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Une journaliste afghane-américaine retrouve le poète Kawa Jobran après des années de recherches. Alors qu’il semblait avoir disparu, il vit aujourd’hui en exil à Paris.
C’est par pur hasard que j’ai eu des nouvelles de Kawa Jobran, un poète afghan qui vit en exil à Paris, loin de la poussière et de la terreur de son pays natal. Notre relation remonte à bien des années en arrière, bien qu’elle ait longtemps été à sens unique : nous avons tous deux survécu à la guerre civile afghane des années 1990, mais je ne l’ai découvert que plus tard. Pendant des années, j’ai conservé dans mon journal l’un de ses premiers poèmes, c’était une ode à une jeune fille qui porte une robe jaune. Déjà à l’époque, alors que j’étais encore une jeune fille moi-même, j’y voyais un refus de détourner le regard et j’étais attirée par cette écriture qui était pleine d’intimité sans, pour autant, offrir une quelconque consolation.
Kawa, comme moi, porte en lui des images de la guerre : les siennes sont celles d’un sous-sol où sont abrités deux jeunes hommes aux membres fraîchement amputés, tous deux à la recherche de livres ; les miennes, celles de moi enfant, prise dans un bombardement de roquettes, cachée derrière un mur alors qu’un passant s’effondre dans une mare de son propre sang et se brise en mille morceaux comme un poisson aux écailles écarlates. J’ai attendu si longtemps derrière ce mur que mes pieds, qui ne portaient que des pantoufles en lambeaux, ont été brûlés par la neige.
Les traumatismes, la perte, le fait d’être témoin : autant de thèmes récurrents dans l’écriture de Kawa, mais aussi dans mon propre univers. Quand son premier recueil, One Day, Until the End of Love (2008), est sorti, j’avais déjà tenté deux fois de mettre fin à mes jours, j’étais hantée par la guerre, la pauvreté et une ville si dévastée qu’à un moment donné, les chiens qui y vivaient s’étaient habitués à se nourrir de la chair de ceux qui étaient pris entre deux feux. Ma vie, piégée dans une telle violence, sans issue, ne me semblait pas digne d’être vécue.
Après toutes ces années, je ne l’avais pas oublié, mais désormais, je n’en gardais pas le même souvenir.
Kawa écrivait sur ce sentiment profond d’absurdité, mais témoignait également de la présence de l’amour, même là où la vie ne semblait lui laisser aucune place. Ses poèmes n’offraient pourtant pas de chemin vers cet amour, mais mesuraient plutôt la distance entre une telle tendresse et ma propre vie.
شب به رسم عادتش در چشم هایت خواب شد
ماه می تابید و آمد قطره قطره آب شد
دست هایم را به محض رفتنت آتش زدم
.چهره ات برگشت روی شعله هایش قاب شد
La nuit, comme à son habitude, s’endormit dans tes yeux.
La lune, éclatante, vint, se transformant goutte à goutte en eau.
Au moment où tu partis, je mis le feu à mes mains.
Ton visage reparut, encadré par les flammes.
(A Ballad and a Terrorist, 2009)
Quand j’étais encore à Kaboul, j’ai voulu trouver Kawa pour lui dire que ses poèmes m’avaient permis, l’espace d’un instant, d’oublier que j’étais condamnée à vivre dans un monde marqué par des guerres sans fin, par la pauvreté, un monde dirigé par des combattants. Ses mots m’avaient laissé croire qu’il était encore possible que quelque chose de bien arrive. Si Kawa pouvait imaginer l’amour, pourquoi pas moi ? Mais je ne l’ai jamais fait, paralysée par la peur d’être reconnue, de me tenir trop près de quelqu’un qui portait en lui la même guerre que moi.

Les limites de Kaboul
Notre ville s’est rapidement transformée après l’arrivée des forces conjointes des Etats-Unis et de l’OTAN en 2001. Des étrangers sont arrivés plus nombreux que jamais : des journalistes, des travailleurs humanitaires, des touristes et des soldats qui se déplaçaient dans leur véhicule militaire ont rapidement envahi nos rues. Les écoles et les universités ont rouvert leurs portes. Les femmes pouvaient travailler et n’étaient plus soumises à des flagellations publiques. La musique, autrefois interdite, a fait son retour dans les quartiers. En cette période de liberté trompeuse, j’ai rejoint une station de radio locale. Marcher dans les mêmes rues où, peu de temps auparavant, des femmes avaient été lapidées en public, et leur parler de leur vision de l’avenir, un bloc-notes à la main, était une tâche à la fois passionnante et libératrice. L’expérience semblait surréaliste, et je voulais vraiment croire que cette nouvelle réalité, bien que fragile, allait perdurer. Mais je portais toujours en moi le poids du passé : l’escalier effondré de la maison, le ciment et le métal suspendus dans les airs après un tir de roquette, les tombes éparpillées au hasard dans notre quartier, marquant l’endroit où des passants avaient été abattus — autant de rappels constants de la guerre.
Comment pouvait-on ignorer que bon nombre des hommes qu’on avait installés comme nos nouveaux dirigeants étaient d’anciens chefs de guerre qui venaient de déchirer notre ville et nos vies ? Et pourtant, nos nouveaux alliés occidentaux, dans leur précipitation, poussés par les impératifs stratégiques de la « guerre contre le terrorisme » et leur rhétorique de la construction démocratique pour les Afghans, ont mené une guerre à l’intérieur de nos frontières tout en laissant largement de côté les sanctuaires transfrontaliers qui alimentaient le conflit (le Pakistan, en d’autres termes). Dans cette même précipitation, ils ont également négligé une autre vérité importante : en rétablissant au pouvoir une grande partie de la vieille garde de la guerre civile redoutée par beaucoup, tout en lui donnant la charge d’assurer un avenir plus libre et meilleur pour les Afghans, ils n’ont pas réussi à briser le cycle de la violence qui hantait Kaboul depuis des années.
ز گور ها بگیرید اینک سراغ ما را
ما مرده ایم و دانیا دانسته ماجرا را
دیروز عینکم را دادم به پیر مردی
تا خوب تر ببیند در برف نقش پا را
Cherchez-nous, maintenant, parmi les tombes
Nous sommes morts, et le monde connaît déjà bien cette histoire
Hier, j’ai donné mes lunettes à un vieil homme
pour qu’il puisse mieux voir les empreintes dans la neige
(A ballad and a Terrorist, 2009)
Je ne me sentais pas en sécurité. Je travaillais sous un pseudonyme et me déplaçais dans ma propre ville avec beaucoup de prudence, j’essayais de rester invisible jusqu’au moment où je pourrais partir. Kaboul, cependant, ne m’a pas quittée : pendant toutes mes années en tant que journaliste basée en Europe de l’Est, je l’ai gardée avec moi, sur mon ordinateur portable, en écrivant sur la guerre qui se poursuivait en Afghanistan.
Les petits cailloux
En octobre dernier, Kawa Jobran est apparu par hasard sur l’écran de mon ordinateur portable. Il était interviewé par la BBC. Arborant une longue barbe et des lunettes, il a fermé les yeux, penché la tête et s’est mis à parler doucement d’un sujet que je ne connaissais que trop bien. Il a décrit comment sa mère avait agrippé les mains de ses jeunes sœurs pendant qu’elles fuyaient pour se mettre en sécurité, alors que des roquettes tombaient autour d’elles. « Je n’oublierai jamais ce moment », a-t-il déclaré. « Les voir courir m’était douloureux. » Après toutes ces années, je ne l’avais pas oublié, mais désormais, je n’en gardais pas le même son souvenir : il était devenu comme un témoin intégré à mon propre récit de Kaboul et de ses guerres. Ensemble, nos histoires formaient un récit commun de souffrance et de survie qu’aucun de nous deux, selon moi, ne pouvait raconter entièrement seul. J’ai écrit un post sur X sur ce sujet, en expliquant comment un malheur partagé peut l’emporter sur tout le reste et nous rapprocher plus que toute autre chose. Contre toute attente, il m’a répondu. Quelques jours plus tard, lorsqu’il m’a appelée, il n’y a eu ni formalités ni hésitations, nos cœurs se sont simplement ouverts l’un à l’autre. C’était comme si nous retrouvions tous les deux un ami d’enfance au beau milieu de la foule. Moi, sur la côte est des États-Unis, et Kawa, à Paris à l’aube d’une nuit blanche. Nous nous sommes lancés sans effort dans une conversation qui a duré des heures, le décalage horaire entre nous n’existait plus. Nous avons parlé, entre autres, de Kaboul et de comment il avait fui la ville où nous avions tous les deux grandi.
En août 2021, le gouvernement pro-occidental en Afghanistan s’est effondré et les talibans, peu après avoir pris le contrôle, ont commencé à mener des fouilles maison par maison dans la majeure partie de la capitale, en ciblant ceux qu’ils considéraient comme des ennemis. De nombreux artistes, écrivains et journalistes, dont Kawa, pensaient être en danger car les talibans associaient leur travail à l’ancien régime et aux gouvernements étrangers.
J’ai ramassé une poignée de petits cailloux dans ma rue, et c’est tout ce que j’ai emporté avec moi.
Dès les premiers jours qui ont suivi l’effondrement du pays, Kawa a abandonné sa maison et séjourné chez un ami jusqu’à ce qu’il puisse partir, pour échapper aux éventuelles fouilles qui auraient pu le concerner. Il a eu peu de temps pour se préparer. Et comment se préparer à quitter une vie que l’on a défendue avec tant d’acharnement ? Je lui ai dit que j’avais quitté Kaboul en pensant que je pourrais toujours y retourner plus tard, c’est pour cela que je n’ai emporté que très peu de choses avec moi et j’en ai laissé beaucoup derrière, notamment mes journaux intimes et, avec eux, le poème qu’il avait écrit pour la jeune fille à la robe jaune. Kawa ne l’avait plus non plus. Lui s’est échappé grâce au tristement célèbre pont aérien : une foule désespérée fuyant le retour des talibans s’est précipitée vers l’aéroport de Kaboul, certains ont attendu des jours et des nuits avant de pouvoir monter à bord d’un avion. « Il était presque midi quand je suis parti pour l’aéroport », m’a raconté Kawa. « Ma mère m’a dit que je ne devais pas rentrer à la maison, “même si tu ne peux pas te rendre à l’aéroport”. On m’avait dit que je ne pouvais emporter que cinq kilos, sac à dos compris, alors j’ai pris mes cahiers. Quelques autres petites choses que je prenais pesaient déjà un peu lourd, alors j’ai ramassé une poignée de petits cailloux dans ma rue, et c’est tout ce que j’ai emporté avec moi. »
Kawa a trouvé refuge en France grâce au travail conjoint de différents groupes, agences et individus, notamment des écrivains, cinéastes et militants afghans et français basés en France, sans oublier bien sûr grâce au gouvernement français. Il s’est finalement installé dans le dixième arrondissement de Paris, où vivent la plupart des réfugiés afghans. « J’ai choisi ce quartier parce qu’il me rappelle l’Afghanistan, l’odeur du pain, le bruit, les épices et les arômes des petits restaurants. » Il m’a confié que c’était l’endroit où il réussit à se sentir le plus chez lui.
من خسته از تمام جهان خسته از خودم
آخر به سیم آخر این زندگی زدم
Je suis fatigué du monde entier, je suis fatigué de moi-même,
Enfin, j’ai coupé le dernier fil de cette vie
(« Delirium », extrait de The Sun is Suspended, 2010)
Depuis plus de quatre ans, il arpente les boulevards parisiens où Édith Piaf chantait autrefois « je ne regrette rien », tout en luttant pour oublier le passé. La ville lui offre une liberté sans appartenance, une sécurité sans familiarité, et une culture sans la langue nécessaire pour y entrer pleinement.
« Il est difficile pour une personne blessée de s’intégrer dans une ville conçue pour ceux qui s’y sentent déjà chez eux », explique Kawa, soulignant que ce n’est pas Paris qu’il condamne, mais la distance entre l’homme qu’il était autrefois et celui que sa survie l’a obligé à devenir. Il n’a écrit aucun poème depuis qu’il a quitté Kaboul, et m’explique qu’il ne se sent pas suffisamment détaché de l’Afghanistan pour écrire pleinement sur l’expérience de l’exil : « Je ne pense pas qu’on puisse écrire sur l’exil dans son sens véritable sans être pleinement immergé dans ce sentiment. »
La question afghane
Dès notre première conversation, qui a donné lieu à plusieurs autres, il m’est clairement apparu que Kawa était hanté par les regrets. Des regrets quant à sa propre vie, mais aussi pour toute la génération dont il est issu et dont la majorité a grandi et atteint l’âge adulte pendant les vingt années de guerre civile. « Nous étions trop jeunes, trop inexpérimentés pour changer le cours des choses lorsque l’Afghanistan en a eu l’occasion », m’a-t-il déclaré. Si lui et moi partageons ce même chagrin, nous ne sommes pourtant pas d’accord sur une question qui a largement façonné la vie politique afghane : l’identité afghane.
Pour Kawa, cette identité est indissociable du pouvoir. Il estime qu’elle s’est longtemps confondue avec la domination pachtoune. Les Pachtounes, le groupe ethnique le plus important d’Afghanistan, ont toujours occupé une place prépondérante dans la direction de l’État, et selon Kawa, ce schéma historique a contribué à ancrer différentes injustices dans le système afghan et à alimenter le ressentiment des autres groupes sociaux.
L’histoire dont il parle me semble tout à fait cohérente, mais je ne partage pas son interprétation. Oui, les dynasties pachtounes ont fondé l’État afghan moderne au XVIIIe siècle, et des personnalités pachtounes en ont souvent occupé les plus hautes fonctions. Mais cette domination visible ne s’est pas toujours traduite par une autonomie du collectif. Les Pachtounes ordinaires, comme les membres d’autres communautés ethniques, ont souvent été mobilisés pour des guerres motivées par des rivalités entre élites, des idéologies ou des interventions étrangères, guerres qui ont dévasté les communautés pachtounes à travers le pays.
Les tragédies de l’Afghanistan ne peuvent être réduites à un seul récit ethnique. De fait, pendant la guerre civile à Kaboul, les milices de plusieurs groupes ethniques ont commis des abus odieux. Le pouvoir a changé de mains, les alliances se sont fracturées et les civils de toutes les ethnies en ont payé le prix. Et ce qui apparaissait parfois comme une domination ethnique était souvent un État fragile manipulé par des factions rivales, tant nationales qu’étrangères.
Les identités ethniques et religieuses n’ont pas causé l’effondrement de l’Afghanistan : elles se sont renforcées à mesure que les institutions s’effondraient. Lorsque l’État de droit s’est désintégré, les gens se sont repliés sur des solidarités plus étroites. L’identité est devenue une protection en l’absence de gouvernance plus large.
La vie de Kawa elle-même reflète cette complexité. Issu d’un héritage métissé, il se souvient que sa grand-mère pachtoune lui colorait les mains au henné pendant l’Aïd, dans une maison dirigée par sa mère, qui, elle, n’était pas pachtoune. Aujourd’hui, vivant à l’étranger, son souci pour l’Afghanistan ne porte plus sur l’identité qui pourrait prévaloir, mais sur la préservation du pays comme un possible foyer commun à tous. Peut-être que l’exil a clarifié ce qui n’avait pas pu l’être quand il était encore dans son pays natal.
Kawa apprend le français, étudie et travaille, mais craint que celui qu’il était autrefois – professeur à l’université de Kaboul, célèbre poète et penseur politique – ait disparu, peut-être pour toujours. « Puis-je retrouver la vie que j’ai mis des années à construire ? » m’a-t-il demandé. Je suis resté silencieuse, peu disposée, ou peut-être incapable de confirmer la perte qu’il redoutait déjà.
Kawa m’a raconté que son père était resté silencieux lorsqu’il était parti, il n’avait ni supplié, ni protesté. Le même homme qui avait refusé d’abandonner sa patrie à d’innombrables reprises. Mais après son départ, son père a finalement fait de même et est parti à la recherche d’une vie au-delà de la ville qui avait chassé son fils. Il s’est également réfugié en Europe. Comme me l’a dit Kawa : « Mon père n’est jamais parti, même dans les pires moments de la guerre civile. Mais il est parti après moi. »
Le garçon au sous-sol
Jilani Jobran, le père de Kawa, était un haut responsable du Parti démocratique populaire d’Afghanistan (PDPA), le parti marxiste aligné sur l’Union soviétique qui a pris le pouvoir lors d’un coup d’État en 1978, au cours duquel le premier président autoproclamé du pays a été assassiné. Ce coup d’État a été suivi par l’assassinat de deux dirigeants de gauche du nouvel État, une invasion soviétique à grande échelle et la montée en puissance des milices de la résistance afghanes, connues sous le nom de moudjahidines : des milices de résistance islamiques soutenues par les États-Unis et leurs alliés occidentaux. Dès son plus jeune âge, la guerre froide — un conflit qui a fait un million de morts en Afghanistan, selon l’ONU — ainsi que l’héritage politique de son père ont façonné la vision du monde et l’identité de Kawa.
Le gouvernement du PDPA est tombé en 1992, sa chute accélérée par l’effondrement de l’Union soviétique et provoquée par les milices de la résistance aguerries par des années de combats incessants. Son effondrement a déclenché une vague de peur dans tout Kaboul, en particulier parmi les intellectuels, les universitaires et les artistes, dont beaucoup étaient considérés comme des alliés du régime déchu et craignaient donc d’être poursuivis, emprisonnés ou pire encore.
Si la lecture est à la base de l’écriture, alors il est devenu écrivain dans ce sous-sol.
En réaction, les gens se sont empressés de débarrasser leurs maisons de tout ce qui pouvait les relier au régime déchu : livres, journaux, albums et autres objets, même ceux qui n’avaient qu’un lien lointain, ont été jetés. Je me souviens des bruits sourds qui résonnaient dans mon quartier lorsque tout cela tombait sur le sol. Les pages se sont transformées en cendres lorsque les ouvrages de Lénine, Staline, Marx, Engels, Gorki et Dostoïevski, ainsi que d’autres textes sur le communisme et le socialisme, ont été brûlés dans les cours et les ruelles de la ville. Le père de Kawa a lui aussi mis le feu à la bibliothèque familiale.
Peu après, les milices au pouvoir en Afghanistan se sont retournées les unes contre les autres, et se sont livré une lutte acharnée pour le pouvoir, l’influence et la richesse, plongeant Kaboul dans une guerre civile brutale qui a duré jusqu’en 1996. Un exode massif a suivi, des millions de personnes ont fui pour se réfugier dans d’autres pays. Pour ceux qui sont restés, la faim et la peur sont devenues une constante, et une grande partie de leur vie quotidienne s’est déroulée dans des caves sans lumière, dans l’attente que les bombardements cessent, sans pour autant savoir si cela arriverait un jour.
Le sous-sol des Jobran est devenu un refuge pour leurs parents et voisins, dont deux jeunes hommes, l’un étant le cousin de Kawa, qui avaient tous deux récemment subi une amputation de la jambe. Ils ne pouvaient pas bouger, mais ils pouvaient lire, alors Kawa leur apportait des livres, devenant ainsi, comme il se qualifie lui-même, leur « coursier ». Ils lui ont demandé des romans, et c’est ainsi que lui-même a commencé à lire : par hasard, par proximité avec la souffrance, par cette étrange alchimie qui fait de la catastrophe un programme d’études. C’était aussi, même s’il ne s’en rendait pas encore compte, le début de sa vocation. Si la lecture est à la base de l’écriture, alors il est devenu écrivain dans ce sous-sol.
Deux exilés qui lisent dans le noir
La maison de Kawa à Kulola Pushta, un quartier résidentiel historique et aisé, se trouvait à moins d’une heure à pied de mon quartier à Microyon, un complexe résidentiel construit par les Soviétiques dans le nord-est de Kaboul qui, avant la guerre, abritait principalement des hauts fonctionnaires, des universitaires et des artistes. Pendant qu’il apportait des livres à ses amis amputés dans le sous-sol de sa famille, je traçais des histoires sur les murs couverts de suie du nôtre, avec un morceau de chêne brûlé, ou je lisais des bouts de pages arrachées à des livres réutilisés comme combustible pour cuisiner ou pour chauffer des fours en terre. Deux futurs exilés apprenant à lire et à endurer en même temps, qui trouvaient un refuge fragile dans un paragraphe, une ligne, un vers.
Des décennies ont passé depuis que nous devions nous cacher dans des caves, mais ces souvenirs continuent de façonner les personnes que nous sommes aujourd’hui. Kawa a maintenant la quarantaine et je teins les cheveux blancs qui envahissent mon crâne avec obstination. Moi aussi, je porte des lunettes.
Il se considère comme trop brisé pour changer. Moi, je vois plutôt la survie comme un but, pas comme du gâchis. J’ai passé ma vie à passer d’une guerre à l’autre, d’abord en tant que sujet, puis en tant que journaliste, témoignant à la fois de la souffrance et de la force morale qui s’y jouent, et je crois que documenter ce que j’ai vu, donner forme à des histoires qui, autrement, seraient tombées dans l’oubli, est un acte de résistance contre l’effacement.
Kawa me dit qu’il espère pouvoir retourner à Kaboul, dans cette maison où il a construit une bibliothèque pour remplacer celle qui a été détruite par un incendie il y a plusieurs décennies, mais je ne suis pas convaincue que l’un de nous deux fera jamais ce voyage, pas dans un avenir proche en tout cas, et pas tant que l’Afghanistan continuera à lutter contre l’extrême pauvreté, que son gouvernement ne sera reconnu que par la Russie et largement isolé sur la scène internationale, et que des millions de filles se verront refuser l’accès à l’école au-delà de la sixième.
En ce sens, l’exil de Kawa est plus qu’une perte personnelle : il incarne la fracture d’une nation et la lutte permanente pour récupérer ce que la guerre et le déplacement ont tenté d’effacer. Sa poésie, ses souvenirs et sa résilience nous rappellent que la survie ne consiste pas seulement à revenir physiquement là d’où nous venons, mais aussi à porter ce foyer en nous, même lorsque le monde que nous connaissions a changé de manière irrévocable. Ce fardeau de la mémoire est à la fois collectif et profondément personnel. Au cours de nos conversations téléphoniques, j’ai réalisé que le poème sur la jeune fille à la robe jaune était peut-être perdu à jamais : ma copie dans un journal a été laissée derrière moi, et toutes les versions publiées ont disparu, victimes du temps, d’un incendie ou de l’oubli. De mémoire, le poème dit ceci : une fille porte une robe jaune, encore et encore, et devient d’une beauté insupportable, tourmentant délibérément le poète. Lorsque j’ai demandé à Kawa s’il pouvait le réciter, il a marqué une pause, puis, m’a répondu avec mélancolie : « Trouvez-le et lisez-le vous-même. »
Lors de notre dernière conversation, j’ai dit à Kawa que j’aimerais le rencontrer en personne, même si je ne suis pas tout à fait sûre que ce soit vrai. Car si je me retrouvais face à face avec ce poète que j’admire, comment pourrais-je ne pas voir Kaboul, la guerre, un pays qui ne veut plus de moi ? Mais peut-être pourrait-il en dire autant de moi. Il m’a proposé de prendre un café, si jamais j’étais à Paris. Je me demande si nous nous rencontrerions comme deux exilés, voire deux écrivains, ou simplement comme deux enfants cachés dans des sous-sols, en train de lire dans le noir.
Traduit de l’anglais par Marion Beauchamp-Levet

