En direct de Gaza /2

18 décembre 2023 -
Des témoignages de première main sur la guerre à Gaza, par un dramaturge devenu reporter depuis les décombres.

 

Hossam Madhoun

 

Effet papillon

hier, j'ai de la chance, je me suis procuré sac de 25 kg de farine de pain (pour cinq fois le prix initial). C'est suffisant pour tenir deux semaines avec 18 personnes à la maison. J'espère même pouvoir me procurer, avec un peu de chance, une demi-bouteille de gaz de cuisine, six kg, qui pourrait également suffire pour dix jours (mais aussi pour le triple du prix d'origine).

Le bois de chauffage est rare. La bande de Gaza est si peu étendue et les zones agricoles très limitées, il n'y a pas de forêts ou de jungles. Les gens ont commencé à couper des jeunes arbres pour obtenir du bois de chauffage, même s'ils sont humides, ne brûlent pas bien et ne font donc pas un bon feu. Mais ils sont désespérés et font tout ce qu'ils peuvent pour survivre. Pauvre Gaza ! Il ne restera plus d'arbres. Les oliviers sont abattus ; les arbres dans les rues sont tous ratiboisés. Qui peut blâmer des gens qui n'ont pas d'autre choix ? Comme toujours, aux grands maux les grands remèdes.

En rentrant du marché sur une charrette en bois tirée par un pauvre vieil âne, j'ai vu un petit papillon blanc voler à ses côtés pendant plus de cinq minutes. C'était si agréable de voir quelque chose de beau au milieu de cette noirceur. Cela m'a fait sourire jusqu'à ce que je me souvienne avoir lu que dans certaines cultures, le papillon blanc est un signe de mort imminente. Personnellement, je ne crois pas à ces superstitions, mais pour être honnête, cette pensée ne m'a pas quitté.

Dans la nuit, plus de 500 personnes ont été tuées du nord au sud de Gaza. La majorité d'entre eux étaient des enfants et des femmes.

J'écris ce texte alors qu'autour de moi, les bombardements et les tirs d'artillerie ne s'arrêtent jamais. Des centaines de personnes sont actuellement tuées. Peut-être que ma famille et moi en ferons partie, qui sait ? Tous ceux qui ont été tués, ces plus de 22 000 êtres humains qui ont été tués au cours des 55 derniers jours, ne savaient pas qu'ils allaient être tués aussi brutalement.

Pauvre papillon, je ne t'en veux pas du tout. Tu es magnifique. Je sais que ce n'est pas toi ou ton effet. Je sais que c'est l'armée d'occupation israélienne qui a tué, sans pitié, toutes ces personnes.

P.S. J'aime les papillons.

 

Histoire inédite de l'Olympe

Alors qu'il s'ennuyait sur son trône au sommet de l'Olympe, Zeus passait ses doigts dans sa longue barbe et regardait la Terre. Il y avait des lumières dans de nombreux endroits là-bas, il y avait aussi de l'obscurité dans de nombreux endroits. Mais il remarqua un point lumineux qui brillait plus que tout autre endroit. Ce n'était pas une lumière artificielle, ni le soleil, ni la lune, ni les étoiles. Il regarda de plus près. Elle vient de là, d'un tout petit endroit sur la Méditerranée, un endroit appelé Gaza.

Il se demanda ce qui brillait là. Cet endroit aurait dû être dans l'obscurité, alors qu'est-ce qui brillait ?

Lucifer n'était pas loin et il entendit les réflexions de Zeus. Il dit de sa voix grave et profonde : "Ce sont les enfants et les femmes de Gaza. Ils brillent toujours ainsi. Comment le Dieu des Dieux ne le sait-il pas ?"

Zeus, agacé de ne pas savoir, dit : "Je veux quelques unes de ces lumières ici. Celui qui pourra en apporter présentement sera récompensé."

Lucifer dit : "Seule l'Armée des Morts peut vous apporter ces enfants et ces femmes."

Zeus, ébranlé, dit : "Non ! Pas cette armée ! Ils sont brutaux. Ils sont épouvantables, féroces, horribles, inhumains, impitoyables, hideux."

Lucifer : "C'est la seule armée qui peut réaliser ton souhait."

Autres dieux : "S'il vous plaît, non, pas cette armée. Pas l'Armée des morts. Prenez n'importe quelle autre armée. Envoyez les Amazones, elles sont bonnes et fortes. Envoyez l'armée troyenne ou n'importe lequel d'entre nous et nous vous les amènerons. Envoyez Mars, Neptune ou Héra. Envoyez Hercule ou Axel, mais pas cette armée."

Mais, comme d'habitude, Zeus agit comme il avait toujours agi. Et il agit de manière égoïste. Ses désirs sont des ordres, ses rêves doivent devenir réalités, son vœu doit se réaliser.

D'une voix forte, brandissant son tonnerre pour semer la terreur parmi les autres dieux, Zeus dit : "Silence. Pas de commentaire. Personne ne parle. Qu'il en soit ainsi. Envoyez l'Armée des morts. Allez me chercher des enfants et des femmes dans cette bande de Gaza. Mon désir est un ordre et mes ordres sont catégoriques. Envoyez l'Armée des morts maintenant."

Tous les dieux regardèrent Lucifer avec colère. Ils l'auraient tué. Mais il était protégé par le Dieu des Dieux.

Lucifer dit : "Seigneur, tu sais que l'Armée des Morts, elle aussi, a ses exigences".

Zeus : "Quelles exigences ?"

Lucifer : "Personne ne doit demander ou questionner les moyens qu'ils utiliseront pour vous amener les enfants et les femmes et personne ne peut leur demander d'arrêter tant qu'ils ne veulent pas s'arrêter. Jures-tu d'honorer ces demanders ?"

Zeus : "Ceci est un Serment de Zeus, Dieu de tous les Dieux."

L'Armée des Morts attendait avec impatience et allégresse que Lucifer lui annonce la bonne nouvelle. Il ne les fit pas attendre et arriva avec l'heureuse nouvelle.

Lucifer dit de sa voix grave : "Allez, mes amis, passez les Palestiniens au fil de l'épée. Vous êtes libres, personne ne vous posera de questions, ne vous arrêtez pas avant d'avoir étanché votre soif de leur sang."

L'Armée des morts n'avait pas attendu la fin de ce discours. Ils lancèrent leurs lourds marteaux, leurs épées et leurs projectiles, leurs poignards et leurs couteaux dans les corps des enfants et des femmes palestiniens.

Les hommes palestiniens étaient là, impuissants, incapables de faire autre chose que de pleurer de douleur et de chagrin. Tel Prométhée enchaîné.

Des centaines et des centaines d'enfants et de femmes montèrent jusqu'au trône de Zeus. Par groupe entier.

Zeus les regarde. Ils ne brillent plus, ils ont perdu leur beauté, ils ne sont plus tels qu'il les a vus du haut de l'Olympe. Ils arrivent en morceaux, certains sont décapités, d'autres n'ont plus ni bras ni jambes, d'autres encore sont coupés en deux. Zeus commence à être fâché, ce n'est pas ce qu'il voulait.

Les dieux dirent d'une seule voix : "Si, c'est ce que vous vouliez".

Zeus : "Je n'en ai demandé que quelques uns, quelques enfants et quelques femmes. Quelques uns signifient trois ou quatre, peut-être dix, mais pas des dizaines, pas des centaines, pas des milliers."

Tous les dieux : "Vous avez ce que vous avez demandé".

Zeus : "Pourquoi massacrent-ils leurs hommes ? Pourquoi détruisent-ils leurs maisons ? Pourquoi coupent-ils leurs arbres ? Pourquoi brûlent-ils leurs champs ? Pourquoi tuent-ils leur bétail ? Pourquoi les privent-ils de nourriture et d'eau ? Pourquoi ?"

Tous les dieux : "Vous avez ce que vous avez demandé".

Il appela Lucifer, mais ce dernier avait disparu. Lucifer se cachait parmi l'Armée des morts. Zeus se mit en colère. Il cria "Assez !". Mais sa voix forte fut couverte par les cris des Palestiniens et les rugissements de l'Armée des morts. Les enfants et les femmes continuaient à monter sans lumière, sans éclat, sans vie, ils montaient jusqu'à l'Olympe. La salle du trône commença à se remplir de leurs corps. L'immense salle, qui pouvait contenir tous les dieux, demi-dieux, leurs femmes, leurs enfants et même leurs serviteurs, se remplit, jusqu'au plafond, de piles de corps. Des milliers d'enfants palestiniens, des milliers de femmes palestiniennes et des milliers d'hommes palestiniens.

Zeus sur son trône, stupéfait, sans voix, incapable de rompre son serment. Et tandis que tous les dieux le regardaient tristement, impuissants, ils virent quelque chose qu'ils n'avaient jamais vu auparavant. Ils virent Zeus avec des larmes dans les yeux. Des larmes de regret. Des larmes de chagrin, des larmes de faiblesse. Le Dieu de tous les Dieux pleure l'effusion de sang à Gaza et pourtant l'Armée des morts continue de planter son épée dans la chair tendre des enfants et des femmes palestiniens.


Recette de survie

Comment peut-on survivre à la guerre dans un endroit très restreint, où les bombardements, les obus, les frappes, les tirs sont omniprésents ? Où il n'y a aucun moyen de prévoir la prochaine frappe, surtout lorsque les civils sont la cible principale ?

Comment trouver un endroit sûr ?

Comment se procurer de la nourriture et de l'eau lorsqu'il n'y a pas d'accès ouvert pour la nourriture ou à l'eau ?

Comment obtenir un traitement médical lorsque vous tombez malade alors que les hôpitaux sont pris pour cible et qu'aucun matériel médical n'est autorisé à entrer dans la zone ?

Comment assurer la sécurité et le confort de ses enfants quand on n'y a pas accès soi-même ?

Comment trouver un abri lorsque des maisons, des bâtiments et des habitations sont délibérément frappés ?

Comment rester au chaud lorsqu'il n'y a pas d'électricité pour allumer un chauffage, ou pas de vêtements d'hiver disponibles au marché, ou lorsque vous n'avez pas d'argent pour les acheter même s'il y en a ?

Comment faire cuire vos aliments lorsque le gaz de cuisine n'est pas autorisé à à entrer dans la zone ?

Comment s'échapper ? Quitter la ville qui devient un champ de bataille, qui est verrouillée et fermée et qui n'a d'autre issue que la tombe, si tant est que l'on puisse trouver une tombe et quelqu'un pour vous y mettre ?

La réponse est : JE N'EN SAIS RIEN.


Mots énervants

Les mots les plus agaçants que j'entends viennent de journalistes, de politiciens, de représentants officiels d'agences des Nations unies et des analystes politiques lorsqu'ils décrivent la situation à Gaza.

Des mots comme "difficile".

Par exemple : 

Lorsque l'hôpital Shifa a été encerclé par l'armée israélienne et bombardé après avoir été privé d'eau, d'électricité, d'oxygène et de nourriture,

Lorsque les blessés meurent les uns après les autres dans les services de soins intensifs,

Lorsque les nouveau-nés en couveuse meurent les uns après les autres,

Lorsque les malades suffoquent par manque d'oxygène,

Lorsque des cadavres pourrissent au soleil et que personne ne peut les enterrer ou les déplacer, 

Un habile représentant de l'OMS ou un journaliste clairvoyant qualifient la situation de "difficile".

Quoi ????? Difficile !!!

Monsieur, quand vous vous disputez avec votre femme, vous venez dire que c'est. Lorsque vous ne trouvez pas de lait pour votre café du matin, vous dites que la situation est difficile. Quand vous cherchez un taxi pour arriver à l'heure au travail et que vous n'en trouvez pas, vous dites que c'est difficile. Lorsque vous essayez de convaincre votre fils de rester avec la baby-sitter, mais qu'il est têtu et n'écoute pas, vous pouvez dire que la situation est difficile.

Ce qui se passe à l'hôpital Shifa n'est pas difficile. Il s'agit d'un massacre. C'est un crime contre l'humanité. C'est la pire des terreurs.

Au diable "difficile".


Par exemple, "ceinture de feu" :

Lorsque l'armée d'occupation israélienne frappe, tire sur et détruit une rangée de 20 à 30 immeubles, qui comprennent sûrement des centaines d'appartements, de maisons et de foyers, de magasins et de marchés,

Un journaliste apparaissant avec son gilet pare-balles et son casque ou un analyste politique avec une cravate autour du cou, décrivent l'action en disant que l'armée israélienne a créé une ceinture de feu dans la rue Yarmouk.

Quoi ? "Ceinture de feu" ???!!!

Ce sont des maisons, des possessions, des abris, des endroits au chauds, du confort après une longue journée de travail, des souvenirs, c'est tout ce que les gens possèdent, ce sont leurs lits et leurs canapés, leurs téléviseurs et leurs cuisines, leurs tasses et leurs assiettes préférées. Dans chaque recoin de ces centaines de maisons, ils ont des souvenirs, tout ce qu'ils ont, ils l'ont choisi eux-mêmes, après des années et des années de travail acharné pour économiser de l'argent et l'acheter, afin de l'utiliser et d'en profiter. Ce sont les lits de leurs enfants, c'est la couverture qu'ils ont choisie parce qu'ils aimaient sa couleur, ce sont leurs photos sur les murs et l'endroit où ils ont imaginé l'avenir de leurs enfants. C'est leur passé et leur avenir.

Au diable "ceinture de feu".

 

En direct de Gaza de Hossam Madhoun est publié avec l'aimable autorisation de Jonathan Chadwick et de l'Az Theatre, à Londres.

Hossam Madhoun est le cofondateur du théâtre pour tous de Gaza. Théâtre pour tous. La guerre à Gaza a rendu les productions impossibles. En tant que coordinateur de projet pour l'organisation locale à but non lucratif Ma'an Development Agency à Rafah, Hossam Madhoun et Jamal Al Rozzi, cofondateur du théâtre, consacrent désormais leur énergie à des programmes de thérapie pour les enfants traumatisés. Theatre for Everybody a établi un partenariat créatif avec Az Theatre à Londres depuis 2009. En Messages from Gaza NowHossam Madhoun a écrit sur sa femme Abeer, sa fille Salma et sa mère invalide, ainsi que sur leurs expériences et celles de leurs proches et amis pendant la guerre. Ces récits quasi quotidiens ont été recueillis et édités par le metteur en scène Jonathan Chadwick et l'actrice Ruth Lass, qui a récemment déclaré dans une interviewL'écriture de Hossam est étonnante, il est tellement ouvert et articulé, vulnérable et poétique dans sa façon d'écrire, ce qui est quelque chose qui devrait être partagé avec d'autres personnes. Vous ne trouverez rien de tel dans les médias grand public". Une lecture mise en scène de Les messages de Gaza Now #3dirigée par Chadwick, a été transformée en film par Jonathan Bloom, Nicholas Seaton et Maysoon Pachachi.

 

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