Select Other Languages English.
Lors de cette nouvelle offensive israélienne, le Liban se retrouve une fois de plus pris dans la mêlée, cette fois comme second théâtre d’un conflit plus vaste.
Avec la reprise de la guerre, le 2 mars dernier, entre le Hezbollah et Israël, les vieux réflexes ont ressurgi. La panique de joindre les proches et les collègues dans les zones visées par des frappes israéliennes. Les réunions matinales entre amis dans des cafés désertés. L’addiction aux flux continus d’informations. Les appels incessants, les messages WhatsApp de l’étranger, pour vérifier que nous sommes sains et saufs.
J’ai tout de suite pensé à ma petite sœur, Iman, qui nous a quittés il y a un peu plus d’un an. Nous l’avons enterrée sur une colline, à l’extrémité du cimetière de Nabatieh, une grande ville du Sud. Les cimetières de Beyrouth, délaissés et saturés, ont depuis longtemps perdu tout respect envers les morts. Notre famille a des racines à Nabatieh, qui s’effilochent un peu plus à chaque nouvelle génération. Mais lorsqu’il a fallu offrir à Iman un lieu de repos digne, cette vieille ville qu’elle n’avait jamais connue s’est imposée comme une évidence. Une histoire libanaise comme tant d’autres.
Dans ses offensives militaires, Israël s’est montré aussi impitoyable envers les morts qu’envers les vivants – d’où mon angoisse.
Dans les jours qui ont suivi, j’ai écrit ma chronique, puis je l’ai envoyée à mes rédacteurs chez al-Quds al-Arabi et The Markaz Review. Nous étions voués à laisser libre cours à nos vieilles querelles intestines – comme toujours. C’était inévitable, des récits rivaux allaient rapidement balayer la complexité qui traverse nos conflits politiques. Je me suis alors dit que, dans ma chronique, je pourrais tisser une toile de fond permettant de restituer au lecteur la première victime de nos guéguerres internes : le contexte. L’un de mes éditeurs m’a dit : « Tu écris comme si tu étais presque en dehors de la mêlée, mais ta situation dans ce genre de guerre paraît précaire, et pourtant, beaucoup de Libanais en acceptent le caractère inévitable ».
J’avais réussi. Et j’avais échoué.
Au Liban, personne n’est jamais en dehors de la mêlée, pas même ceux qui se trouvent très loin des quartiers et des paysages en flammes. Pas non plus ceux qui, comme moi, vivent pour l’instant dans une zone relativement sûre. Ou encore ceux qui vaquent calmement à leurs occupations à l’écart des bains de sang. Ni ceux qui espèrent contre tout espérance que, cette fois, le blitz israélien pulvérisera le Hezbollah et sa prétendue emprise sur l’État. Pas même ceux qui souhaitent réellement qu’Israël nous enserre dans son étreinte, une bonne fois pour toutes. Ni ceux qui ont depuis longtemps plié bagage et émotions pour dire adieu à ce pays et ses tourments.

Il est stupéfiant de constater que quatre-vingts années dans l’expérience libanaise moderne ne nous aient toujours pas permis d’en tirer sa leçon la plus tragique : si nous ne sommes pas capables de rêver collectivement, nous ne faisons guère que rejouer les cauchemars du pays. Entre nos rêveries et nos incubes se situe la ligne ténue qui sépare notre beauté et notre laideur. C’est là que se dessinent nos véritables contours – en combien de morceaux voulons-nous exister, quelle taille pour chacun de ces morceaux. Et quel tout cohérent oserons-nous finalement devenir.
C’est notre notre quête existentielle depuis toujours, notre saint Graal. En temps de guerre – ce qui est presque à chaque fois une expérience de mort imminente pour nous, en tant que nation – elle s’impose avec une urgence terrifiante. Les clivages politiques se renforcent à toute vitesse, et nous sommes sommés de choisir. Ceux qui préfèrent suivre leur propre voie – je suis de ceux-là – deviennent immédiatement de parfaits suspects aux yeux des deux camps. Si vous n’êtes pas avec l’un de manière univoque, c’est que vous êtes corps et âme avec l’autre.
Pendant ce temps, le sol se dérobe sous nos pieds. Selon les dernières estimations officielles, plus d’un million de Libanais ont été déplacés. Sous les menaces et les bombardements israéliens, le Sud se vide rapidement et la banlieue sud (la Dahiyeh) est réduite à quelque chose qui se trouve entre Dresde et un paysage lunaire. La souffrance des déracinés et de ceux qui ont perdu des proches est douloureusement palpable. Mais nous sommes loin du bilan final. L’offensive militaire israélienne donne l’impression d’avoir à peine commencé.
Chaque guerre génère son propre brouillard. Des forces encore impossibles à décoder sont à l’œuvre. Néanmoins, tous les aspects du champ de bataille ne sont pas mystérieux. À l’occasion de cette conflagration, pour la première fois, le Liban n’est pas l’attraction principale, mais le second front d’un cataclysme de plus grande ampleur entre deux ennemis mortels. J’exclus les États-Unis à dessein, car je souscris au point de vue de Fintan O’Toole selon lequel, dans ce conflit, cette puissance qui « manifeste une force militaire écrasante, mais également une faiblesse politique flagrante », agit comme un relais d’Israël.
Il s’agit désormais d’un combat à mort entre l’État juif et la République islamique d’Iran. Non pas leur mort en tant que pays ou peuples, mais celle de tant d’autres choses, dont aucune n’est plus précieuse que les rythmes rassurants de la vie pour les êtres ordinaires pris dans ce vortex de haine. Des lignes qui n’auraient jamais dû être franchies, des normes, des valeurs, des garde-fous qui, depuis des décennies, étaient soumis à de fortes pressions : tout ça fait désormais partie des débris que ce délitement furieux laisse derrière son passage.
Nous aurions dû le voir venir. L’horreur israélienne à Gaza, incontrôlée, s’est révélée être un assez bon vecteur d’empowerment. Mais, à vrai dire, je citerais sans difficulté une myriade d’étapes antérieures au génocide, qui, toutes, ont préparé le terrain à la quête ivre d’Israël pour la suprématie totale. Après Gaza, le crime absolu, Israël a compris qu’il pouvait littéralement demander la lune – et l’avoir. Et cette lune, pour l’État juif, ça fait longtemps que c’est l’Iran.
Il n’est pas surprenant que, pour la plupart des élites dirigeantes occidentales, le régime brutal de la République islamique occupe une place privilégiée dans l’argumentaire en faveur de l’attaque. Il n’est pas davantage remarquable que leur assentiment face au régime génocidaire et d’apartheid d’Israël révèle la morale répugnante derrière ce raisonnement.
L’impasse dans laquelle se trouve le Levant projette désormais son ombre sur l’ensemble du Moyen-Orient, et au-delà. Nous sommes passés du statut d’exception à celui de répétition générale de l’hégémonie totale d’Israël sur la région. Dans son arrogance, Israël ne s’en rend peut-être pas compte, mais il chancelle déjà. Et, comme toujours, il laisse dans son sillage une traînée de misère née de ses excès destructeurs – une misère dont il n’est pas lui-même exempt.
Les décombres de cette guerre nous appartiennent à tous. Personne n’est en dehors de la mêlée.
Sur un autre sujet
Khirbet Khizeh est une nouvelle de Yizhar Smilansky sur la Nakba palestinienne de 1948. Elle fictionnalise l’expulsion bien réelle des Palestiniens du village de Khirbet al-Khisas, à Ascalon, en Palestine (Ashkelon, dans l’Israël actuel). Il serait aujourd’hui difficile d’en trouver un exemplaire dans les librairies israéliennes. Mais en 1964, soit quatorze ans seulement après la création de l’État juif, le ministère de l’Éducation l’avait inscrite comme option au programme du secondaire.
Khirbet al-Khisas faisait partie des 400 villages palestiniens victimes de nettoyage ethnique, puis détruits par les forces sionistes. Dans son texte, Smilansky affronte cet héritage ainsi que sa propre implication en tant qu’officier du renseignement israélien ayant participé à l’expulsion des habitants palestiniens de Khirbet.
Dans l’Israël d’aujourd’hui, les sondages révèlent une ignorance stupéfiante de cet héritage chargé. Pire encore, ils montrent la vaste ignorance des jeunes Israéliens à propos de faits contemporains élémentaires, parmi lesquels la localisation géographique des territoires palestiniens colonisés après la conquête de 1967. Cet effacement psychologique constitue probablement l’accomplissement orwellien le plus spectaculaire d’Israël. Ses effets se manifestent notamment dans le niveau inhabituellement élevé de soutien populaire aux campagnes brutales de l’IDF dans le Levant et aux guerres contre l’Iran.
L’hommage opportun rendu par Nathan Thrall à Khirbet Khizeh dans le New York Review of Books permet de restituer des pans essentiels d’une histoire presque entièrement effacée de la mémoire collective israélienne.
Debates about 1948 are now a thing of the past. Most Israelis rarely think of the expulsions carried out in their name, neither the ones in 1948 and 1967 nor those in the present. During the last three years, dozens of Palestinian communities have been violently driven out of their West Bank lands, dozens of Khirbet Khizehs entirely uprooted. As this process accelerates, most Israelis look away. Denial, however, is a tricky thing. It is a form of simultaneously seeing and not seeing, knowing and not knowing. In the early months of the Gaza genocide, the very same Israeli pundits, journalists, and political leaders who once refused to admit that any expulsions had occurred in 1948 now promised the Palestinians a new Nakba, a “Gaza Nakba,” a “Nakba that will overshadow the Nakba of 1948.”
Les débats sur 1948 appartiennent désormais au passé. La plupart des Israéliens pensent rarement aux expulsions commises en leur nom, qu’il s’agisse de celles de 1948 et 1967 ou de celles d’aujourd’hui. Au cours des trois dernières années, des dizaines de communautés palestiniennes ont été violemment chassées de leurs terres en Cisjordanie – tant de nouveaux Khirbet Khizeh. Le processus s’accélère tandis que la plupart des Israéliens détournent le regard. Mais le déni est insidieux, une manière de voir et de ne pas voir à la fois, de savoir sans savoir. Durant les premiers mois du génocide à Gaza, les mêmes éditorialistes, journalistes et responsables politiques israéliens qui refusaient autrefois d’admettre toute idée d’expulsion en 1948 se sont mis à promettre aux Palestiniens une nouvelle Nakba – une « Nakba de Gaza », une « Nakba qui éclipsera celle de 1948 ».
Si vous n’êtes pas abonné au New York Review of Books, je serais ravie de vous offrir cet article.
Traduit de l’anglais par Alice Nalpas
La chronique d’Amal Ghandour, « This Arab Life », paraît un vendredi sur deux dans The Markaz Review, ainsi que dans le Substack d’Amal Ghandour. Elle est également publiée en arabe dans le journal Al Quds Al Arabi.
Les opinions publiées dans The Markaz Review reflètent le point de vue de leurs auteurs et ne représentent pas nécessairement celui de la revue.
