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Alors même que les forces américano-israéliennes pilonnent Téhéran, Israël a bombardé Aïcha Bakkar et Raouché, des quartiers à majorité sunnite situés au cœur de Beyrouth. Elles ont également conduit au départ des habitants des villages chrétiens du sud. Le nombre officiel de personnes déplacées au Liban s'élève désormais à 700 000, dans un pays qui compte cinq millions d'habitants.
Au lendemain de la guerre de 2023–2024 entre Israël et le Hezbollah, des récits ont commencé à circuler en privé. Leurs narrateurs étaient des proches du mouvement de résistance, parmi lesquels figuraient de très respectés commandants palestiniens de terrain de l’ancienne génération. Ils étaient plus nombreux qu’on ne pourrait le croire.
L’un des récits que j’ai entendus portait sur une conversation entre Hassan Nassrallah, le chef du Hezbollah, et Ibrahim Aqil, le chef de l’unité d’élite Radwan, les « samouraïs » de la résistance. Selon cette histoire, Aqil aurait exhorté Nassrallah à reconsidérer la stratégie de représailles contre Israël. Son raisonnement était simple : le mouvement de résistance n’avait pas été conçu pour une guerre de faible intensité. Sa doctrine militaire reposait sur deux piliers : une invasion éclair suivie de la prise de la Galilée, ainsi qu’une défense terrestre furtive.
Nasrallah a été l’architecte de la mise en place de la grande variété d’identités du Hezbollah. Sous sa direction, le Hezbollah est passé d’un mouvement de résistance libanais à une force militaire régionale, un parti politique local, un acteur non étatique doté d’une présence redoutable au sein de l’État, et un géant des services sociaux. Il estimait que les capacités de dissuasion du mouvement étaient solides et les risques entrepris gérables. Ce n’était, en fin de compte, visiblement pas le cas, et le Hezbollah a subi une défaite écrasante dont les coûts ont été énormes tant sur le plan humain qu’organisationnel, politique, social et matériel. Rien n’a donné plus d’écho à cette déroute dévastatrice que l’assassinat de Nassrallah et de toute sa cohorte de hauts dirigeants et de commandants, y compris Aqil et son équipe.
Au cours des quinze mois écoulés depuis la fin officielle de la guerre, le mouvement tentaculaire que Nassrallah avait bâti peine à surmonter ses multiples vulnérabilités. La politique locale lui est devenue antagoniste, la carte régionale nettement hostile. Les ressources financières, autrefois abondantes, se sont amenuisées. Les actifs et les cadres ont dû résister à des assauts israéliens quasi quotidiens, en violation flagrante du cessez-le-feu. Des tensions internes ont fait surface, se traduisant par des comportements maladroits, souvent d’un amateurisme embarrassant. Des communautés entières, dans de vastes zones couvrant villes et villages, n’ont connu ni répit ni même un semblant de normalité depuis la fin de 2024, ce qui est particulièrement flagrant dans le sud dévasté.
C’est dans ce contexte que le Hezbollah a décidé de frapper le nord d’Israël aux premières heures du 2 mars. Il ne disposait ni de force de dissuasion militaire, ni de couverture politique ; ni de soutien populaire, ni d’approbation officielle. Plus troublant encore pour la population de sa région, il n’y a eu ni avertissement, ni refuge ; ni protection, ni abri.
Le moment choisi pour ces attaques, qui ont rompu un an de silence, était révélateur. Elles n’ont eu lieu qu’après qu’Israël et les États-Unis ont assassiné le Guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, et imposé une guerre visant l’existence même de la République islamique. Les frappes du Hezbollah étaient timides dans leur portée et leur impact, mais très audacieuses dans la réaction israélienne qu’elles visaient à provoquer. Des dégâts matériels négligeables en Galilée, en échange d’un formidable barrage de puissance de feu déchaîné sur notre sud, notre nord et nos banlieues sud. Un enfant aurait pu anticiper cette réponse israélienne.
Téhéran avait donné son feu vert. Telle est la nature de la relation entre le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) et le Hezbollah, surtout au lendemain de la dernière guerre et de la mort de Nassrallah. L’action du mouvement, qui pourrait encore être jugée comme une erreur, l’a néanmoins positionné là où il s’est toujours senti le plus à l’aise idéologiquement. Car il est depuis longtemps admis que, lorsque l’heure serait venue, le parti se montrerait à la hauteur de sa mission ultime. Le fait qu’il ait attaqué l’État hébreu pour soutenir l’Iran au moment le plus précaire pour les deux alliés semble, à première vue, déroutant, mais c’est peut-être bien là le but recherché. Telle est l’éthique séculaire de Karbala : le martyre et le sacrifice face à l’injustice et au péril existentiel.
Il nous faut toutefois préciser que la République islamique et le Hezbollah ont été entraînés de force dans cette décision potentiellement désastreuse. Ce n’était pas la guerre qu’ils avaient choisie, mais celle d’Israël et des États-Unis. Ironiquement, ce sont eux les puissances révisionnistes qui cherchent à renverser les arrangements existants dans la région — des arrangements auxquels la République et la Résistance adhéraient, même si c’était au prix de quelques querelles. Et ce qui se déroule au Moyen-Orient s’inscrit dans la continuité de ce qui se passe à l’échelle du système international.
Eskandar Sadegh Boroujerdi exprime avec éloquence la tendance actuelle dans la London Review of Books :
Les certitudes relatives à la gestion hégémonique par les États-Unis de « l’ordre international fondé sur des règles » ont été déformées par le génocide de Gaza au point d’être méconnaissables, mais aucune architecture alternative n’a été mise en place pour les remplacer. Au lieu de cela, il existe une politique d’impérialisme gangster qui ne bénéficie ni du consentement international ni de celui de la population nationale.
Il y a désormais quatre belligérants dans cette guerre : une superpuissance, deux hégémonies et le plus grand acteur non étatique de la région. Les enjeux pour chaque camp convergent et divergent tour à tour. Il en va de même pour les définitions de la victoire et de la défaite. L’acteur le plus faible est le Hezbollah. Les risques auxquels il est confronté ont le coût le plus élevé, notamment l’effondrement de son appareil militaire et son affaiblissement politique au Liban. Cela resterait probablement le cas même si le régime iranien venait à survivre en restant intact, ce qui est très probable et équivaudrait à une forme de défaite pour les États-Unis et Israël.
Le sacrifice, cependant, n’est pas celui de la résistance seule. Le fait est que ce sont les populations — en particulier les concitoyens du mouvement de résistance lui-même — qui supporteront le poids du coût de cette guerre, même si elles n’en voulaient pas au départ. La nature de ces coûts dépend entièrement des desseins méphistophéliques qu’Israël nourrit à l’égard du parti et du Liban dans son ensemble. La prédation de l’État hébreu a toujours été l’argument le plus convaincant en faveur de l’existence du Hezbollah. Il en va de même pour les maigres capacités de l’armée libanaise. Là où l’idéologie et la méthode du parti aliènent et divisent, la cruauté et les ambitions territoriales d’Israël ont contribué à unir. Pendant très longtemps, cela a en fait constitué l’argument plus puissant du Hezbollah : en l’absence d’une défense libanaise crédible, la résistance est le seul rempart et la seule force de dissuasion contre un ennemi israélien malveillant.
Mais c’est là une affirmation qui n’a plus aucun sens pour bon nombre d’entre nous, Libanais. Il fut un temps où le Hezbollah pouvait se targuer d’une réussite unique dans le monde arabe : le fossé minime entre ses discours et ses actes, entre ses promesses et ses exploits. Mais, dans l’ombre de la défaite de 2024, il ne le peut plus.
Je ne sais pas ce qui nous attend. Je vis à Ras-Beyrouth, près d’al-Wasat, au cœur de la capitale. Au moment où j’écris ces lignes, des centaines de milliers de personnes ont été contraintes d’évacuer leurs foyers dans le sud et à Dahiyeh. Dans une démarche sans précédent, Israël a émis des ordres d’évacuation forcée pour une grande partie du sud du Liban et l’ensemble de la banlieue sud de Beyrouth. Près d’un demi-million de personnes ont été déplacées en l’espace d’une seule semaine. Dahiyeh se trouve à un peu plus de dix minutes en voiture par un dimanche tranquille, et pourtant, on a l’impression que c’est à des années-lumière. Au moment où j’écris ces lignes, la panique continue de se propager, les familles continuent de se disperser, cherchant refuge dans différentes régions plus sûres du pays — accueillies chaleureusement dans certains quartiers et avec hostilité dans d’autres. Au moment où j’écris ces lignes, le gouvernement a déclaré illégale la branche militaire du Hezbollah. La résistance armée est désormais, à tous égards, hors-la-loi. Au moment où j’écris ces lignes, Israël a lancé des incursions terrestres et des opérations d’infiltration par hélicoptère. Et le Hezbollah riposte.
Au moment où j’écris ces lignes, nous entrons dans une nouvelle ère dont les contours, à peine discernables, nous échappent et semblent pourtant si familiers.
Sur un autre sujet
Compte tenu de la situation exceptionnellement périlleuse au Moyen-Orient, j’ai pensé bon de vous partager deux articles et un podcast qui proposent une analyse contextuelle lucide des événements en cours.
Ce n’est pas la première fois que je partage un podcast mettant en vedette Aslı Ü. Bâli, titulaire de la chaire Howard M. Holtzmann à la faculté de droit de Yale. Dans le domaine du droit international, elle fait preuve d’un esprit acéré et d’une voix très convaincante. Récemment, elle s’est entretenue avec Peter Beinart sur le sujet du moment, America’s Threat to the World, dans le podcast On the Nose de Jewish Currents.
Pour éclairer davantage l’argumentation de Bâli sur la doctrine de l’administration Trump, je partage l’article qu’elle a coécrit avec Aziz Rana pour le Boston Review.
Enfin, l’interview de l’historien Ervand Abrahamian par la New Left Review est une analyse approfondie de l’histoire moderne de l’Iran et de la République islamique.
Si vous souhaitez accéder à cette interview, envoyez-moi un e-mail et je me ferai un plaisir de vous l’offrir.
La chronique bimensuelle d’Amal Ghandour, « This Arab Life », paraît tous les deux vendredis dans The Markaz Review, ainsi que sur son Substack, et est publiée en arabe dans Al Quds Al Arabi.
Les opinions publiées dans The Markaz Review reflètent le point de vue de leurs auteurs et ne représentent pas nécessairement celui de TMR.
Traduit de l’anglais par Marion Beauchamp-Levet

