience;
To grow up away
from time’s torn limbs.

Let them scatter temptation, like candy,
in their loved ones’ palms:
tell us how they’ve dragged the ship
to the mountaintop by its horns!
We’ll let them lie, to sweeten this evening a little;
we’ll believe them, and ask about April’s fools.
They’ll be back, in any case, in a year of two —
they won’t be late, we’re sure —
nobody would miss their parents’ funeral.

Dans The Markaz Review, Nasser Rabah parle de sa poésie en arabe et présente deux poèmes dans leur version originale accompagnés de leurs traductions anglaises, « Distorted Dreams » et « Meditations ».

 

Traduit de l’anglais par Alice Nalpas


La chronique d’Amal Ghandour, « This Arab Life », paraît un vendredi sur deux dans The Markaz Review, ainsi que dans le Substack d’Amal Ghandour. Elle est également publiée en arabe dans le journal Al Quds Al Arabi.

Les opinions publiées dans The Markaz Review reflètent uniquement le point de vue de leurs auteurs et ne représentent pas forcément celui de la revue.

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Amal Ghandour

Amal Ghandour ’s career spans more than three decades in the fields of research, communication, and community development. She is an author (About This Man Called Ali; This Arab Life, A Generation’s Journey Into Silence) and a blogger (This Arab Life on... Read more

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