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Dans ce nouveau roman, l'autrice s’est inspirée de la vie de son père : un Palestinien forcé à partir en exil en 1948, à la recherche d’un nouvel endroit où il pourrait être chez lui.
Paradiso 17, de Hannah Lilith Assadi
Knopf 2026
ISBN 9780593804056
Hannah Lilith Assadi revient toujours à cette même histoire.
Sonora, son premier roman publié en 2017, et Paradiso 17, son troisième roman qui vient de paraître, s’ouvrent tous deux sur une fille au chevet de son père malade. Dans les deux cas, le père est atteint d’un cancer. La mère est juive (israélienne dans Sonora, américaine dans Paradiso 17). Le père est palestinien, a survécu à la Nakba, conduit des taxis.

Les deux romans parlent du désert, de fantômes. Les deux se terminent sur un décès.
Mais Sonora raconte l’histoire de la fille, c’est un roman d’apprentissage qui se déroule principalement dans le désert de l’Arizona, avec en son cœur l’importance de l’amitié adolescente et une obsession pour les morts d’adolescents mystérieuses. Paradiso 17 raconte l’histoire du père, c’est un récit qui ne porte pas seulement sur sa mort, mais bien sur toute sa vie, durant laquelle il est passé par tous les continents.
Quelques pages après le début de ce nouveau roman, Assadi remonte le temps et nous emmène là où tout a commencé, à l’enfance du père, Sufien Assadi, dans la Palestine d’avant la Nakba. (Les personnages portent le nom de famille de l’autrice.)
Hannah Lilith Assadi a déclaré que Paradiso 17 tire son inspiration de la vie de son père, et quelle vie ! Né en décembre (la date exacte reste inconnue) « comme le prophète Isa, également connu sous le nom de Jésus-Christ », l’histoire de Sufien commence dans la ville de Safad au début des années 1940. Son désir de tomber, voire de mourir, devient un thème récurrent tout au long du livre, et commence à l’âge de cinq ans à Safad, par une claire journée de printemps, quelques semaines avant la catastrophe de 1948. C’est aussi la fin de la Palestine telle que Sufien la connaît. Parce qu’il entend un djinn l’encourager à voler, il saute du toit de sa maison mais, au lieu de tomber sur le sol, de mourir ou de se casser quelque chose, il est rattrapé par les branches d’un arbre.
C’est ainsi qu’il frôle la mort pour la première fois, et « même à un si jeune âge, Sufien se demandait s’il n’aurait pas mieux valu être épargné du reste de sa vie, là, sur-le-champ ». Cette tension entre le potentiel de beauté et de souffrance que constitue la vie accompagne Sufien tout au long de son existence. Bientôt, sa famille fuit la Haganah, marche jusqu’à Damas, puis est à nouveau déplacée au Koweït, où le bruit du golfe Persique est « comme la voix du divin ». Au Koweït, Sufien a le béguin, comme tous les garçons de son âge, pour une autre réfugiée, une fille nommée Nefisa dont le souvenir lui reviendra jusqu’à ses derniers moments.
Le destin continue de pousser Sufien plus loin. Son père, lui, rêve que son fils aîné quitte le Koweït. L’Italie ouvre alors ses portes aux étudiants palestiniens, et Sufien y part. Il ne reviendra jamais ni au Koweït, ni en Palestine. En Italie, il tombe amoureux d’une femme nommée Lila, rencontre Bernardo, son meilleur ami pour le restant de ses jours, échoue à devenir ingénieur, dirige une entreprise de maroquinerie et se fait parfois appeler Frank Leone. Après l’Italie, s’enchaînent près de deux décennies à New York, où Sufien rencontre et tombe amoureux de sa femme, Sarah, et où Layla, leur fille, naît. Puis, enfin, l’Arizona, qui devient le lieu où il dépose son cœur, son « véritable chez-lui ». Assadi écrit :
Ce désert, il était hallucinatoire. Des saguaros gisaient là, morts, éparpillés, tels des soldats tombés au combat, tordus et brisés. D’autres dressaient leurs bras en signe de louange, et en les contemplant, Sufien comprit pourquoi il s’y sentait chez lui. Le désert était un exilé de la Terre elle-même.
Dans Paradiso 17, l’intrigue repose sur la vie de Sufien, ses voyages et ses exploits, et Assadi utilise une technique judicieuse pour avancer le récit de manière circulaire : le titre de chaque chapitre est également la dernière ligne de celui-ci. De cette manière, elle superpose les retours successifs dans l’histoire de Sufien les uns aux autres, même si lui reste au même endroit pendant un certain temps avant de repartir. Elle a le don de transformer ce qui a probablement commencé comme des anecdotes familiales en péripéties romanesques. Et, peut-être parce qu’il tient son inspiration d’une personne qu’elle connaissait et aimait tant, elle fait de Sufien un personnage inoubliable, crédible et bien trop humain.

Sufien est peut-être palestinien, mais il n’est pas présenté pour autant comme une victime idéale. Il se retrouve en prison pour avoir payée une prostituée, perd sa voiture, fait une chute de vélo alors que sa fille, encore toute petite, est restée seule à la maison, se dispute avec sa femme, jette des objets dans les airs, trompe sa femme, boit trop et se drogue, est régulièrement victime de chantage de la part de sa maîtresse, lance et fait faillite avec plusieurs entreprises, et compte sans cesse sur la grande générosité financière de sa femme, de son beau-père et de Bernardo (tous juifs). Lorsqu’on lui diagnostique un cancer, il cache sa maladie à sa femme et, sur les terribles conseils de son ancienne maîtresse, qui, elle, est toujours défoncée, prend de la testostérone, ce qui ne fait qu’accroître la taille de la tumeur.
Assadi excelle dans l’art de ralentir le temps et de l’accélérer à sa guise. La nuit où Sufien et Sarah ramènent la petite Layla de l’hôpital, Assadi écrit :
Sarah avait en elle ce pressentiment du vertige que laissait le passage du temps, de la rapidité avec laquelle il s’écoulerait, de l’enfance de leur fille, du jour où Sufien l’accompagnerait à la maternelle, en lui parlant de partir à la chasse aux trèfles à quatre feuilles dans leur jardin de Brooklyn, puis, si vite, un petit-déjeuner dans leur future maison en Arizona, où il la trouverait déjà maquillée…
En l’espace d’une seule page, ce passage nous emmène jusqu’à l’admission de Layla à l’université de Columbia, puis à une de ses relations qui s’avèrera désastreuse, puis à la rencontre de son futur mari, ensuite à une fausse couche, et enfin à la naissance de ses enfants ; l’intrigue revient finalement à Sufien qui « pouvait alors presque tout ressentir, cette course vertigineuse vers l’avenir qui accompagne le fait d’avoir des enfants. […] Il n’avait jamais eu aussi peur. Il n’avait jamais été aussi amoureux. »
Paradiso 17 est à la fois fiction et non-fiction : le livre brouille les frontières, même si seule Assadi sait ce qui est inventé et ce qui ne l’est pas. On comprend pourquoi elle a choisi de raconter cette histoire sous la forme d’un roman. Dans une œuvre de fiction, contrairement à une biographie, l’auteur peut se glisser dans la peau des autres personnages, assembler et étoffer des anecdotes familiales, plutôt que de s’en tenir à son propre point de vue. Pour autant, le lecteur est très conscient que ce livre est la façon dont Assadi imagine la vie de son père. Et son identité palestinienne nous est également présentée à travers le prisme, suppose-t-on, des observations de l’autrice non seulement sur lui, mais aussi sur ses relations avec les autres, y compris sa femme. Après la naissance de Layla, Sarah commence à douter du bien-fondé de son mariage avec Sufien :
Il y avait un autre aspect de Sufien que Sarah n’avait pas vraiment assimilé pendant leurs fiançailles : à quel point il était Palestinien, à quel point il le serait toujours, comme s’il s’agissait d’un organe de plus chez lui. Alors qu’être Américaine, voire juive, ressemblait à un parfum que Sarah portait parfois, il pouvait être puissant, mais jamais essentiel à sa vie.
Le casse-tête qu’Assadi met en place, l’énigme insoluble, réside dans le fait que Sufien est à la fois un individu à part entière, un marginal, un vagabond, et aussi le produit de forces qui ont façonné de nombreuses vies, repoussant les Palestiniens vers l’extérieur, faisant de la palestinité une partie indissociable de l’humanité de ceux qui la portent, transformant les immigrants en chauffeurs de taxi, les Arabes en « putain d’Arabes ».
Sufien n’est pas ouvertement politisé, en Italie, son ami révolutionnaire Yasin le qualifie même d’« amoureux des Juifs ». Pourtant, la Palestine est le fantôme qui hante sa vie, et sa vie, il semble en être conscient, est un plaidoyer pour la liberté et le retour.
Il a toujours nourri le faible espoir qu’un jour il écrirait ses mémoires, qu’il publierait une tribune dans le New York Times, que ses mots seraient brillants et sauveraient la Palestine, et que lui, ainsi que tous les autres qui sont partis en 1948, recevraient des réparations pour leurs maisons perdues (a minima !). L’occupation prendrait fin. Mais rien de tout cela ne s’est jamais produit.
C’est dans le livre d’Assadi que la fille de la vie réelle accomplit ce que son père de fiction n’a pas pu faire : rédiger ses « mémoires ». Mais personne ne se fait d’illusions ici sur le pouvoir qu’auraient des mots brillants pour sauver la Palestine. Alors que le livre touche à la fin de la vie de Sufien, nous ramenant dans la pièce où nous l’avons vu dans les premières pages du roman, il est en train de mourir, en proie à des hallucinations. Lorsque sa petite-fille passe en courant, il ne sait pas qui elle est, et ils ont cet échange :
Salut Jiddo, dit l’enfant.
Atini mai, dit-il à la petite fille. Il voulait qu’elle lui apporte de l’eau. De l’eau pure. Parce qu’elle était assez jeune pour s’en souvenir. Elle savait ce qu’il voulait dire.
Ehna rajiun, dit-il à l’enfant, et elle hocha la tête.
Il est important de noter qu’Assadi ne traduit ni ne met en italique « Ehna rajiun ». Si vous savez, vous savez. Et nous tous savons, dès le début, que Sufien va mourir dans ce monde fictif, tout comme nous savons que tout le monde mourra dans la vie. Mais cela ne rend pas ses derniers jours moins tristes ni sa conviction de retour moins convaincante. En arabe, le pluriel « ehna » peut également désigner un « nous » de royauté. Cette ambiguïté a son importance. « Je reviens » / « Je reviendrai » et « Nous revenons » / « Nous reviendrons » sont prononcés dans le même souffle.
En rédigeant cette critique, j’ai lu dans ces pages la réflexion de Mai Al-Nakib sur l’ouvrage de Salman Abu Sitta, Mapping My Return: A Palestinian Memoir. Si l’œuvre d’Abu Sitta défend, d’un point de vue géographique, la possibilité et la nécessité du retour des Palestiniens sur leur terre, alors Paradiso 17 en défend la légitimité d’un point de vue philosophique. Ou plutôt, le roman soutient que le retour est à la fois impossible et inévitable : Sufien ne peut jamais revenir, ne reviendra jamais, mais nous sommes tous, toujours en train de revenir. Inna lillah, wa inna ilayhi raji’un.
Et étant donné que la Palestine est la terre sainte choisie par Dieu, il s’ensuit donc que ehna rajiun. La libération et la réparation ne viendront que si nous continuons à revenir à la même histoire.
Traduit de l’anglais par Marion Beauchamp-Levet
