<em>This Queer Arab Family</em> : un panorama d’affinités, de parentés et de cultures

El Seed, Opéra de Dubaï, 2018

20 FEBRUARY 2026 • By Zein Murib

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La nouvelle anthologie publiée par Saqi Books explore les communautés LGBTQ+ arabe et leur famille en dix points de vue. 

This Queer Arab Family: An Anthology by LGBTQ+ Arab Writers, dirigé par Elias Jahshan
Saqi Books 2025
ISBN 9781849250887

« Je ne suis pas un monolithe. Je suis queer. Je suis arabe. Je suis ingénieure. Je suis danseuse. Je refuse de découper qui je suis en morceaux simplement pour m’intégrer. Car c’est dans notre personnalité complexe et complète que réside notre véritable force. C’est ce qui rend une famille résiliente. C’est ce qui rend une histoire digne d’être entendue », écrit Shrouk El-Attar dans l’essai d’ouverture de la récente anthologie This Queer Arab Family, dirigée par Elias Jahshan. Suite du premier volume dirigé par Jahshan et publié en 2022, This Arab is Queer, ce nouvel ouvrage rassemble dix écrivains de la région SWANA ou de sa diaspora au sens large pour une réflexion approfondie sur l’unité sociale, économique et politique la plus importante du monde arabe (et au-delà) : la famille.

This Queer Arab Family is published by Saqi Books.
This Queer Arab Family est publié chez Saqi Books.

This Queer Arab Family est publié chez Saqi Books.

Les auteurs réunis par Jahshan s’opposent en particulier au cliché éculé selon lequel les Arabes et les musulmans seraient particulièrement patriarcaux et homophobes, contrairement au monde occidental, qui serait un modèle de modernité, de progrès et d’acceptation institutionnalisée des femmes, des gays, des lesbiennes, ainsi que des personnes bisexuelles et transgenres. Il s’agit là d’une prise de position précieuse. La présentation instrumentale du monde arabe comme dangereux pour les femmes et les personnes queers, qui est sans cesse répétée dans les médias occidentaux, sert de couverture idéologique à l’idée fallacieuse selon laquelle être queer aux États-Unis et en Europe occidentale revient à bénéficier du soutien total de l’État. Étrangement, ces représentations persistent, alors même que les personnes transgenres et queers se retrouvent de plus en plus souvent dans le collimateur de ces pays. Pour ceux d’entre nous qui y prêtent attention, la leçon semble plutôt être que les droits que l’État accorde — se marier, être parents — sont les mêmes que ceux que l’État peut retirer.

En revanche, les théories sur l’identité queer avancées par les auteurs de This Queer Arab Family rompent les liens présumés qui unissent sexualité, genre et identité pour aboutir à une conception élargie et libératrice de la sexualité et du genre qui dépasse une reconnaissance officielle de l’État. Dans ces récits, l’identité queer n’est pas une identification que l’individu revendique malgré son identité arabe : pour ces auteurs, elle est de fait indissociable de ce que signifie être arabe. La famille joue un rôle essentiel dans cette réinvention. L’introduction de Jahshan décrit en détail la redéfinition de la famille qui se fait dans les dix textes réunis dans le volume. « Ici, les lecteurs peuvent découvrir comment les queers arabes forgent des liens de parenté et célèbrent leur culture à leur manière, tout en se soutenant mutuellement grâce à l’activisme et à la solidarité communautaire, en trouvant leur place au sein de leur famille existante ou en construisant leur propre famille. Ensemble, ces récits embrassent les nombreuses façons dont les Arabes LGBTQ+ trouvent – et gardent auprès d’eux – des parents et des amis qu’ils choisissent de considérer comme leur famille dans le monde arabe et dans la diaspora aujourd’hui. »

C’est un cliché éculé que de présenter les Arabes et les musulmans comme particulièrement patriarcaux et homophobes, tandis que le monde occidental serait un modèle de modernité, de progrès et d’acceptation institutionnalisée des femmes, des gays, des lesbiennes, ainsi que des personnes bisexuelles et transgenres.

Alors que le libéralisme au cœur des démocraties occidentales conditionne l’acceptation à l’affirmation souvent conflictuelle de son identité sexuelle et de genre à travers le processus du « coming out », quitte à y perdre sa famille, les auteurs de l’ouvrage édité par Jahshan affirment que l’espace pour les variations sexuelles et de genre au sein des familles arabes est obtenu grâce au respect des liens familiaux. Plusieurs auteurs soulignent cette dynamique. Le chapitre de Zeid Al-Nasr, « One Way Trip to the Moon: My Journey with Onlyfans » (Aller simple pour la Lune : mon parcours sur Onlyfans), illustre un trait familial que les personnes queers et transgenres d’origine arabe connaissent trop bien, à savoir la règle tacite selon laquelle on ne pose pas de questions auxquelles on ne veut pas de réponses. Cette « ignorance bénie », selon les termes d’Al-Nasr, permet à sa famille en Syrie d’accepter l’argent qu’il gagne pour elle en tant que travailleur du sexe au Canada, tout en respectant ses valeurs et sans remettre en cause ses croyances. 

L’essai d’Al-Nasr m’a particulièrement touché en tant que personne queer, trans et libanaise de la diaspora, et pour qui les conversations en famille sont précisément caractérisées par l’ambiguïté instrumentale qu’il décrit. La pratique quotidienne de ce qui est connu mais reste tacite me permet, ainsi qu’à divers auteurs du recueil, de préserver mes relations familiales. Le résultat final est le maintien de liens vitaux et nécessaires qui garantissent le sentiment de sécurité et d’appartenance des personnes queers et trans en tant qu’Arabes, dans un monde qui normalise l’animosité anti-arabe. Lamiae Bouqentar nomme explicitement les enjeux de ces liens vitaux dans son chapitre. « Mais que se passe-t-il lorsque l’exil, l’héritage postcolonial et la violence raciale transforment la famille biologique en un refuge, autant point d’ancrage que fardeau ? » Pour Bouqentar, la réponse transcende à la fois la famille et l’État. « C’est aussi l’endroit où l’on se rend après avoir navigué dans un monde hostile. C’est l’endroit où l’on vous accueille à bras ouverts pour soigner les blessures causées par la violence du monde extérieur. La famille devient alors une frontière poreuse. Un territoire où les tensions coexistent avec les pratiques de care. »

Pour les Arabes comme pour les personnes queer, la famille dépasse souvent les liens du sang. Il est tout aussi courant en arabe de créer un lien familial situationnel avec une personne âgée en l’appelant « amo » ou « tante », qu’il l’est pour les personnes queers de décrire leurs amis les plus proches comme leur famille de cœur. L’intersection de ces pratiques linguistiques et relationnelles démontrée par les auteurs de This Queer Arab Family souligne à quel point cette vision plus large de la famille sert de mode de résistance contre les forces orientalistes et homophobes qui cherchent à effacer les Arabes, les personnes queers et les personnes queers arabes.

Le chapitre de Randa Jarrar, par exemple, décrit comment elle a réussi à organiser efficacement un réseau entre ses amis queers à travers les États-Unis et l’Égypte pour venir en aide aux Palestiniens fuyant Gaza. Elle y est parvenue en tirant parti de l’expérience commune de « l’existence frontalière » en dehors de l’État que partagent les personnes queers et les Palestiniens. « Il y a quelque chose de puissant dans le fait que des personnes à qui l’on a dit qu’elles n’avaient pas leur place tissent entre elles un sentiment d’appartenance. Elles pratiquent le care comme une révolution. » Cette observation convaincante explique pourquoi tant d’espaces queers sont souvent décorés à parts égales de drapeaux arc-en-ciel, trans et palestiniens. Selon les termes du collectif militant palestinien alQaws, « la libération queer est fondamentalement liée aux rêves de libération palestinienne : autodétermination, dignité et fin de tous les systèmes d’oppression ». En opposant la conception de la famille aux idéologies oppressives du colonialisme, de la suprématie blanche et de l’homonationalisme dans les dix articles qui composent cet ouvrage, les auteurs ouvrent la voie à une action politique qui rassemble les gens, quelle que soit leur identité. Les visions proposées par les auteurs sont donc intrinsèquement des visions de coalition, imprégnées d’une éthique de solidarité autour de l’action politique.

En fin de compte, bien que disparates en termes de ton, de style et d’origine des auteurs, tous les articles du recueil dirigé par Jahshan invitent les lecteurs à reconsidérer la même chose : la construction omniprésente du monde arabe comme intrinsèquement et culturellement anti-queer et donc dangereux pour les personnes LGBTQ+, notamment en s’interrogeant sur la définition exacte de ce qu’est la sécurité. La sécurité se trouve-t-elle dans la protection offerte par l’État ? Ou s’agit-il d’un bien collectif qui émerge du travail incessant visant à créer des liens et à favoriser la solidarité sur la base du respect mutuel et d’une éthique de l’entraide ? Si l’on en croit la tendance à droite qui cherche à réduire les droits des minorités raciales, religieuses, sexuelles et de genre aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Allemagne, en Italie, en Russie, en Israël, en Argentine, au Salvador et en Hongrie, il est logique de penser que se tourner vers l’État pour obtenir une protection peut également avoir des conséquences désastreuses pour la sécurité de ces mêmes groupes minoritaires. Dans cette optique, les personnes LGBTQ+ du monde entier ont beaucoup à apprendre des queers arabes, qui offrent des modèles de famille, de sécurité et de bienveillance qui ont toujours existé au-delà des frontières et des cadres juridiques de l’État.

Dans la conclusion de son chapitre, Abu Leila déclare : « Il y a une place pour les identités queers au Levant justement parce que tout ce que notre normalité fait, c’est se disloquer. Nos déplacements, nos vies précaires, nous ouvrent des brèches à combler. Je croise sans cesse des familles à la recherche du lien qui pourra les maintenir soudées. »

Les pages de l’ouvrage habilement édité par Jahshan révèlent qu’un des liens potentiels qu’Abu Leila recherche pour unir le monde arabe est l’identité queer elle-même, et, avec elle, sa réinvention fructueuse de la « normalité ».


Traduit de l’anglais par Marion Beauchamp-Levet

Zein Murib

Zein Murib is Associate Professor of Political Science and Women’s, Gender, and Sexuality Studies at Fordham University in New York City.

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