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Comment les produits d’un groupe de sociétés de technologie de défense, aux noms inspirés de personnages de Tolkien, en sont venus à se disputer le contrôle de l’Eurasie ?
Un événement sans précédent dans l’histoire de la guerre s’est produit au troisième jour de l’attaque américano-israélienne contre Téhéran. Des roquettes iraniennes ont frappé des centres de données détenus par Amazon, basés aux Émirats arabes unis et à Bahreïn. En juin 2025, elles avaient déjà frappé le parc technologique de Gav-Yam en Israël, qui abrite le quartier général des communications C4I de l’armée israélienne.
Le choix de ces installations apparemment non militaires n’a rien d’aléatoire. Les centres de données tentaculaires et très gourmands en énergie sont devenus les artères logistiques indispensables à la conduite de la guerre moderne. Ils forment une infrastructure invisible dont les armées ont besoin pour obtenir un avantage sur le champ de bataille grâce à l’intelligence artificielle. En retour, celle-ci fournit à leurs soldats humains, ou à leurs robots tueurs autonomes, des listes de cibles à une vitesse seulement atteignable par une machine, et ce en traitant d’énormes quantités de données de surveillance, recueillies par des réseaux de capteurs.
« Le fait que l’Iran frappe les centres de données d’Amazon montre le nouveau visage de la guerre telle qu’elle se fait aujourd’hui », affirme ainsi Antony Loewenstein, journaliste australien et auteur de The Palestine Laboratory: How Israel Exports the Technology of Occupation Around the World. « Ils savent que sans ces centres de données, Israël et les États-Unis sont pratiquement aveugles. »
Au cours d’une guerre dont la première semaine s’apparentait à une partie d’échecs entre des ingénieurs appliquant des modèles mathématiques, les missiles iraniens ont également frappé Fujaïrah aux Émirats arabes unis, ainsi que Salalah et Duqm à Oman, les deux seuls ports au-delà du détroit d’Ormuz où les exportations de pétrole sont possibles. Le prix du pétrole a aussitôt enregistré la plus forte hausse hebdomadaire de son histoire. Mais le plus grand revers a été provoqué par le bombardement des puissants radars américains AN/TPY-2 et FPS-132 aux Émirats, au Koweït et en Jordanie. Ce coup jugé inconcevable a largement aveuglé les Américains et les Israéliens quant aux lancements de missiles iraniens, a réduit le temps des alertes de missiles entrants de quinze minutes à cinq, et a même limité la capacité de leurs avions de chasse à bombarder avec précision l’Iran depuis des points situés au-delà de la portée de ses défenses aériennes.
Il s’agit de la première guerre tripartite de l’histoire de l’humanité où chaque participant utilise l’IA.
« La logique de ciblage que l’Iran a appliqué avec ces frappes constitue l’opération la plus sophistiquée de cette guerre sur le plan technique», affirme Shanaka Perera, analyste sri-lankais et auteur de The Ascent Begins: The World Beyond Empire. « L’attention des belligérants était jusque-là concentrée sur le nombre d’intercepteurs, les cadences de tir et les volumes de salves, mais l’Iran s’est focalisé sur l’architecture des capteurs. De fait, si on considère l’intercepteur comme le poing, le radar est donc ses yeux, et ils l’ont aveuglé. »
Les frappes contre les radars et les centres de données ont neutralisé deux éléments essentiels de la chaîne qui permet une guerre assistée par l’IA. Les radars font partie des milliers de capteurs terrestres, aériens et spatiaux qui fournissent à l’algorithme les informations dont il a besoin pour sélectionner ses cibles. Les centres de données fournissent les pétaoctets de stockage nécessaires pour absorber les volumes colossaux de données et de vidéos haute définition requis par ce nouveau type de guerre.
Ces frappes, ainsi que d’autres, ont très certainement été orchestrées par les algorithmes d’intelligence artificielle adoptés par l’armée iranienne au cours des années qu’elle a passées à se préparer à une attaque des États-Unis et d’Israël, faisant de ce conflit la première guerre tripartite de l’histoire de l’humanité où chaque partie utilise l’IA. Le caractère entièrement nouveau de cette technologie peut entraîner des erreurs terribles, affirme l’analyste iranien Trita Parsi, à l’instar du bombardement du Police Park à Téhéran, un lieu entièrement civil, qui a été visé simplement parce qu’aucun humain n’avait pris la peine de vérifier la cible proposée par l’IA.
« Une semaine après le début des combats, on voit que ceux-ci sont concentrés sur des échanges aériens et de missiles, des perturbations informatiques et des frappes guidées par l’IA, avec une implication terrestre minimale jusqu’à présent », explique Omid Souresrafil, analyste iranien et auteur de Revolution in Iran: The Transition to Democracy. « Cette guerre est fondée sur l’ingénierie et exploite l’IA pour des frappes rapides et des simulations, réduisant ainsi le temps des cycles de prise de décision à quelques heures plutôt que plusieurs semaines. »

Réticents à engager des soldats dans une invasion du territoire iranien et de ses reliefs impraticables, les États-Unis et Israël n’ont pas non plus réussi à inciter à la révolte les différents groupes ethniques et sociaux présents en Iran. Cela n’a fait que renforcer le rôle de l’IA dans le conflit en cours. Mais alors que les cibles militaires ont cédé la place aux cibles civiles et que les forces conjointes israélo-américaines ont bombardé des hôpitaux, des écoles et des raffineries iraniens, il est devenu évident que la capacité de ciblage super-humaine de l’IA a remplacé la gradation du conflit en une spirale incontrôlable dont le paroxysme est toujours plus violent.
« Trois nations construisent en temps réel trois engrenages de destruction distincts mais tous basés sur l’IA, chacun des modèles est façonné par ses propres contraintes, et aucun d’entre eux ne contrôle pleinement ce qu’il a construit », déclare Perera, qui estime que les systèmes de ciblage israéliens développés pour Gaza ont été rendus possibles par Claude, un LLM (Large Language Model – un grand modèle de langage) développé par la société américaine Anthropic. Son contrat avec le Pentagone a été résilié de manière controversée à la veille de la guerre avec l’Iran, parce que la société insistait pour qu’un humain soit toujours impliqué dans l’exécution des cibles déterminées par l’IA. « Les États-Unis réduisent le processus de frappe de plusieurs jours à quelques heures, l’Iran ramène le coût de l’attaque au-dessous du coût de la défense, la Chine réduit l’avantage informationnel qui a rendu possible la projection de puissance américaine depuis 1945. », explique Perera.
Ce à quoi l’analyste fait ici référence, ce sont les différentes manières dont chaque État adapte l’utilisation de l’IA aux priorités et aux capacités de ses propres forces armées. La puissance de feu écrasante des États-Unis impose que les systèmes d’IA américains identifient une multitude de cibles permettant de mettre en œuvre une doctrine où le choc initial est dévastateur, tout en accélérant le rythme des combats en général. En revanche, l’ambition de l’Iran d’étendre le conflit en une guerre d’usure prolongée privilégie la sélection de cibles qui réduisent le déséquilibre des forces avec ses adversaires en les contraignant à des inégalités de coûts sur le champ de bataille. La Chine, dont on pense généralement qu’elle apporte un soutien en coulisses à l’Iran, réduit encore davantage l’avantage écrasant des États-Unis dans l’espace en publiant sur Internet des renseignements satellitaires auxquels l’Iran n’aurait pas accès autrement.
« La machine de guerre techno-féodale connaît deux écueils », explique Yanis Varoufakis, économiste grec et auteur d’un ouvrage à paraître intitulé War and Peace in the Technofeudal Age. « D’une part, le volume considérable de cibles sélectionnées et détruites signifie que toute implication humaine est déléguée à un officier subalterne qui acquiert soudainement des pouvoirs discrétionnaires que le président lui-même n’aurait jamais eus, et, d’autre part, pour fonctionner, ces drones et ces robots doivent être libérés de leurs opérateurs humains et devenir autonomes, car l’autre camp devient de plus en plus habile à brouiller la liaison radio entre eux. »
Comment en sommes-nous donc arrivés à ce scénario apparemment apocalyptique où deux puissances nucléaires et un pays aspirant à le devenir déploient l’intelligence artificielle pour s’affronter au cœur du centre mondial de production d’énergie ? Et comment tout cela a-t-il pu commencer bien ailleurs, dans la capitale mondiale des technologies numériques : la Silicon Valley ?

Des débuts sous Reagan au boom de l’IA après le 11 septembre
Koohan Paik-Mander, étudiante en cinéma d’origine coréenne, a assisté aux prémices de la Silicon Valley en 1986, au cours d’une période exaltante et pleine de drogue qu’elle-même décrit comme « une époque étrangement amorale de ma jeunesse ». Elle était mariée à l’un des premiers développeurs de l’intelligence artificielle, qui travaillait sur la recherche en défense antimissile à l’université Carnegie Mellon pour le programme de défense stratégique du président américain Ronald Reagan, qu’on appelait communément « Star Wars » (« la Guerre des étoiles »). Lorsqu’elle a rencontré pour la première fois son futur mari, un autoportrait de lui dans sa maison de Malibu a attiré son attention. Il représentait un flot de couleurs jaillissant du sommet de sa tête, « comme une fontaine arc-en-ciel se courbant en un petit rectangle flottant dans l’espace ». Interrogé à ce sujet, il lui a expliqué qu’il s’agissait d’une représentation de lui « téléchargeant son cerveau sur une puce ». Il s’agit peut-être du premier cas documenté d’une rencontre rapprochée de type transhumaniste.
Dès les années 1980, le développeur en question régalait Paik-Mander d’histoires sur un avenir qu’il considérait comme tangible mais qui, pour elle, semblait relever de la science-fiction. Il décrivait des situations de collaboration à distance que, 35 ans plus tard, nous reconnaissons dans le métaverse. Toutefois, son charme s’est vite estompé car Paik-Mander a découvert une certaine amoralité dans la manière dont il abordait son travail sur des projets liés à la sécurité nationale qui étaient, selon elle, les précurseurs de l’actuel « centre de commandement et de contrôle mondialement interconnecté et basé sur le cloud, supervisé par la Space Force et construit conjointement par Amazon, Google, Oracle et Microsoft ». Au fil des années, Paik-Mander a pris conscience que les prémices de ce dont elle avait été témoin « permettraient de mobiliser des forces militaires sans pilote pour semer la terreur n’importe où dans le monde : un essaim de drones, de missiles hypersoniques, de torpilles sous-marines et de bombardiers, le tout serait aussi facile à mettre en place que de commander un Uber ».
L’IA a vu le jour à l’époque de la « Star Wars » : le chant du cygne de la Guerre froide de Reagan, qui visait à développer un système d’interception de missiles nécessitant des temps de réaction plus rapides que ceux de l’être humain. Un financement public massif a stimulé la recherche en la matière, et la technologie a émergé dans les années 1990 sous différentes formes : l’« agent intelligent », les progrès en reconnaissance vocale, les débuts du Big Data, l’apprentissage par renforcement et les réseaux neuronaux. L’année 1997 a marqué une étape importante lorsque l’ordinateur Deep Blue d’IBM a battu le champion du monde d’échecs Gary Kasparov. Mais ce n’est qu’après les attentats du 11 septembre, alors que l’État sécuritaire cherchait à centraliser toutes les informations en temps réel et à relier les menaces potentielles les unes avec les autres, que le développement de l’IA a bénéficié d’un financement public renouvelé et massif. L’émergence des drones meurtriers à peu près à la même époque (la CIA a mené le premier assassinat par drone au Yémen en 2002) a préparé le terrain pour la fusion de l’IA avec les véhicules autonomes, aboutissant aux tristement célèbres « frappes ciblées », au cours desquelles des innocents dans les pays visés par la guerre contre le terrorisme ont été exécutés pour avoir adopté un comportement jugé « irrégulier » par les logiciels d’IA.
De ce nouveau besoin sécuritaire est né le projet controversé Total Information Awareness (TIA) de 2002. Il visait à créer un système centralisé capable de passer au crible de vastes archives numériques, qu’il s’agisse de transactions financières, de dossiers médicaux et de voyage, de données éducatives ou de réseaux sociaux.
« C’est dans ce but que l’IA a été inventée : il y avait trop de données pour que des humains puissent toutes les passer au crible », déclare Paik-Mander à la Markaz Review. « Internet est le système de surveillance le plus complet de l’histoire. »
« Les Allemands de l’Est et la Stasi ne pourraient que rêver des capacités de surveillance de masse qui existent aujourd’hui », affirme Loewenstein. « L’un des aspects les plus préoccupants de cette technologie est l’absence totale de transparence quant à son utilisation et, en l’absence de toute réglementation, ce qui est actuellement déployé contre les Iraniens et les Palestiniens ne restera pas outre-mer mais reviendra inévitablement chez nous. »
Le tollé général suscité par le caractère intrusif du TIA a conduit le Congrès à mettre fin au projet en 2003. Bien que les défenseurs de la vie privée et des droits de l’homme aient alors poussé un soupir de soulagement, une décennie plus tard, le lanceur d’alerte Edward Snowden révélait que la recherche s’était simplement déplacée vers le secteur privé et la NSA. L’un de ses principaux architectes était un homme nommé Peter Thiel.
Thiel, Palantir et Anduril
Thiel est un milliardaire qui finance le secteur de la tech et qui a bâti sa fortune à mi-chemin entre l’État sécuritaire et une Silicon Valley ayant abandonné tout semblant de moralité. Fils d’un officier nazi, il a grandi à Swakopmund, un port namibien de l’Afrique coloniale allemande où d’anciens nazis ont afflué après la Seconde Guerre mondiale. C’était une petite ville où les gens se saluaient dans la rue par des « Sieg Heil » et où le drapeau nazi flottait au sommet du plus haut bâtiment de la ville en l’honneur de l’anniversaire d’Hitler, et ce jusqu’en 1989. Le père de Thiel dirigeait une mine d’uranium voisine, liée au programme nucléaire de l’Afrique du Sud de l’apartheid jusqu’en 1977, date à laquelle la famille s’est installée aux États-Unis.
À l’université de Stanford, Thiel a développé une « philosophie déviante » axée sur un salut technologique au détriment de la démocratie populaire. Il a rencontré Alex Karp, un camarade d’études hyperactif, avec lequel il a ensuite fondé Palantir, la plus grande entreprise de surveillance au monde utilisant l’IA.
« Le concept de Thiel d’une “accélération massive grâce à l’IA” est une vision hyper-optimiste de ce qui permettrait de contrer la “Grande Stagnation” », explique Varoufakis à la Markaz Review. « Son argument est que, depuis des décennies, le progrès dans le monde physique — dans des domaines tels que le transport aérien, l’énergie et la médecine — est au point mort, et que l’IA est ce qui peut permettre de le relancer et de propulser l’humanité dans une nouvelle ère de croissance transformatrice. »
Thiel n’hésite pas non plus à exprimer des points de vue clairement anti-égalitaires. Dans un article, il a proposé de remplacer « les Nations unies, où se déroulent des débats parlementaires interminables et stériles qui ressemblent à des contes shakespeariens racontés par des idiots », par « Echelon : une coordination secrète des agences de renseignement mondiales, qui sera une voie décisive vers une véritable pax americana mondiale ».
Également connu sous le nom de « Five Eyes » (les « cinq Yeux »), Echelon est un réseau mondial de surveillance regroupant cinq nations anglo-saxonnes : l’Australie, le Canada, la Nouvelle-Zélande, le Royaume-Uni et les États-Unis.
La création de Palantir, une entreprise qui « défend l’Occident » grâce à une guerre orchestrée par l’IA et reposant sur des logiciels de surveillance, semble être l’aboutissement de cette réflexion. Financée par In-Q-Tel, la branche de capital-risque de la CIA, Palantir a consacré ses six premières années à travailler exclusivement pour la CIA. Elle s’est ensuite tournée vers d’autres départements gouvernementaux et une clientèle principalement composée d’États étrangers, leur proposant un large éventail d’avantages sur le champ de bataille tous basés sur l’IA, dont, notamment, la capacité de suivre des cibles et de les intégrer dans ce que le PDG Alex Karp appelle un « engrenage de destruction numérique ». Aujourd’hui, avec une capitalisation boursière d’un demi-milliard de dollars, Palantir est la plus grande entreprise de surveillance au monde.
« Ce sont les marchands d’armes IA du XXIe siècle », déclare Jacob Helberg, expert en sécurité nationale et conseiller politique externe de Karp.
Tirant son nom des « pierres de vision » (les palantirs) de la trilogie Le Seigneur des Anneaux de J.R.R. Tolkien, l’entreprise s’est positionnée comme le fournisseur d’un outil analytique « qui voit tout », car il est prévu pour traiter des ensembles de données trop volumineux pour être examinés par des analystes humains. Thiel a ensuite financé la création d’un certain nombre d’autres entreprises portant des noms inspirés de Tolkien, telles que Mithril, Valar, Erebor, Rivendell et Athelas. La plus en vue est Anduril, une nouvelle génération d’entreprises de matériel de défense gérées comme des start-ups technologiques, qui rivalisent avec les poids lourds traditionnels de la défense, tels que Raytheon et Lockheed Martin, pour décrocher des contrats gouvernementaux.
Anduril est dirigée par un Californien en chemise hawaïenne et en tongs, nommé Palmer Luckey, qui a inventé le casque Oculus VR à l’âge de 19 ans. Malgré son apparence apolitique, Luckey se déclare à la fois patriote et « sioniste radical ». Ses drones intercepteurs Roadrunner et son logiciel d’IA Lattice sont considérés susceptibles de contrer les vagues saturantes de missiles et de drones à bas coût iraniens.
Luckey, dont le goût de la controverse l’a conduit à déclarer avec ironie « J’adore les robots tueurs », se distingue également par sa conviction que les barrières de sécurité entre les drones autonomes et les opérateurs humains devraient être supprimées. « Si vous pensez vraiment que les robots ne devraient pas pouvoir prendre de décision quant aux cibles à frapper, cela signifie qu’il suffit que quelqu’un brouille votre signal pour vous arrêter », a-t-il déclaré lors d’une interview avec Bari Weiss. « Il ne me semble pas vraiment judicieux que l’équilibre des pouvoirs dans le monde soit déterminé par ceux qui disposent des meilleurs ingénieurs en radiofréquences. C’est pour cela qu’il faut une autonomie des drones. »
Les exemples qui montrent l’avantage considérable que ces technologies confère aux armées américaine et israélienne sont de plus en plus nombreux, malgré le caractère top secret d’une grande partie d’entre elles. Les membres de l’équipe de la Delta Force qui ont arrêté Nicolás Maduro auraient porté des visières équipées de réalité augmentée, intégrant une vision nocturne et la détection de signatures thermiques, ce qui leur aurait permis d’agir avec une espèce d’esprit collectif, de surveiller n’importe quelle personne qui se serait cachée derrière des obstacles et d’inspecter le champ de bataille depuis la perspective des drones qui survolaient la zone. Dans le sud du Liban, Israël a cartographié en 3D chaque bâtiment, chaque arbre et chaque relief à l’aide de la technologie Lidar, permettant ainsi à des algorithmes d’IA d’identifier des tunnels souterrains et des activités jugées hostiles. En Ukraine, Palantir scanne le champ de bataille à l’aide de satellites, de drones et de capteurs thermiques, trace numériquement les trajectoires des projectiles et permet aux soldats de cibler instantanément la source des tirs. Des programmes de sélection de cibles appelés Lavender et Maven ont maximisé le nombre de morts à Gaza, au Yémen et en Iran.
La position pro-israélienne de Luckey est typique d’une culture technologique où les contrats et la collaboration entre l’État israélien et l’industrie des hautes technologies sont normalisés. La Silicon Valley a connu un afflux d’environ 1 500 travailleurs israéliens, dont beaucoup sont d’anciens membres des unités de technologie militaire israéliennes 81 et 8200. Paik-Mander trouve problématique le virage pro-sioniste de la Silicon Valley, car « ceux qui contrôlent cette technologie contrôlent le monde ».
« L’IA démulutiplie les forces en présence », affirme Paik-Mander. Elle écrit actuellement un livre intitulé Digitizing the Sacred: How Silicon Valley Weaponizes Existence. « La Silicon Valley et Israël ne font désormais plus qu’un, en grande partie grâce à [Jeffrey] Epstein, qui a convaincu Palantir d’ouvrir un bureau en Israël. Il en a résulté un élan plus rapide vers une guerre israélo-américaine contre l’Iran. »
Les relations entre la Silicon Valley et l’appareil de sécurité et de renseignement israélien ont commencé à fleurir à peu près au moment où le financier, aujourd’hui déchu, Jeffrey Epstein a présenté Ehud Barak à Peter Thiel en 2014. Epstein a ensuite proposé la société de Barak au fonds de capital-risque de Thiel, qui a fini par y investir, avant qu’elle ne soit vendue à Axon, un fabricant de tasers et de caméras corporelles, détenu majoritairement par Vanguard et Blackrock. Epstein a également joué un rôle déterminant dans la mise en place de la collaboration technologique entre Israël et les Émirats arabes unis, en présentant Barak à son ami, le directeur de Dubai Ports World, désormais démissionnaire, Sultan Ahmed bin Sulayem. Sulayem a investi dans la société de Barak plusieurs années avant que la normalisation des relations commerciales issue des Accords d’Abraham n’aboutisse à d’intenses collaborations entre les Émirats arabes unis et Israël en matière de sécurité, portant sur un système de sécurité multinational, une plateforme de renseignement commune et des transferts de technologie.
Depuis son île à Hawaï, Paik-Mander continue d’observer l’évolution de la Silicon Valley et de l’ère technologique. Elle craint que la guerre cognitive, rendue possible par l’intelligence artificielle, ne serve à mettre en œuvre un programme de guerre sans fin. « Si l’on peut se passer de soldats, on peut tout à fait mener une guerre sans fin, ce qui signifie des profits sans fin », a-t-elle déclaré, elle rappelle ainsi la remarque de Julian Assange selon laquelle la guerre en Afghanistan a avant tout eu pour but de taxer les contribuables américains puis de blanchir ces fonds au profit du complexe militaro-industriel.
« Nos données sont le nouveau pétrole, et l’IA en est “la raffinerie” », déclare-t-elle à la Markaz Review. « Une pression s’exerce pour les extraire en continu, à chaque instant de notre existence. L’IA n’a aucun sens sans données. Tant qu’elles circulent, la surveillance active croît de manière exponentielle. »
Comme pour confirmer son analyse, l’Iran est passé cette semaine de la gestion du blocage du détroit d’Ormuz et des pétroliers touchés par des roquettes, à la menace de frapper les entreprises américaines au service de l’armée américaine, citant Google, Microsoft, Palantir, IBM, Nvidia et Oracle comme leurs prochaines cibles.
Traduit de l’anglais par Marion Beauchamp-Levet

